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Retour sur la constipation européenne

C'était il y a 18 mois, un an et demi, le référendum sur la Constitution Européenne. Aujourd'hui on a un peu oublié tout ça et c'est dommage. Oui, on a bien oublié le bourrage de crâne médiatique pour le oui. C'est dommage parce qu'en ces périodes électorales, il est bon de se rafraîchir la mémoire. Histoire de garder à l'esprit le diamètre des conneries que les hommes politiques ont l'habitude de débiter. Ci-dessous, voici un article de Bertrand Poignant tiré du site "oui socialiste", paru en mars 2005 dans Libération (un quotidien de l'époque).

oui socialiste

"Imaginons : le traité établissant une Constitution pour l’Europe est rejeté par les Français. Le dixième référendum de la Ve République a échoué."

Jusque là c'est facile à imaginer.

"Ce vote n’interrompt pas le processus de ratification dans les autres pays. Il ne suffit pas que la France dise non pour que tout s’arrête. Plusieurs pays ont déjà ratifié le traité comme l’Espagne, l’Italie, la Hongrie, la Slovénie, la Lituanie, la Grèce en avril, l’Allemagne le 12 mai. Tous comptent bien défendre la décision prise par leur peuple directement ou par ses représentants."

On ne le saura jamais vu que trois jours plus tard, les Pays-Bas ont voté non eux aussi, et que depuis, le processus de ratification a bel et bien été interrompu. Le referendum britannique est repoussé sine die. Et maintenant vient le plat de résistance, la scène d'heroic-fantasy :

"Déjà, le soir du dimanche 29 mai sur les plateaux de télévision, l’échange est vif. Les partisans du non, sourire aux lèvres, entament une vive polémique sur la paternité de ce résultat. Les communistes, hostiles à tout traité depuis 1951, tiennent enfin une victoire : le non est le mien dit Marie-George Buffet. Faux, réplique de Villiers, les Français ont dit non à la Turquie, donc ce non est à moi. Erreur, répond Besancenot, ils ont rejeté l’Europe libérale et ils veulent revenir sur le marché commun devenu unique.

Jean-Marie Le Pen n’est pas en reste et voit dans ce vote un triomphe de ses thèses : les Français ne veulent pas de cette Europe qui accueille des immigrés et ils viennent de le faire savoir. Jean-Pierre Chevènement tente de trouver sa place dans cette dispute d’appropriation, mais ses forces politiques sont très faibles. Mélenchon et Emmanuelli sont gênés par ce compagnonnage baroque, en fidélité avec leur histoire et en loyauté avec la formation politique qui a leur sympathie."


Notez la prééminence donnée aux candidats les plus extrémistes et les moins présentables dans ce tableau. Doit-on conclure que les Français sont à majorité des extrémistes ? N'est-ce pas un peu en conflit avec la définition d'un extrémiste ? Dans le monde réel, le soir du 29, on n'a guère entendu les partisans du "non" se "déchirer", car l'antenne a été squattée par les partisans du oui. Comme pendant la campagne, d'ailleurs.

"Quant aux partisans du oui, évidemment, ils sont abattus, à la fois tristes et furieux. Chacun tente de mettre la responsabilité sur l’autre mais le coeur n’y est pas."

Faux encore. Les partisans du oui (à la notable exception du chef de l'Etat) ont passé la soirée à insulter les Français, à expliquer pourquoi nous étions des cons et à se congratuler de faire partie de l'élite éclairée. Comme pendant la campagne. Propositions constructives ? Vision d'avenir ? Désolé, y'a personne.

"Les regards se portent alors sur tous ceux qui ont voté non dans les pays qui ont déjà ratifié ou s’apprêtent à le faire. Quatre référendums sont annoncés : Pays-Bas le 1er juin, Luxembourg le 10 juillet, Pologne le 24 septembre, Danemark le 27 septembre. A chaque fois, la configuration est la même : l’extrême gauche vote contre, ou s’apprête à le faire. Les nationalistes aussi. Deux extrêmes qu’il est impossible de rapprocher : l’impasse est là totale."

Aux Pays-Bas, où le non l'a finalement emporté avec une majorité supérieure à la France, ce sont donc 60% des habitants qui sont d'extrême-gauche ou nationaliste. Les Hollandais seront heureux de l'apprendre. L'hypothèse selon laquelle le rejet du TCE était dû au fait qu'il était tout simplement trop mauvais pour être accepté par le peuple, apparemment, ne l'effleure même pas.

"Peut-on compter alors sur le couple franco-allemand pour relancer la machine européenne, comme ce fut si souvent le cas. Cette fois, tout le monde en convient, c’est impossible. L’Allemagne a dit oui, la France a dit non : le divorce est consommé pour la première fois depuis 1950. Fini la poignée de main Mitterrand-Kohl, fini l’accolade Chirac-Schröder. L’Europe est bloquée : la panne est totale."

Après la rupture des pourparlers, les relations franco-allemandes sont au plus mal. Les divisions de panzer se massent derrière le Rhin, des escadrilles de messerschmidt ont fait des incursions au-dessus du ciel lorrain, et le président du conseil Daladier a déclaré le rappel des classes 35 et 36.

Détail amusant : en Allemagne, la ratification - qui a eu lieu suite à un triomphal plébiscite... des deux chambres du Parlement - a été remise en cause par un député noniste procédurier, qui a fait valoir avec bon sens que le TCE était d'une porté supérieure à la constitution Allemande, émanation de la volonté populaire, et que donc, il fallait un referendum pour le valider. Officiellement donc, l'Allemagne N'A PAS ratifié le TCE.

"Que faire alors ? D’abord attendre la ratification des 25 pays. Après tout si elle est négative dans deux ou trois pays seulement, il n’est pas interdit aux autres de poursuivre leur chemin ou de demander à la France de reconsidérer sa position si elle se trouve très minoritaire."

On sait ce qu'il en fut... Notez que la catastrophique perte d'influence de la France au niveau européen, on n'en voit pas les prémisses, au contraire. Le processus de ratification a été gelé jusqu'à la mi-2007, et "après on verra". Pourquoi mi-2007 ? Parce que toute l'Europe attend le résultat des élections présidentielles en France. Si c'est ça un pays qui a perdu de l'influence, c'est que nous exercions avant une tyrannie implacable, au moins.

"On peut aussi en rester aux traités actuels et abandonner tout projet de Constitution. L’Europe avancerait en boitant, elle serait moins unifiée, elle regarderait passer le train de la Chine et de l’Inde, et toujours celui des Etats-Unis. Cela n’empêcherait pas la directive Bolkestein de poursuivre sa route."

A ce sujet, voir ci-dessous.

"Au contraire, ceux qui la combattent ne pourraient plus s’appuyer sur un traité qui reconnaît les services publics. Les ultralibéraux seraient très contents. Beaucoup de Britanniques souriraient en cape de voir les Français se tirer une balle dans le pied."

C'est vraisemblablement par amour de la social-démocratie que le MEDEF et tous les syndicats patronnaux européens - y compris britanniques - appelaient sans réserve à la ratification du TCE. Sans doute ces officines gauchisantes sont-elles contaminées par la pensée soixante-huitarde et noyautées par l'internationale trotskiste. Au passage, c'est une curieuse conception de la concorde entre les peuples européens que de dire "il faut voter oui, ça fera chier les rosbifs".

"Il faut tout renégocier disent certains. Renégocier sur des bases de gauche évidemment. Mais, le tour de piste est vite fait : il n’y a aucun ministre communiste ou trotskiste dans un des 25 gouvernements. Il n’y a aucun chef de gouvernement socialiste, aucun Parti socialiste, aucun syndicat autre que français qui ait appelé à voter non. Tous sont porteurs d’un oui ratifié. Finalement, tous en conviennent : on a voté non pour ne pas voter comme Chirac mais c’est à lui qu’on confie le soin de renégocier un traité... à gauche. Au total, voter non a été une marque de confiance à son égard. Comprenne qui pourra !"

A ce sujet, voir ci-dessous.

"Dans le cas d’une renégociation, des voix s’élèvent déjà en Europe pour en profiter. La CSU bavaroise, le parti des familles catholiques polonaises, le Parti populaire espagnol encouragé par l’Eglise demandent à nouveau d’introduire Dieu dans le traité et de ne faire référence qu’au seul christianisme. Dieu revient par la fenêtre que les non lui ont ouverte. Les conservateurs britanniques saisissent l’occasion pour revenir à la charge sur la charte des droits fondamentaux : elle doit être sortie des traités pour ne pas avoir de valeur juridique. Exit les droits sociaux !"

Je ne pense pas que la charte aurait gêné tant que ça les conservateurs britanniques : ce n'était que du vent. Pour le bien comprendre, relire soigneusement chacun des articles, puis les "explications" qui lui sont accollées (partie IV du TCE), et enfin le petit article à la fin du TCE qui explique bien, pour ceux qui ne l'auraient pas bien saisi, que la Charte n'a aucune valeur légale.

"Peu à peu les conséquences d’un vote négatif se font jour. La troisième partie du traité consacrée aux politiques communes est la seule qui subsiste. C’est pourtant elle qui a alimenté la critique sur le libéralisme de cette Constitution. Les libéraux se frottent les mains : tout ce qui équilibrait l’Union économique et monétaire dans la première partie par les nouveaux objectifs et dans la seconde par la charte des droits fondamentaux est passé par pertes et profits. Voter non aura consisté à abandonner les parties positives du traité et à garder ce qui déplaisait le plus."

Rappelons que ces articles de la partie III, issus des précédents traités européens, ils sont certes en vigueur actuellement, mais ce sont eux qui ont mis l'Europe dans la triste situation économique qui est la notre. Les subir est une chose, les graver dans le marbre d'une constitution et applaudir des deux mains en est une autre. Rappelons aussi que, comme toujours, ce partisan du oui met sur un pied d'égalité des articles d'inspiration néolibérale, toujours contraignants (avec amende à la clé pour les récalcitrants) et des objectifs, déclarations d'intentions et autres chartes certes généreuxs (on a droit à chercher du travail, youpie) mais comme par hasard, jamais contraignants.

"Bref, le dimanche se termine dans la cacophonie. Les oui sont tristes pour l’avenir ; les non sont contents mais sans avenir. Seule la Fête des mères peut réconcilier les familles."

Un an et demi plus tard, on attend toujours les pluies de sang, les invasions de sauterelles, les éruptions volcaniques et autres calamités que nous promettaient les ouiouistes. Maintenant, pour revenir sur les arguments du oui, notons que dans cet article très représentatif de la prose journalistico-autorisée de l'époque, vous ne trouverez aucun fait s'appuyant sur le texte du traité, seulement des supputations, des suppositions, des prospectives, et pas mal de propagande pour effrayer la ménagère. Durant la campagne, c'étaient les nonistes qui brandissaient le pavé bleu et faisaient appel à la raison, c'étaient les ouiouistes qui maniaient les banalités simplificatrices et la peur de l'autre. Vous ne trouverez dans cet article aucune allusion au fait que peut-être, certains nonistes s'y opposaient parce que c'était un mauvais texte bafouant les usages constitutionnels les plus fondamentaux (bien sûr, un noniste, c'est nécessairement un activiste xénophobe, bas de plafond, limite analphabète et probablement alcoolique, renfermé sur la peur de perdre ses acquis sociaux et assez souvent supporter du PSG). Vous ne trouverez aucune remise en cause de la construction européenne telle qu'elle a été menée ces dernières années. Mais au fait, si le traité de Nice est si merveilleux, pourquoi est-ce si nécessaire de le remplacer ? Et s'il est tellement catastrophique que sa persistance est un danger pour l'Europe, pourquoi nous demander de voter un texte qui en reprend presque tous les éléments et qui a été conçu par les mêmes rédacteurs ?

Alors il reste quoi de la rhétorique ouioui ? Ah oui, le fameux "le non n'a rien construit", parce qu'il n'y avait "pas de plan B". Admettons. Je rappelle quand même qu'on nous demandait "approuvez-vous ce texte ?" et non pas "approuvez-vous ce texte et si non, merci de joindre votre proposition de constitution à votre bulletin de vote". Et puis après-tout, est-ce si certain que le non n'a rien obtenu ? Les nonistes ont-ils des raisons de se réjouir ? Eh bien oui :
- Ceux qui s'opposaient à l'entrée de la Turquie sont en bonne voie d'obtenir satisfaction, puisque même les Turcs commencent à se demander si c'est vraiment une bonne idée. Après tout, certains ont déjà vu une carte de leur pays et constaté qu'à moins d'une catastrophe tectonique de grande ampleur, la Turquie, ça ne sera jamais en Europe.
- Ceux qui s'opposaient à la directive sur les services (Bolkenstein) ont eux aussi eu gain de cause. Certes, la directive a été approuvée, mais dépourvue de la clause dite "du pays d'origine", qui la rendait inacceptable. Ce fut difficile, mais c'est un acquis du non dont les travailleurs Européens peuvent remercier les électeurs Français.
- Et surtout, il est enfin entré dans le crâne des euravis du village global que l'Europe, ça ne marchait peut-être pas si bien que ça. L'idée qu'il faudrait peut-être conserver UN MINIMUM de protection sociale fait son chemin. En tout cas, même les néocons les plus butés ont compris que nous n'entrerons pas dans la nuit sans combattre.

Alors comment expliquer que 55% des Français aient basculé dans le camp trotsko-fasciste ? Pour le comprendre, il faut remonter en 1992, quand on a voté pour Maastricht. A l'époque, on nous avait donné un sympathique hochet : l'euro. C'est marrant, une monnaie unique, non ? On avait l'impression d'avancer concrètement. Et puis surtout on nous avait promis que ce traité serait l'occasion de conforter un marché unique intégré, avec des barrières douanières efficaces permettant de protéger les travailleurs Européens contre le dumping social de pays à trois dollars par jour. C'est à cette époque que des entreprises mondiales comme Toyota venaient implanter des usines neuves dans nos contrées pour avoir un pied dans le marché. Mais depuis combien de temps n'a-t-on pas construit d'usine automobile en France ? En quelques années seulement, cette perspective est entrée dans le domaine de la science-fiction. Aujourd'hui, quand on veut fabriquer des voitures, on implante son usine à Pudong, pas à Valencienne. Les barrières douanières promises autour de l'UE, on ne les a jamais vues, on les a oubliées. Tous les grands blocs économiques ont conservé des tracasseries diverses et variées pour protéger leurs marchés, leurs entreprises, leurs emplois. USA, Japon, Chine, Inde, tous ont adopté des politiques permettant de contourner les règlements de l'OMC, ce n'est pas du protectionnisme, c'est du bon sens. Tous, sauf l'Europe. Nous avons été les seuls à jouer le jeu du libre-échange, les seuls à ouvrir toutes grandes les portes et les fenêtres. Le résultat est facile à lire dans les chiffres : depuis 2002, le monde a connu une période de croissance économique comme il n'en avait jamais connu dans l'histoire : 4 à 5% par an. Tous en ont profité, toute l'Asie évidemment, la Russie, le Bresil et le reste de l'Amérique du Sud, les USA, et même l'Afrique. Et l'Europe ? 2% de croissance les bonnes années. Une coïncidence ? Le seul pays à avoir un peu sorti la tête hors de l'eau, c'est la Grande Bretagne, je constate que c'est aussi le moins intégré aux structures politiques et économiques de l'UE. Encore une coïncidence ? Et à ceux qui se plaignaient d'avoir été trompés, ceux qui réclamaient l'Europe sociale promise dès le lendemain du vote sur Maastricht, on rétorquait : "Mais voyons, c'est le traité ! Vous l'avez ratifié, vous avez voté pour, vous ne l'aviez donc pas lu ? Tout était pourtant écrit dedans, en petits caractères jargonneux évidemment, mais tout y était, et vous y avez donné votre aval."

Alors cette fois, on a lu, on a discuté, on a réfléchi, on a fait notre boulot de citoyen. Autant c'est facile de prendre les gens pour des cons une fois, autant la deuxième, il faut quand même du talent.
Tags: opinion
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