November 6th, 2010

Zeppelins&Ptérodactyles

L'île maudite du professeur Bosch : 16

16 - L'heure du thé



« Je suppose, hasarda le docteur Lavanture, qu'aucun parmi nous ne parle russe ?
- Moi, un peu, dit timidement Lorna.
- Vous madame ?
- J'en ai appris pour le tournage de « Svetlana Korolevna », de Carol B. Parmesian (avec Steve Lombard et Norman Harrisson, librement inspiré de l'œuvre d'Anatoli Streptokov).
- Vous avez tourné en Russie ?
- Non, au Canada. Mais il n'y a pas grand chose à faire au fin fond du Saskatchewan en plein hiver, alors pour tromper l'ennui, j'ai appris le russe.
- Le tournage a dû être long.
- Deux semaines, pourquoi ? »
Pendant ce temps là, les autres écoutaient religieusement Maître Wang.
« Vous le savez sans doute, la Russie était, du temps du communisme, une dictature féroce qui traitait rudement quiconque était soupçonné d'avoir des velléités d'opposition. Reprenant l'usage déjà en vigueur du temps des tsars, les barons rouges avaient pris l'habitude de les exiler dans des mines lointaines, au cœur des territoires hostiles et déserts de la Sibérie, pour les faire travailler jusqu'à ce que mort s'en suive à construire des chemins de fer, creuser des canaux ou extraire des minerais. Il y a de cela neuf ans, il advint qu'une mine cessa de donner de ses nouvelles. La chose n'était pas inhabituelle, aussi les autorités laissèrent-elles passer l'hiver et n'envoyèrent qu'au printemps une expédition pour reprendre contact avec l'exploitation, qui était très isolée...
- Houlà, je sens venir le coup ! Intervint Terrassol. En creusant, ils étaient tombés sur des reliques très anciennes d'une cité perdue ou quelque chose comme ça...
- En effet...
- ...tantantantantan... et pour une raison inconnue, tous les mineurs étaient morts, pas vrai ?
- ...de fait...
- Oh, et puis je parie que sur l'expédition de secours, il n'y a eu qu'un seul survivant qui est revenu à moitié fou en balbutiant d'horrifiques histoires de cultes impies à des dieux sans visage et de bas-reliefs obscènes et blasphématoires ornés de coruscations fuligineuses.
- Comment avez-vous entendu parler de cette affaire ?
- Non, mais c'est toujours un peu la même histoire. Et donc ?
- Et donc là-dessus, il y a eu la guerre avec l'Allemagne, et ces histoires sont passées un peu au second plan des préoccupations des soviétiques. Vous y trouverez peut-être un des éléments tels que ceux que nous recherchons, d'autant que le membre de l'expédition ayant perdu l'esprit a, dans ses délires, décrit à de nombreuses reprises des machines fantastiques.
- Mais il me semble que la Russie est aujourd'hui sous la botte nazie, s'étonna Jack. Comment peut-on espérer monter une expédition en territoire ennemi, à leur nez et à leur barbe ?
- Comme je vous l'ai dit, c'est d'une terre reculée que nous parlons. Les Allemands sont peu intéressés par l'arrière-pays Sibérien, et y sont donc peu nombreux. Aujourd'hui, ces terres sont retournées au silence, à la steppe, nul homme sans doute ne s'y est plus risqué depuis.
- Et pour nous y rendre, comment ferons-nous ?
- Je crois savoir que vous disposez d'un dirigeable,
- Ce n'est pas ce qu'il y a de plus discret pour voler en territoire ennemi.
- Soyez sans crainte, je pourvoirai à ce détail. En outre, vous ne serez pas totalement livrés à vous-mêmes, car j'ai pris contact avec certains shamans des peuples indigènes de la région, ils vous viendront en aide.
- Vous avez des amis shamans chez les esquimaux du grand nord ?
- J'ai beaucoup d'amis. Voyez-vous un inconvénient à ce que ma fille vous accompagne ? Elle a bien des talents.
- Nous allions vous le proposer, très honorable seigneur Wang, approuva Jack avant que quiconque n'ai pu dire un mot.
- Excellent, excellent. Il faudra nous hâter afin de prendre nos adversaires de vitesse. Nous avons quelques préparatifs à faire, mais ça ne sera pas long, je pense que vous pourrez quitter Diego Suarez dès cette nuit. Je suppose que vous avez convenu un moyen de rejoindre votre vaisseau volant.
- Nous avons en effet un point de rendez-vous en mer, à deux heures du matin, chaque nuit. Un ilot au large.
- Ce sera parfait. Mes gens vont s'occuper de tout. En attendant, soyez mes hôtes, je vous en prie ! Profitez du confort de ma modeste mansarde. »

« Muti, ich höre den Wagen !
- Nein, ich höre den Bus. »
Ah, mais je crains que certains de mes lecteurs ne soient pas familiers de la noble langue de Goethe ; le dialogue entre ces deux soldats allemands, qui arpentaient au même moment le sol boueux et pentu d'une île perdue au fin fond du pacifique, bravant la nuit noire et la pluie tropicale, risque donc d'être inintelligible si je ne le traduis pas incontinent en bon français, ce dont je m'acquitte sur le champ.
« Dis-donc Hans, c'est encore loin ?
- Non, Helmut, on arrive. Qu'est-ce qu'il y a, tu as peur ?
- Bien sûr que j'ai peur, nous sommes hors de « la zone », tu sais bien ce qui peut arriver !
- Bah ! Balivernes que tout ça ! Il faut savoir prendre des risques dans la vie. Tu ne comptes pas rester pauvre toute ta vie ?
- Non bien sûr...
- Ta solde de grenadier te suffit, à toi ? A moi non. Ah, la riche idée qu'a eue le professeur d'interdire tout alcool sur cette foutue île ! Je te dis qu'en revendant ces deux caisses de schnaps aux camarades, on va se faire au moins cinq ou six cent reichsmark de bénéfice !
- …
- Allez, un peu de courage ! La cachette n'est plus qu'à quelques dizaines de mètres, je crois. Et cesse de gémir, pense à tous ces beaux biftons...
- …
- Es-tu donc un soldat Allemand, ou une lopette ? Hein ? Helmut ? Tu ne dis rien ? »
Hans se retourna. Dans le cône de lumière de sa torche, il vit qu'Helmut était resté là, à une dizaines de mètres, raide comme un piquet. Il y avait quelque chose d'étrange dans son attitude. Quelque chose que Hans mit deux bonnes secondes à saisir. Helmut n'avait plus de tête. Entre ses épaules, un trou béant, bordé de lambeaux de chair, pissant un ruisselet de sang qui se mêlait aussitôt en volutes diffuses au flot boueux qui entourait ses rangers. Le corps décapité tomba vers l'avant, comme une bûche. Lentement, très lentement, car Hans n'était pas un homme très vif d'esprit, une terreur insondable le saisit au bas-ventre. Il y eut un bruit derrière lui, dans le buisson. Un frôlement de feuille, suivi d'une sorte de respiration trépidante... cela ressemblait un peu au ronronnement d'un chat. Un chat énervé qui ronronnerait depuis l'intérieur d'une boîte de conserve. En beaucoup plus fort. Hans savait que c'était une mauvaise idée de se retourner et de regarder. Il avait déjà assez peur, ça ne servait à rien de voir. Il attendit donc sans bouger.
Personne n'entendit le bref hurlement de Hans, aussitôt étranglé dans un gargouillis affreux.

D'après Maître Wang, il ne lui serait pas difficile de trouver ce fameux boutre de pêcheurs prêt à les convoyer jusqu'à leur point de rendez-vous car il avait « des gens qui lui devaient un petit service » sur le port. Il semblait que beaucoup de gens devaient un petit service à Maître Wang. Toujours est-il qu'il se montra fort courtois, et qu'avant de prendre congé avec sa fille pour mettre au point quelque préparatif mystérieux, il laissa ses hôtes aux bons soins de domestiques du dernier obséquieux (bien qu'ils ne parlassent pas un traître mot de français, à les en croire).
« Voici une affaire bien engagée, finalement ! Le mystère s'éclaircit peu à peu, et nous devinons maintenant les tenants et les aboutissants de cette affaire.
- Vous avez raison docteur, approuva Jack. Mais le plus important, c'est que nous avons maintenant un allié précieux en la personne de ce Maître Wang. Nous avons été bien inspirés de prendre contact avec lui.
- Ne vous réjouissez pas tant, mes amis, tempéra le Commissaire. Je vous rappelle que notre hôte, pour poli qu'il soit, n'en est pas moins lié à un meurtre, au moins !
- De quoi parlez-vous ?
- Eh bien, de cet agent Allemand, Klinsmann, qui avait été retrouvé mort dans le fleuve Congo, horriblement mutilé. J'ai tout lieu de croire que ces Chinois étaient à l'œuvre dans ce meurtre, et même si cette crapule boche a sans doute mérité son sort, la brutalité du procédé utilisé devrait nous inviter à la méfiance. Du reste, cette mademoiselle Wang n'était-elle pas à Boma avec nous ? Qu'y faisait-elle ? Son père n'en a rien dit.
- Vous avez peut-être raison, Commissaire, Vous faites bien de nous rappeler à la prudence. Nous ne connaissons rien des motivations de ces gens, après tout.
- Et de surcroît, ce sont des orientaux, donc ataviquement inclinés à la fourberie. Ils détestent les blancs, c'est bien connu. Méfions-nous en comme de la peste.
- Je suis étonné de vos préjugés. La République Française ne fonde-t-elle pas ses principes sur l'égalité des hommes, hors de toute considération de race, d'ethnie ou de religion ?
- Si, sans doute. Sans doute.
- Si une saine prudence s'impose, nous devons bien convenir que jusqu'à présent, Maître Wang s'est montré bien disposé à notre égard, et lui en tenir crédit. »

« Acitvez, chiens ! Que ces bagages soient prêts dans trente minutes ! Mon père ne tolèrera aucun relâchement dans votre ouvrage.
- Oui, serviteurs, poursuivit le vieil homme. Plus vite vous aurez terminé les préparatifs, et plus vite ces maudits gweilos puants déguerpiront de la propriété. Ah, j'enrage de les sentir souiller ma demeure ! Ces porcs vautrés dans leur graisse décadente sont aussi laids que stupides !
- Mais père, pourquoi tolérer leur présence, dans ce cas ? Pourquoi ne pas les châtier comme il se doit de leur impudence ?
- J'ai des desseins pour eux. Ils semblent décidés, obstinés même, et disposent de moyens conséquents; En outre, ils sont idiots, et tels des aveugles au milieu d'une bataille, ne comprennent rien des enjeux réels de la partie en cours ; Une telle nigauderie m'est utile. Nous avons besoin d'eux, ma fille. ils agiront pour nous, nos dociles marionnettes. Ils combattront pour nous dans le théâtre d'ombres de cette guerre secrète, et lorsque nous en aurons fini, c'est toi qui coupera les fils qui les anime. Comprends-tu, Chi-chi ?
- Je comprends, mon père, et j'obéirai.
- Suis-les, mêle-toi à eux, sois parmi eux comme une amie. Mais garde à l'esprit qu'ils ne sont pas comme nous, ils sont nos inférieurs, issus d'une race physiquement, intellectuellement et moralement inférieure que les hasards de l'histoire ont menée à gouverner le monde par le fer, le feu et la puissance de la vapeur. Ils sont les outils de notre Grand Dessein. Ne t'attache pas à ces gens.
- Il n'y a aucun risque que cela arrive, père. »