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Ils sont partout

Les théories de la conspiration sont fascinantes. Il y en a qui prennent (le 11-septembre), d'autres que seuls de pathétiques petits groupes essaient de faire survivre (AZF à Toulouse). Récemment sur Agoravox (je sais, j'y traîne trop), il y avait un article qui abordait par la bande une de ces théories farfelues : les contrails.

Levez les yeux au ciel par une belle journée sans nuage, vous aurez toutes les chances de voir des avions zébrer le ciel en haute altitude. De par le fait qu'ils brûlent du kérozène, ils laissent derrière eux du CO2 (ouh, les vilains) et de la vapeur d'eau. Cette eau, brutalement refroidie au contact de l'air glacé régnant à 10 000m d'altitude, se condense en un long nuage qui se délite plus ou moins rapidement selon les conditions hygrométriques. C'est ça qu'on appelle les contrails, ces traînées devenues familières à tous les terriens depuis la seconde guerre mondiale.

Partant de là, deux théories s'affrontent. La première, ce sont les contrailistes climatologues, qui disent que ces nuages font augmenter, ou diminuer, c'est selon, la température du globe. Bon, admettons. On lit tellement d'absurdités sur le climat, de nos jours, une de plus ou de moins... Et à côté de ça, il y a les contrailistes chimistes, qui prétendent que ce n'est pas du tout de la vapeur d'eau que l'on voit, mais des produits chimiques balancés dans l'atmosphère par les gouvernements, et leurs complices les compagnies aériennes, dans le but, en général, de rendre la population servile.

Tout ça pour dire que les histoires de contrail n'ont guère reçu grand écho chez nous, et on ne peut que s'en féliciter. C'est une conspiration de second rang. Pas comme le célèbre complot de Kennedy. Tiens, Kennedy, puisqu'on en parle. Êtes-vous assez naïf pour croire qu'un vulgaire redneck un peu dérangé du citron pourrait décider comme ça, un jour, d'acheter un fusil pour flinguer l'homme le plus puissant du monde ? Mais non voyons, la vérité est plus simple. Pendant quarante ans, les spécialistes se sont écharpés sur un sujet d'une grande importance : est-il possible à un tirer normal de tirer trois balles de Mannlicher-Carcano en six secondes ? Il paraît que c'est très difficile, même pour un tireur d'élite. Et de gloser à l'infini sur la compétence de tireur d'Oswald. En tout cas, ça apportait de l'eau au moulin des conspis, pour qui il était nécessaire qu'un deuxième tireur se fut embusqué quelque part dans les taillis de Dallas (nonobstant le fait qu'il était sans doute un peu compliqué de dissimuler un tireur parmi la foule énorme venue accueillir le président).

Et puis un jour, un petit malin a revu les rushes, chronométré les tirs et - pourquoi pas - relu le rapport officiel. Et il s'est aperçu que contrairement à la légende si souvent colportée qu'elle était devenue réalité, ce n'étaient pas six secondes qui séparaient les trois coups de feu, mais neuf ! Trois coups de feu en neuf secondes, c'est bien suffisant, même pour un tireur moyen. Du coup, l'argument-massue des conspirationnistes s'écroulait. Mais bon, fallait-il encore avoir du temps à y consacrer, de l'argent, avoir la compétence technique requise pour exploiter de vieux films et habiter près des archives nationales...

Toutes les théories du complot fonctionnent sur le même modèle : ce n'est pas de la rationnalité, c'est de la pseudo-rationnalité. Ces phénomènes exploitent une double propriété du cerveau : premièrement, il cherche à trouver une logique dans ce qu'il perçoit, et deuxièmement, il est assez paresseux, le cerveau. Du coup, il suffit aux conspirationnistes de découvrir des "éléments qui donnent à réfléchir" (oulala) et le tour est joué. Ces éléments n'ont pas besoin de s'assembler logiquement pour fonctionner, il suffit qui'ils "donnent à réfléchir", et le cerveau réfléchit, presque malgré lui. Eh oui, il réfléchit tout le temps, le cerveau, il réfléchit en boucle, d'une petite réflexion médiocre, paresseuse, de mauvaise qualité. C'est ce que j'appelle la rationnaliture. C'est toute une éducation pour forcer son cerveau à marcher droit, et même quand on l'a eue, cette éducation, il arrive qu'on se laisse aller, c'est humain. Personne ne va les vérifier, les "éléments qui donnent à réfléchir", c'est clair, personne ne va se casser la tête à se palucher les douze millions de pages du rapport Trucowicz sur la dissémination des effluents d'hydrocarbures brûlés dans la haute atmosphère, ni évidemment le rapport de la commission Warren. D'ailleurs ça ne servirait à rien puisque ces rapports, bien évidemment, ça va sans dire mais ça va mieux en le disant, ils sont truqués par "ces gens là". On devrait vérifier, on devrait se manger de la doc, mais on a d'autres choses à faire, on a une vie. Alors c'est plus fort que nous, le baliverne le plus invraisemblable, s'il est asséné avec force et conviction, on a beau faire, on y accorde toujours une once, même microscopique, de crédit. Et si c'était vrai ? Et comme dans ces complots, il y a toujours pléthore d'"éléments qui donnent à réfléchir", les onces de crédit s'accumulent, lentement, jusqu'à devenir une certitude.

Et voici qu'on en arrive au 11-septembre. Les choses ont changé depuis 63. Pas la psychologie humaine, évidemment. Mais on a inventé un truc génial : internet. Internet, comme chacun sait, sert principalement à télécharger des vidéos de cul, mais en théorie, ça permet aussi de collecter des informations, et par là même, de vérifier des faits historiques. En théorie.

Parce que dans la pratique, si vous cherchez des détails techniques et factuels sur le déroulement de cette journée funeste, vous allez sans doute devoir éplucher des pages et des pages de liens vers... des sites conspirationnistes, qui vous expliqueront pourquoi trois pixels flous sous le fuselage d'un avion sont un missile, pourquoi un pompier inconnu au bataillon a entendu de mystérieuses explosions juste avant, et comment les tours ont été minées dans les années 80. Bref, l'info existe, mais elle est enfouie sous des pelletées de fumier. Donc, un point pour les conspis.

Sauf que, et c'est là que c'est merveilleux, tout ce matériel fourni par le milieu conspirationniste - et il y en a des tonnes - peut se retourner contre eux. Et là, on rigole (enfin, pas trop, y'a quand même des gens qui sont morts). Ainsi, dans la grande religion conspirationniste, il existe la secte des chronométreurs de tours. Ce sont les gens qui, chronomètre à la main donc, ont observé les effondrements des deux tours, afin de savoir à quelle vitesse ça s'était produit. Et alors ? Eh bien tenez-vous bien : ils ont constaté que les tours s'étaient effondrées à la vitesse de la chute libre. Donc, qu'il n'y avait eu aucune résistance pour les soutenir. "Donc" (et je mets le donc entre guillements), il y a forcément "quelque chose" qui a cisaillé le bas des tours. Comment ont-ils pu chronométrer au dixième de seconde un phénomène qui s'est déroulé pour l'essentiel dans un épais nuage de poussière, ça, c'est un mystère, il n'en reste pas moins que c'est un sabotage ! C'est une démolition contrôlée, comme celle des casinos de Las Vegas que j'ai vu à la télé ! Il y a une autre secte, c'est celle des cuisiniers. Les cuisiniers sont obsédés par les pancaques. Un pancake, c'est une sorte de crêpe. La théorie est la suivante : les tours se sont écroulées comme des pancakes, les étages s'empilant sagement les uns sur les autres, jusqu'à former un tout petit tas de hauteur ridicule. Comment est-ce possible, si c'était dû à une collision avec un avion ? Non, seule une démolition contrôlée - un sabotage quoi - a pu en être la cause. Les deux théories se rejoignent donc sur un point : c'est un complot.

Et puis il y a d'autres sectes. Par exemple, il y a les missiliers. Ces braves gens vous expliquent que bien sûr, les tours ont été victimes d'un acte criminel de la part du gouvernement Américain (c'est l'évidence même), mais qu'en fait, les tours ont été touchées, non par des avions, mais par des missiles ! Et ensuite, on a fait disparaître les avions et leurs passagers. Ou alors, les avions portaient des explosifs. Ou alors encore, les avions portaient des missiles. Dans tous les cas de figure, l'immense boule de feu observée ne pouvait être dûe à un feu de kérozène (cf. document 1 & 2).

Document 1


Document 2



A l'appui de leurs dires, les missiliers produisent des documents, bien sûr, qui donnent à réfléchir. Pour que ça donne mieux à réfléchir, ces documents sont légendés. En voici un (document 3) :

document 3



Vous avez lu la question que pose le gars ? Ça donne à réfléchir non ? Pourquoi ces morceaux s'envolent-ils à 70m de là, au lieu de tomber tout droit ?

Ben, j'en sais rien, et je m'en fous. En revanche ce qui m'intéresse, c'est que cette simple photo
  1. Contredit la théorie du pancake. On voit clairement que cette tour s'est effondrée n'importe comment selon un processus hautement chaotique. On ne voit pas les étages s'empiler sagement comme dans une démolition contrôlée. Du tout. Ou alors c'est la démolition contrôlée la plus ratée de toute l'histoire. En fait, la cuvette dans laquelle se trouvaient les tours a été littéralement jonchée de débris à plus d'une centaine de mètres à la ronde.
  2. Eh, vous avez vu les flèches bleues et blanches ? C'est moi qui les ai mises. A désigne le plus haut élément solide visible. B désigne le plus bas des éléments qui solides qui tombent. Question : puisque A tombe à la vitesse de la chute libre, à quelle vitesse tombe B, qui est environ cent mètres plus bas ? Plus vite que la chute libre, mais oui. Et comment on explique ça ? Sûrement qu'il y a des réacteurs sur les débris "plus rapides que la chute libre". C'est sûrement pour tromper l'ennemi.


Aujourd'hui, quarante cinq ans après les faits, il commence à se faire jour une croyance étrange, qui gagne chaque mois de nouveaux adeptes. Une croyance absurde et bizarre, mais qui donne à réfléchir, alors je vous la livre : en fait, Kennedy, il aurait été assassiné par Lee Harvey Oswald (document 4). C'était un amateur d'armes à feu, juste un raté, un pauvre type qui rêvait d'inscrire son nom dans l'histoire. Pour le coup, bravo. C'était déjà la conclusion d'un truc que personne n'a cru à l'époque, le rapport "officiel" de la commission Warren. C'est tout.

document 4


C'est vrai, ça fout un peu la trouille de s'apercevoir qu'on vit dans un monde livré au chaos, à l'absurde, à l'imprévu. Ça fait bizarre de découvrir qu'un demi-débile déterminé avec une bonne carabine peut changer le cours de l'histoire. C'est difficile d'admettre que nous sommes dans un univers fragile qui peut basculer dans le macabre et le grotesque à tout instant. Comment accepter que même les grands de ce monde y sont soumis, eux qui dépensent tant d'énergie à nous faire croire qu'ils maîtrisent tout ? Comment se faire à l'idée que les gouvernements sont aisément désemparés, les administrations sottes et les fonctionnaires dénués d'imagination ? C'est douloureux de vivre en sachant qu'un acte aussi anodin que prendre l'avion peut vous conduire à une mort atroce, comme ça, sans raison, sans qu'on puisse l'éviter. Comment acquiescer à ce que Shakespeare appelait "un récit conté par un idiot, plein de son et furie, et qui ne signifie rien" ? Ah, il est bien plus aisé de croire que là-haut, dans les hautes sphères, quelque part entre Zoug et Locarno, ou dans une île des Bahamas, il y a "celui qui dirige tout", il y a "celui qui sait", il y a "le salaud qui s'en met plein les poches". L'homme du groupe de Bilderberg, de la Trilatérale... même si on le déteste, on est bien content qu'il existe, pas vrai ? En tout cas, on est bien content de croire qu'il existe.
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