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La catin de Baentcher II - Chapitre 8

Chapitre 8. La guêpe écarlate



Vertu somnola tout le reste de la journée et la nuit durant, et s’éveilla avec le lever du soleil. Elle était dans un lieu inconnu mais déplaisant, couchée sur une table. Tout d’abord, elle se crut dans une geôle humide, soumise à quelque abominable supplice, car non seulement son bras la faisait souffrir, mais de surcroît, elle avait horriblement mal au crâne. Toutefois, la vision d’un vieil ivrogne vaguement familier roulé par terre dans son vomi la rassura, lui ramenant quelques fragments souvenirs de la veille. Elle jeta un œil à son membre blessé, et constata qu’on l’avait soignée en suivant plus ou moins les règles de l’art. Puis elle prit une pomme que lui tendait une petite fille bizarre et la mangea. Avec d’infinies précautions, elle tourna la tête, et contempla le triste panorama.

Elle flatta la tête de l’enfant, puis s’aperçut qu’elle était dépoitraillée, exposant à tous les vents ses courbes moyennement triomphante mais néanmoins agréable. Il faut dire qu’elle était allongée sur le dos, et que la gravité lui écrasait un peu... mais telle n’est pas la matière de notre récit. Le chirurgien avait visiblement découpé sa tunique avant de pratiquer son métier, et les lambeaux en jonchaient le sol. Notre héroïne n’en était pas plus gênée que cela, car comme en témoigne le titre de notre récit, ce n’était pas une oie blanche. Néanmoins, elle se releva pour se mettre en quête de quelque linge afin de s’en couvrir avant le retour de ses compagnons. Son instinct de voleuse la poussa à emprunter l’escalier, et à l’étage, elle découvrit la chambre du docteur.
Celle-ci tranchait singulièrement avec le capharnaüm qui régnait en bas : tout n’y était qu’épaisses tentures rouges, coussins impeccablement rangés, petits bibelots de porcelaine alignés sur des étagères délicates et tableaux bucoliques. Sans chercher à comprendre le pourquoi du comment, elle ouvrit la penderie, totalement vide, puis avisa un coffre dans lequel elle trouva des draps bien pliés. Elle s’empara alors d’une immense taie d’oreiller de soie noire et pourpre, s’en drapa à la manière d’un cache-cœur. Comme il ne tenait pas tout seul, elle fouilla un secrétaire et trouva une broche fantaisie sans grande valeur, dont les éclats de verres pourpres, arrangés pour former une abeille ou une guêpe, scintillaient d’un éclat coruscant. Elle se vit alors dans un miroir. C’était parfait. Comme si cet humble accessoire de literie n’avait jamais attendu qu’elle pour se révéler dans sa nature profonde de petit haut sexy. C’était un de ces petits moments de grâce où l’univers entier s’arrange à votre avantage, comme s’il n’existait que pour vous satisfaire. Vertu Lancyent, qui n’en avait pas connu beaucoup durant sa vie, le savoura avec délectation.
« Allez, moustique, fini de traîner. Descendons voir si on peut tirer quelque chose de ce vieil ivrogne. Et range donc ce vieux bouquin, qu’est-ce que tu veux en faire ? Tu sais lire ? »
L’enfant avait une attitude bizarre. Parfois, elle se désintéressait totalement de ce que les adultes considéraient comme digne d’attention dans son environnement, pour se concentrer sur des détails parfaitement triviaux et infimes. On aurait pu la croire sourde, elle entendait pourtant, puisqu’elle se retournait lorsqu’on claquait les portes, mais elle n’avait jamais encore donné de franche preuve qu’elle comprenait ce qu’on lui disait. Il lui prenait parfois la manie d’examiner les objets qui traînaient à portée de ses petits doigts potelés pour les examiner sous toutes les coutures, puis les remettre à leur place avec un soin maniaque.
« Oh, je vois, mademoiselle a besoin de distraction ? Tu sais, il n’y a pas d’images, c’est un manuel de langue... »
Tout un pan du cerveau de Vertu, jusque-là grippé par les reliefs de ses agapes alcooliques, se décoinça soudain dans un concert de cliquetis corticaux et d’harmonies mentales.
C’était un manuel de parløj.

Le vieil ivrogne avait pour sa part rejoint le royaume d’Ivrognie, et semblait bien décidé à occuper la place quelques heures. Dans sa jeunesse, Vertu avait eu une bonne expérience de la vie nocturne, de la fête, de toutes ces joyeuses choses que l’on fait dans les bordels où elle avait été pensionnaire, et elle savait donc n’avoir d’autre choix, pour en savoir plus, que d’attendre que le prétendu docteur dégrise tout seul. Elle ne profita pour examiner le logis sous toutes ses coutures, puis se prit aux jeux étranges de la gamine, auxquels elle prit part, sans jamais parvenir à lui faire dire son nom, ni rien d’autre d’ailleurs.
Elles en étaient à reconstituer toute une maquette de Baentcher dont les bâtiments seraient la vaisselle du docteur lorsque les trois compères revinrent de leurs pérégrinations.
« Ah, chef, tu vas mieux ! S’exclama Corbin.
- On dirait. Vous étiez passés où ?
- Tu vas être fière de nous, on s’est superbement débrouillés pendant que tu étais blessée. On a tiré un bon prix des armes du mystérieux guerrier, sept askenis pour le tout, pas moins ! Voici le reçu du fourgue.
- Bravo.
- Et tant qu’on y était, on a procédé au partage dans les règles. Voici donc les deux-tiers du tiers qui te revient, un askeni, six porcreaux et quatre fétoules. Le tiers du tiers restant, nous l’avons versé en ton nom à maître Phomaï, comme le veut l’usage, voici le reçu.
- Comme le veut l’usage.
- Pour ce qui est des parts des fanandels, nous comptons trois parts entières, plus la demi-part de l’apprenti Dizuiteurtrente, puisqu’il compte demi jusqu’à sa confirmation.
- C’est la coutume en effet.
- Soient un askeni et quatre porcreaux tout rond pour chaque compagnon, huit porcreaux pour Dizuiteurtrente.
- Vous oubliez la part de la petite fille. Et celle du bon docteur.
- La... mais attends, ils ne faisaient pas partie du groupe...
- C’est vrai que sur le papier, ils ne faisaient pas partie du groupe. Toutefois, le docteur m’a soignée, et la gamine m’a tenu compagnie pendant que vous étiez dieu sait où à essayer de trouver un moyen pour me dérober mon or. On peut donc dire qu’ils m’ont été d’une aide au moins égale à la votre dans cette affaire, et ce n’est que justice qu’ils touchent leur part, n’est-ce pas ?
- Ben...
- Assez rigolé, rendez-moi mon argent et j’oublierai de vérifier si le fourgue vous a réellement payé sept askenis, ou s’il n’a pas oublié d’en compter deux ou trois sur son reçu.
- Oh, patronne, vous nous soupçonnez...
- Ouais ouais, prends moi pour une truffe. »

Pour la bonne intelligence du récit, il faut ici que je dise deux mots des usages en cours à la guilde des Lames Nocturnes. Tout d’abord, sachez que chaque compagnon voleur est sous la responsabilité d’un chef voleur, lequel rend des comptes à un maître voleur, qui n’a pour supérieur que le grand maître, Elnantel Finnileas. Lorsqu’un compagnon commet un larcin, il doit sans tarder confier le tiers du butin à son chef. Celui-ci - dans le cas qui nous intéresse, c’est Vertu - garde les deux-tiers pour lui, et un tiers pour le maître dont il dépend, en l’occurrence, le dénommé Phomaï. Lequel, vous l’aurez deviné, envoie un tiers à sa hiérarchie et garde le reste pour ses œuvres. C’est ça, la règle du tiers. Cela va sans dire qu’à chaque étage, chacun essayait de grappiller un peu plus que ses deux tiers, mais qui pourrait reprocher à un voleur d’être malhonnête ?
A ceux que les matières financières intéressent, il faut aussi signaler qu’à Baentcher, à l’époque de notre récit, un askeni d’or s’échangeait pour douze porcreaux d’argent, valant environ six fétoules de cuivre, mais cela dépendait des taux de change, selon l’état de la spéculation, et selon que les routes alimentant la ville en ces divers métaux étaient plus ou moins encombrées de neige et de brigands.

« Sinon, l’autre a l’air bien parti pour nous passer la journée en orbite. Si quelqu’un connaît un moyen magique pour réveiller rapidement un ivrogne, qu’il le dise.
- Ah, mais moi j’ai ça ! S’exclama Corbin en sortant une fiole du sac qui ne le quittait jamais.
- Sans blague ?
- Mais oui ! Je veux parler de l’ergoceutique WPX 18 de chez Corbin Concepts ! Une formule spécialement conçue pour accélérer l’absorption du NOx et de la créatinine, ainsi que l’hydratation musculaire. Associé à un complexe à haute teneur en vitamines E, B7, B10 et B12, c’est le complément idéal d’une phase de prise de masse...
- Tu serais pas en train d’essayer de nous vendre une de tes saloperies des fois ?
- Mais ce n’est pas une saloperie ! C’est fait à partir d’éléments 100% naturels. Ça n’a quasiment jamais tué personne. En tout cas, ça réveillerait n’importe qui, grâce à sa formule enrichie en extraits de guarana, de tribulus et de guggul.
- Sans blague ?
- Essayons, de toute façon là où il en est... »
Ils ramassèrent le guérisseur, lui tinrent la tête vers l’arrière et présentèrent à ses lèvres l’orifice fiolesque. Un réflexe conditionné lui fit sucer le goulot, de telle sorte qu’il suffit de renverser le récipient pour que le récipient coule à l’intérieur de sa cible.
Corbin n’avait pas menti, ça réveilla le docteur. C’était même un complément alimentaire à action très rapide. Venarius eut un violent spasme qui lui fit vomir tripes et boyaux à trois pas de là, puis, lorsque sa gorge fut libre, il s’écria, furieux :
« Mais c’est ignoble !
- On m’a en effet déjà fait la remarque que je devais encore travailler sur les agents de sapidité, confessa Corbin.
- C’est abominable, qu’est-ce que vous m’avez fait boire ? De l’urine fermentée de rat pesteux ?
- Il est vrai qu’il y en a.
- Bien, reprit Vertu, maintenant que vous avez recouvré vos esprits, bon docteur, parlons sérieusement.
- On se connaît ?
- Tout d’abord, je voulais vous remercier des bons soins que vous m’avez prodigué.
- Mon dieu, que vous ai-je fait ? Pitié, je vous en conjure, quels que soient les mutilations que je vous ai infligées, soyez clémente avec un pauvre vieillard aux prises avec le démon du vin...
- Non mais j’étais sérieuse, vous m’avez réellement bien soignée.
- Vous êtes sûre ?
- J’ai vu quelques vilaines blessures dans ma vie, je crois savoir reconnaître un bandage correct quand j’en vois un. Nous allons donc vous payer le prix de vos services, voire peut-être même un peu plus si vous nous fournissez quelques renseignements utiles à une affaire que nous avons.
- Vous m’en verriez ravi.
- Tout d’abord, durant votre... indisponibilité, j’ai pris la liberté de visiter un peu votre logis, et je suis tombée sur cet ouvrage. Pourriez-vous m’en dire plus ?
- Ah ça ? C’est le manuel de parløj à l’attention des nécripontissiophones.
- Je vois que ça a été écrit par messieurs Riton des Mauxfaits et Taubet Grainedaillezat.
- Tout à fait. Deux éminents spécialistes de la communauté parløphone.
- Vous parlez cette langue ?
- Eh bien je dois le confesser, pas autant que je le devrais. J’en avais entamé l’étude voici quelques années, mais j’ai renoncé, trop occupé, hélas, par mon vice.
- Nous sommes à la recherche de ce monsieur des Mauxfaits, le connaissez-vous ? Nous souhaiterions être introduits auprès de lui afin d’engager une affaire.
- Je ne le connais pas personnellement. Mais entre parløphones, nous nous faisons un devoir de nous entraider, nous sommes comme une grande famille, je pourrais sûrement vous avoir un entretien.
- Ah, auguste médecin, c’est la déesse de la bonne fortune qui vous a mis sur notre route ! Si vous le permettez, nous reviendrons sans doute quérir votre assistance dans notre entreprise. Voici donc le prix de vos services, tâchez d’en faire usage avec modération.
- Mille merci, gente dame. Oh, la jolie chemise que vous avez !
- Oui, en effet. Allez, on décolle. »

Lorsqu’ils furent sortis, Vertu s’adressa à sa bande en ces termes :
« L’affaire s’annonce bien. Je vais traîner du côté de l’université pour essayer de repérer ce Riton, vous autres, quartier libre. Soyez sur vos gardes, nous ne savons toujours pas qui était ce rigolo qui m’a fait ça, pourquoi il traînait dans le théâtre ni pour qui il travaillait.
- Compris. »
Et sur ces mots, Vertu s’éloigna, suivie de la gamine.
« Vraiment, elle exagère ! S’indigna Corbin. Non mais vous avez vu ? Elle a pris tout l’argent...
- Et elle a mis en doute notre loyauté ! Renchérit Dizuiteurtrente.
- Elle a de la chance d’être femme, expliqua Ange en jouant avec son canif, car si elle avait été un homme, mon honneur m’aurait interdit d’en entendre plus. J’aurais dû me livrer à la violence.
- Oui mon ami, c’est vrai, il y a des choses qu’il ne faut pas dire à des hommes d’honneur. Je suis outré.
- Sinon, pour les trois askenis de rab’ que nous a donné le fourgue, j’aimerais bien avoir le mien maintenant, j’ai des courses à faire, et hélas, ma bourse est vide.
- Tu n’es pas encore compagnon, tu n’as droit qu’à une demi-part.
- Ça c’est bon pour les larcins ordinaires et licites. Pas pour les friponneries.
- C’est bon aussi pour les friponneries, tu auras une demi-part.
- Je ne crois pas. Mais on pourrait demander à Vertu son arbitrage sur la question. »
Ange réfléchit quelques secondes.
« En tant qu’apprenti, tu n’as droit qu’à une demi-part. Toutefois, afin d’encourager la jeunesse à faire preuve d’initiative, et à titre exceptionnel, tu auras droit sur ce coup-ci à une part entière. »
Tags: la catin de baentcher
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