September 29th, 2013

madscientist

Vierges nubiles et crashes de ferraris


>> Intéressant reportage << hier sur Arte, à propos d'une tribu reculée d'Amazonie, les Piraha, et la linguistique.

Dan Everett était un missionnaire évangéliste qui, mû par le très chrétien désir de sauver les âmes des sauvages, partit un jour avec femme et enfants pour prêcher la bonne parole à ces fameux Pirahas. Bien vite, il se heurte à un léger problème : il ne connaît pas la langue. Heureusement, formé à la linguistique avant de se lancer dans l'aventure, il s’attelle à l'apprentissage de l'idiome, dans le but un jour de traduire les évangiles.

En trente ans de mission, Dan Everett ne parviendra à obtenir qu'une seule conversion : il devient lui-même athée. En revanche, il consacre sa vie à étudier la langue piraha et la culture de ces gens. Et au bout d'un moment, il s'aperçoit que le piraha a de nombreuses spécificités. Par exemple, ils ne connaissent que le temps présent, et n'ont ni passé ni futur. Ils n'ont pas de mots pour désigner les couleurs. Ils ignorent la notion de nombre. Et surtout, elle n'est pas récursive. Ça veut dire qu'on ne peut pas composer à l'infini des phrases du genre " Le chien du père du valet de la tante du boulanger... blablabla... a mangé dans sa gamelle. "

Si vous n'êtes pas linguiste, la non-récursivité du piraha vous semblera sans doute une particularité tout à fait accessoire. Moi-même, enfant, j'aimais à remplir des pages de cahiers d'une seule et unique phrase si pleine de récursivités qu'on en oubliait le sujet initial et que le verbe en devenait finalement incongru. C'était une particularité amusante, mais que j'en vins à considérer comme sans conséquence, puis vers 12 ans je me détournais de la question.

Sauf que Noam Chomsky, le plus brillant linguiste de notre époque, n'était pas du même avis que moi (le con). Chomsky, depuis 50 ans, a bâti toute une théorie du langage sur la notion qu'il existe une grammaire universelle, un ensemble de structures génétiquement déterminées, communes à tous les êtres humains, qui servirait de socle à l'apprentissage du langage et se retrouverait donc dans toutes les langues. Et il se trouve que d'après Chomsky, la récursivité est le fondement même du langage humain. Et de fait, toutes les langues du monde autorisent la récursivité.

A part le piraha.

Et du coup, les travaux d'Everett sont combattus par les linguistes chomskyiens, par des méthodes peu glorieuses et qui ne font guère honneur à l'esprit scientifique cher au baron Pierre de Coubertin.

Bon, tout ça, vous pourrez le découvrir dans le documentaire. Ce que ne dit pas le documentaire, je vais vous en parler. Il se trouve que Chomsky est effectivement une autorité en matière de linguistique, mais que ce n'est que la moitié de son activité intellectuelle. L'autre moitié, c'est la politique. Chomsky, je vous en avais déjà parlé, est un intellectuel engagé, très critique vis-à-vis de l'impérialisme Américano-occidental, très critique des media, bref, très à gauche, même selon les critères européens. Chomsky a nombre de supporters dans les milieux intellectuels, et surtout universitaires. Il est l'un des derniers intellectuels de gauche dont la parole porte. Pour beaucoup, face aux forces du capitalisme qui accaparent l'argent, l'antenne et le pouvoir politique, il est d'une nécessité vitale de défendre Chomsky.

D'où la perception qu'ils ont de l'affaire qu'il s'agit d'une cabale montée par les conservateurs pour discréditer Chomsky-le-linguiste afin d'atteindre Chomsky-le-politique. C'est peut-être vrai. Peut-être que les travaux d'Everett ont été influencés par "les puissances de l'argent" ou ses convictions chrétiennes. Peut-être que ces travaux ont eu un retentissement particulier parce que ça arrangeait beaucoup de gens. Peut-être Everett est-il, comme le dit Chomsky, un charlatan, vu qu'il est à peu près le seul occidental à comprendre le piraha et peut donc raconter là-dessus ce qu'il veut. Peut-être aussi que les difficultés qu'il a actuellement à rejoindre les pirahas sont à mettre en relation avec l'arrivée à Brasilia, ces dernières années, d'un gouvernement de gauche. Peut-être que... En tout cas une chose est sûre, l'un des deux a raison, et l'autre se trompe. Une autre chose est sûre, c'est que le piraha est une langue en danger d'extinction (il n'est parlé que dans quatre villages) et qu'il aura disparu dans deux générations car il ne permet pas de vivre dans le monde moderne auquel les Piraha sont de plus en plus confrontés.

En conclusion, dans cette polémique "scientifique", on semble se soucier plus de politique que de vérité factuelle, et c'est dommage. Ce fait est symptomatique d'une science moderne malade d'influences extérieures qui nuisent à la sérénité des débats. On déplore souvent les influences de l'argent-roi-qui-pollue-tout, mais ici de l'argent, il n'y en a pas, les travaux d'Everett ne gênent aucune industrie linguistique. Il n'est question que de l'intrusion de la politique dans la science, et force nous est de constater que si Chomsky avait eu pour hobby la trompette ou le vol à voile au lieu du militantisme chéguévarien, la linguistique y aurait beaucoup gagné en crédibilité.


(à propos du titre je vous prie d'excuser ces procédés douteux pour faire venir les gens sur un article parlant de linguistique)