September 9th, 2010

dollar

Fainéantise

Hier, Anon (90.47.138.158) posta une réponse à mon post à laquelle je me faisais fort de répondre, mais comme on a dépassé la shitstorm barrier de 50 commentaires, ça aurait été dommage, donc du coup, ça me fait une note pour aujourd'hui, c'est cool.

En premier lieu, j'ai moi aussi vu les spectacles de Franck Lepage, qui m'ont beaucoup plu. En particulier dans sa seconde conférence gesticulée, il fait une critique acerbe de l'éducation nationale et, de façon générale, invite ses auditeurs à ne pas se laisser intimider par les leçons venues d'en haut et posées avec autorité, à les mettre en question. Voilà un principe bien socratique qui du reste s'applique aussi à lui.

Ainsi, dans cette vidéo, il explique que les gains de productivité futurs peuvent sauver le système des retraites. Argument un peu léger pour trois raisons. En premier lieu, la productivité PAR SALARIE aura beau croître, ça ne signifie pas que la richesse totale produite va croître dans les mêmes proportions attendu que le chômage ne cesse d'augmenter, et que donc, il y a de moins en moins de salariés. Productivité x Nombre de salariés = Richesse produite. C'est sur cette richesse que l'on ponctionne les retraites. L'exemple des agriculteurs peut se retourner contre les conférenciers, puisque certes la productivité de l'agriculture française a augmenté considérablement, mais la quantité de biens agricoles produite a stagné dans le même temps. Chaque année, la forêt gagne du terrain en France sur les exploitations agricoles abandonnées ; autant de richesses en moins sur lesquelles asseoir les recettes du régime de retraite. Du reste, la caisse des salariés de l'agriculture est affligée d'un déficit abyssal depuis des années, malgré les gains de productivité considérables obtenus depuis la guerre.

La seconde raison pour laquelle je trouve l'argument discutable, c'est que précisément, cette augmentation future de la productivité n'est en rien certaine. Elle repose sur un présupposé assez universellement répandu parmi les personnes ayant peu ou pas de culture scientifique, qui est que la science peut tout, qu'elle sait tout, et que quand elle ne sait ou ne peut pas, c'est qu'on ne lui a pas donné assez de moyens et/ou qu'il y a un complot scientifique pour nous cacher des choses. Mais le problème, c'est que la science n'a pas fait de découverte utile à l'homme depuis 50 ans. Tout ce que nous appelons "progrès", ce n'est que le perfectionnement de techniques découvertes dans les années 60 pour les plus récentes, des gadgets, des applications, bref, nous défrichons encore un territoire exploré par nos grands-parents. Un homme des années 1890 transporté dans les années 1930 aurait l'impression de vivre dans un univers de science-fiction, avec les automobiles, les aéroplanes, les dirigeables, les rayons X, l'électricité dans tous les foyers... un homme de 1970 transplanté en 2010 serait sans doute amusé cinq minutes par internet, et puis il demanderait où sont les voitures volantes et les fusées atomiques. Notre civilisation est à l'aube d'une longuge phase de stagnation, péniblement masquée par l'invasion de iGadgets à l'iMode, mais l'époque des progrès fulgurants est achevée, et aucun miracle scientifique ne viendra sauver l'économie. On peut même s'attendre, avec le déferlement des mesures de "développement durable" et d'éco-citoyenneté de mes deux, à une récession massive en Europe ; ce n'est pas en disant aux gens qu'avoir une voiture est mal qu'on va les encourager à créer du PIB.

Troisièmement, raisonner en terme de productivité, c'est raisonner en terme financier, comptable. C'est étrange de la part d'un gaucho comme Lepage. Pour ma part, je préfère partir des fondamentaux, à savoir que dans un système par répartition, les travailleurs consentent à cèder une partie des richesses qu'ils produisent au profit de ceux qui ont cessé de produire. Ils amputent leur niveau de vie de X% pour accroître celui de papy de Y%. Le coup des gains de productivité consiste à estimer que les revenus des travailleurs vont croître, admettons. Mais que dire des BESOINS des retraités ? Je m'explique : de nos jours, nous considérons comme normal de vivre dans ce que nos aïeux considéraient comme un luxe insensé. L'électricité, l'eau courante, chaude et froide, la télévision, la voiture particulière. Tout ceci est considéré comme la norme. A supposerque la productivité augmente comme prévu, la norme, dans 20 ans, sera plus élevée qu'aujourd'hui. Les seniors actuels n'entendent pas vivre - et ils ont bien raison - avec trois chaînes de télé en noir et blanc sous prétexte que c'était la norme quand ils ont cotisé. Ils veulent les chaînes du satellite, ou au moins la TNT. Ils ne veulent pas se déplacer en solex, ou en 2CV pour les plus fortunés. Ils veulent une voiture avec climatisation, GPS et airbag de série. Et c'est plus cher. Et dans 30 ans, Papy Asp ne se contentera pas de son internet ADSL, il lui faudra du UHD wireless double-sided quantum megabyte pour mater son pron 3D sur Igor 7. Or tout ça coûtera plus cher. Donc, pour que les vieux aient droit au "minimum socialement acceptable" du temps. Il faudra, pour revenir aux chiffres ci-dessus, que le Y croisse aussi vite que le X. Et si le nombre d'actifs baisse par rapport au nombre de retraités, ce ne sont pas des petits ajustements qui risquent de sauver le système.

Maintenant, passons à autre chose. Il est écrit que Sarkozy fait ses réformes pour "rassurer les marchés financiers". Bon. Pour "les agences de notation" aussi peut-être, non ? Oui hein, c'est bien d'entendre ça. Les agences de notation anglo-saxonnes qui se jettent comme des vautours sur les petits pays sans défense pour les ruiner, les dépecer, les laisser à la merci de la spéculation internationale (et vraisemblablement juive). Voilà une petite musique qu'on a tous dans la tête. Il y en a une autre comme ça, une petite rhétorique à deux balles du café du commerce. Vous savez, ce que raconte Roger l'Artisan-Taxi qui vous ramène chez vous à 2h du matin et qui dit que "ah, si ma boite était gérée comme la France, ça fait longtemps que j'aurais mis la clé sous la porte, salauds d'politiciens !". Et vous d'opiner du bonnet devant cette sagesse populaire, tout à fait juste. Tellement juste que... oh tiens, les agences de notation disent exactement la même chose ! En termes plus compliqués, bien sûr, mais globalement, Standard&Poors est tout à fait d'accord avec Roger.

Au cours de ces dernières décennies, les nations occidentales ont emprunté des masses d'argent déraisonnables pour financer non pas des investissements, des infrastructures ou bien des guerres, mais des dépenses courantes. Ce qui rejoint un autre point du discours d'Anon, à savoir que la portion de richesse affectée aux salaires a baissé, au bénéfice de la rémunération des investisseurs. Certes. Mais si elle a baissé, elle reste toujours bien plus importante que ladite rémunération des investisseurs, ce n'est donc qu'un rééquilibrage. Et puis, pourquoi les payer tant, les investisseurs ? Qui s'en est mis plein les poches ? Allez, devinez... Hein ? Ces salauds de banquiers ? Ces ordures de milliardaires ? Schlomo Rosenbergenthalewitchowsky, de la Trilatérale des Atlantes de Sion ? Eh non banane, le développement des marchés financiers, ces dernières années, n'a eu pour unique objet que d'absorber les masses d'emprunts émis par les états. Lesquels ont servi à acheter la paix sociale et les voix des électeurs. Oh, toi, lecteur, qui me lis, tu as pris un prêt à taux zéro ? Tu touches l'ALS ? Tu as eu le RMI quand tu étais étudiant ? Tu as bénéficié de la prime de reprise de 5000€ pour tout achat d'un véhicule neuf selon conditions ? Tu te fais rembourser ta nounou ?

Ben voilà, tu sais où il est passé, maintenant, l'argent.