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Est-ce que j'ai pas déjà posté ça ?

C'est une vieillerie qui traîne sur mon disque, il est possible que je l'ai déjà posté mais je n'ai pas réussi à remettre la main dessus.

vermine rouge

John Schweickart ? Un professionnel. C’était ce que tout le monde disait de lui, en tout cas, tous les gens qui connaissaient son parcours. C’est à dire pas grand monde, dans son boulot, on gagnait à être discret. Et objectivement, c’était plutôt vrai, c’était un professionnel, et un bon. C’était quoi, être un professionnel, dans sa partie ? Comprendre les ordres, exécuter les ordres. Planifier l’action, éviter de se retrouver dans des situations imprévues, et si jamais ça arrivait, s’adapter, surmonter, prendre la bonne décision au bon moment. Et puis, ne pas faire de politique.
De toute façon, les idées politiques de John Schweickart n’auraient sûrement pas trop déplu à ses supérieurs : il détestait les rouges, point barre. C’était ce que son père lui avait appris, c’était plus ou moins ce que ses chefs attendaient de lui, et ça lui allait parfaitement.
Mais il gardait ça pour lui.
Bien sûr, dans la Grande Armée de la Démocratie, on était libre d’exprimer (en conservant toutefois une certaine retenue) des préférences politiques, toutefois, et bien que ce ne fut écrit nulle part dans le règlement des Navy Seals, John était assez intelligent pour avoir compris que les officiers qui se répandaient en harangues devant leurs hommes finissaient généralement leur carrière à un grade subalterne à gérer la vidange des tinettes sur une base semi-désaffectée au fin fond de l’Alaska. John n’avait évidemment aucune envie de finir comme ça. Lui, il voulait devenir colonel d’un régiment de combattants, de vrais soldats d’élite, et avec ses médailles et ses états de service, il était bien parti pour ça. Alors sa détestation de la vermine bolchevique, il se la gardait pour lui.
Et puis, il les détestait plus par habitude que par réelle analyse politique, et au fond, il s’en foutait pas mal. Lui, ce qui l’intéressait, c’était de faire son job. Son plaisir dans la vie, c’était de se faire jeter d’un black hawk de nuit au-dessus de la jungle, de bouffer des larves et des racines (il n’y avait que les limaces auxquelles il ne touchait pas, seuls les légionnaires Français pouvaient gober ça, mais c’était normal, c’étaient des mangeurs d’escargots par nature...), de crapahuter dans les buissons humides, de ramper dans le lit des ruisseaux avec un viseur infrarouge sur les yeux pour approcher une base de guérilleros. Son plaisir, c’était que son platoon lui obéisse comme une machine qui tourne rond. Que Wasp et Grissom bondissent sur la sentinelle et la neutralisent d’un coup de coutelas bien propre, bien « Seals ».
Ils étaient là, les rouges. Dans le viseur, ils étaient verts, mais c’étaient bien des rouges. Ils portaient des chapeaux à larges bords, pour éviter que des trucs venimeux ne leur tombent dans le col depuis les arbres, des uniformes dépenaillés récupérés sur des réguliers Colombiens, des rangers ou des sandales selon les préférences individuelles, et puis bien sûr des AK 74 et des grenades. Le camp n’était pas mal fichu. C’est malin, un rouge. Des cabanes de branchages, indétectables depuis le ciel, disposées sur un vaste périmètre accidenté. Difficile à investir. Une cinquantaine d’hommes, tout au plus, les autres étaient sûrement partis rançonner les péons dans la vallée. John vit aussi une vaste caverne s’ouvrant à flanc de montagne, d’où allaient et venaient des gusses porteurs de lourdes caisses et d’outils divers.
Ah ah !
Depuis quelques mois, la guérilla marxiste avait repris de plus belle, alors qu’on la croyait sur le déclin, en voie d’extinction depuis des années. Les rebelles avait mené des raids audacieux et efficaces contre quelques positions loyalistes. Puis progressivement, les barbudos étaient réapparus en masse dans le nord-est du pays, réquisitionnant la récolte des péquenots, les bêtes des péquenots, l’argent des péquenots, et souvent, les péquenots eux-mêmes. C’était difficile de parler de ligne de front dans ce genre de guerre, mais s’il y en avait une, elle se rapprochait dangereusement de Bogotà, la capitale.
Bogotà, son Parlement, sa Présidence, sa Banque Centrale.
Son or.
Par mesure de prudence, le gouvernement avait eu la riche idée de faire transiter les trois tonnes d’or de la réserve nationale via le train, sous bonne garde, jusqu’à Cali.
Le train était bien arrivé à Cali.
La garde n’était pas si bonne que ça, finalement. Pourtant, ils s’étaient bien battus, c’était évident. John avait vu les photos, ça avait dû être une belle fusillade.
L’or avait disparu dans la nature.
L’or sur lequel le gouvernement Colombien avait gagé la dette du pays ! C’était sans doute pour ça que le Pentagone tenait tant à remettre la main dessus (pas de politique, pas de politique, se dit John).
Les satellites de la CIA avaient traqué les camions et les jeeps des guérilleros jusqu’à ce fameux camp. John aimait bien cette mission, elle s’annonçait courte et violente. Claire et nette, pas de discussion. Il savait ce qu’il devait faire, pourquoi, comment. Et puis, on n’avait pas trop insisté, au briefing, sur la nécessité de faire des prisonniers. Tout est dans le non-dit, avec les galonnés. Mais ce qu’il appréciait par dessus tout, c’était la confiance qu’on lui témoignait. Ce n’était pas à un quelconque commando de locaux qu’on avait refilé la mission, c’était à lui, le lieutenant John Schweickart, et à son platoon. C’est pas que les chicanos du coin soient de mauvais soldats, loin de là, ils faisaient la guerre aux rouges depuis trente ans. C’est surtout que quand on mélange cinquante bouffeurs de fajitas, fussent-ils militaires, plus trois tonnes d’or, on obtient cinquante riches bouffeurs de fajitas en fuite au Paraguay et zéro grammes d’or. C’est pas leur faute, c’est culturel, quelque chose comme ça. Alors que pour ses chefs, l’hypothèse que lui et ses gars puissent se tirer avec le magot était inconcevable, ça ne leur avait même pas effleuré l’esprit.
Et vous voulez savoir ? Ils avaient raison.

L’assaut fut bref et impitoyable. La moitié des rouges baignaient dans leur sang avant que l’alerte ne soit donnée. Les rafales cueillaient les gars en slip-chaussette, les grenades faisaient voler en éclats brûlants les cabanes de ces cloportes, et John connaissait bien ce chaos, chacune de ces explosions avait été voulue par lui, planifiée, comprise. Tout était prévu pour plonger l’ennemi dans la confusion, bouleverser ses plans de défense, le faire courir là où la mort l’attendait. Tout roulait parfaitement. Les Seals, c’est les meilleurs. Les forces étaient de vingt-deux contre cinquante, puis vingt-deux contre trente, puis vingt-deux contre vingt-deux.
Normalement, à ce stade, le communiste normalement constitué décroche et fuit dans sa jungle. Là, non. Rétrospectivement, ça aurait dû alerter John que quelque chose clochait. Ils se sont battus jusqu’au dernier. Ils n’ont pas reculé d’un pouce ! Ils ont quand même pu faire un prisonnier, un petit gars pas bien vieux, mais difficile d’en dire plus, qu’ils désarmèrent avant qu’il ne réussisse à attraper un automatique tombé par terre. Voulait-il continuer à se battre, ou bien se flinguer lui-même, comme quelques-uns de ses camarades l’avaient fait en voyant que tout était fichu ? Il pleurait, tremblait de tous ses membres, incapable de se tenir debout, et bredouillait des phrases dans son patois, à l’adresse de sa mère, ou bien de la Sainte Vierge, c’était difficile à dire.
« Menendez, qu’est-ce qu’il dit ? »
Le sergent Menendez était un bouffeur de fajitas, mais un bouffeur de fajitas né à Tulsa, qui avait fait du football au lycée, qui roulait en pick-up, qui parlait anglais et s’habillait proprement, bref, un bouffeur de fajitas civilisé. John l’aimait bien. John n’était pas raciste.
« Il a peur, il dit... Il parle du mal, du démon...
- Le démon ? Ah ah ah, il a raison de nous prendre pour le Démon. Demande-lui où est l’or. »
Rapide échange en langue des tacos.
« Rien à en tirer, il prie Saint-George...
- Super. De toute façon, on sait où... »
Il y eut un grondement. Pas le grondement d’une machine, ni celui d’un coup de tonnerre dans le lointain, bien que ça s’en rapproche. Plutôt la plainte irritée de... quelque chose. Quelque chose dont l’attention s’éveillait lentement. Le lieutenant Schweickart connaissait bien la peur. Il avait toujours peur en mission, c’était normal. Il avait appris à l’utiliser à son profit, et même à l’aimer. Mais ça, c’était autre chose. C’était une force qui s’insinuait dans l’âme, traversant des années d’entraînement, de conditionnement et d’expérience avec la facilité de la marée montante traversant une digue de rochers.
Le fajitas-boy se mit à miauler comme un chat très en colère, et fila dans les bois à une vitesse olympique, sans que personne ne songe à l’arrêter. Ça venait de la grotte, là, à deux-cent pieds. Le grondement augmentait en intensité, se taisait, puis revenait selon une période d’une dizaine de secondes. Une respiration ? Il y avait aussi, dans un registre plus aigu, un raclement, assez semblable au son des chenilles métalliques d’un char sur une route en bitume. Un char qui aurait eu vingt chenilles.
Quelque chose bougeait dans la pénombre éclairée par la lumière mouvante de l’incendie. Quelque chose se tapissait là, dans le trou obscur, quelque chose de colossal.
Lorsque les vingt-deux hommes du platoon le virent enfin bondir hors de sa tanière, certains eurent le réflexe de se battre, de faire comme à l’entraînement, un entraînement qui ne les avait sûrement pas préparés à ça. D’autres, confrontés à l’écroulement de leurs certitudes, du monde dans lequel ils croyaient vivre, perdirent la raison et s’effondrèrent, bavant et incapables d’agir. D’autres enfin suivirent la voie de leur instinct, qui leur commandait de fuir, de fuir à toutes jambes, sans souci d’économiser ses forces, de laisser là ses armes et de partir. John Schweickart fut de ceux-là.

Il sortit de la jungle après trois semaines d’errance. Il ne deviendrait jamais colonel. Seul survivant de son platoon, ça ne fait pas bien sur le dossier militaire d’un officier. Six mois en psychiatrie non plus. Alors, il quitta l’armée et rentra dans le Minnesota.
Il y monta une de ces milices privées survivalistes, si folkloriques et typiquement Américaines, le « Saint George Club ». Un endroit du genre big guns et redneck en treillis camouflé, bannière étoilée à tous les étages. Il y avait un club de tir, la raison sociale officielle du club, un parcours du combattant et quelques cabanes dans les bois pour loger les recrues, et puis surtout, un vieux réseau de tunnels datant de la guerre froide. Des tunnels en béton épais, suffisamment étroits pour que seuls les humains puissent y pénétrer, et suffisamment profonds pour y entasser des armes, des munitions, des vivres, du matériel radio...
John Schweickart savait quelle épreuve attendait l’humanité. Il n’était d’ailleurs pas certain que l’humanité ait une chance de vaincre, mais lui et son nouveau platoon, ils étaient prêts. Parfois, il se prenait à regretter le temps où, naïf et insouciant, il imaginait que les communistes étaient le mal incarné. Aujourd’hui, il savait que dans les tréfonds de tombes ancestrales s’étaient éveillés, avides et sanguinaires, les titans d’un âge dont l’homme avait préféré perdre le souvenir.
Et bientôt, lui et les siens devraient combattre une toute autre vermine rouge.
Tags: textes divers
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