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L'île maudite du professeur Bosch : 1

Après moult remaniements, le chapitre 1. C'est pas que j'en sois particulièrement satisfait d'ailleurs.

L'île maudite
du professeur Bosch



1 - De bien sombres présages



Au travers des vitres fumées de la Maybach SW 44, le Sturmbannführer Wolfgang Totenkopf observait, sans pouvoir faire abstraction d'une certaine fierté, les travaux de la Volkshalle et de son titanesque dôme de béton. Vulgaire, certes. Un bâtiment d'une taille grotesque, une boursouflure confinant au ridicule. Et pourtant, quel triomphe ! Par sa seule masse, le monstre sorti du cerveau malade d'Albert Speer témoignait de la renaissance de la Grande Allemagne, du succès de son peuple, du génie de son Führer. Le génie de son Führer...
Car s'il était une chose qu'elle ne disait pas, la Volkshalle de Berlin, c'était à quel point le Reich était passé près du désastre, de l'anéantissement. Car les rouges s'étaient battus comme des lions. A lui et à ses semblables, on lui avait décrit un peuple de paysans grossiers, aussi lâches que stupides. Pourtant, ils s'étaient lancés contre la Wehrmacht, bataillon après bataillon, division après division, avec une discipline et un courage qui avait stupéfait les plus blasés des généraux, ils avaient saigné l'Allemagne comme on saigne un cochon, causant des pertes béantes dans les rangs de la grande armée conquérante. Ils avaient cru se lancer à l'assaut de demi-sauvages vêtus de fourrures, de métèques asiatiques, mais il avait fallu toute l'habileté des pilotes de Goering – qui étaient tombés comme des mouches au-dessus de la taïga - pour venir à bout des Iliouchines et des MIGs de l'Armée Rouge, de belles machines qui avaient largement soutenu la comparaison avec les Messerschmidts de la Luftwaffe. Il avait fallu tout le courage des jeunes Allemands pour écraser les soviets. Et un peu plus. Il avait fallu – il tenta de refouler ce qu'il savait au fond de lui, mais il n'y parvint pas, et le rouge de la honte lui monta au front – oui, il avait fallu qu'ils acceptent l'aide discrète mais substantielle de la France.
Elle ne disait rien de tout ceci, la glorieuse Volkshalle, bien sûr. Elle n'élevait ses colonnes de marbre blanc que grâce à cette paix acquise au prix d'une humiliation plus grande encore que s'ils avaient eu à subir une défaite.
L'Obersturmbannführer Wolfgang Totenkopf n'aimait pas son Führer. Il n'aimait ni sa personnalité, ni son physique, ses manières lui étaient odieuses. Mais de tout ceci, il aurait pu faire abstraction et prendre sur lui s'il n'y avait eu la politique. Ah, quelle détestable créature ! Pourquoi les dieux avaient-ils infligé ce répugnant personnage à son pauvre pays qui avait déjà tant souffert ? Le poing ganté de blanc de l'officier se serra de rage. Il devait faire bonne figure. Le temps des braves n'était pas encore venu, un jour, bientôt... Pour l'instant, il allait devoir supporter la présence de celui qu'il vomissait.
La Maybach contourna la Chancellerie, tout aussi ridicule que la Volkshalle, se présenta au poste de sécurité, puis pénétra dans la cour immense de l'édifice, où s'activait le ballet matinal des fonctionnaires, des diplomates et des espions affairés chacun à sa petite tâche dérisoire. Misérables courtisans à la botte d'un parvenu qui ne valait pas mieux qu'eux, qu'ils semblaient pitoyables au milieu de ce décor grandiose de marbre blanc, rehaussé des oriflammes rouges et noirs frappés de la croix gammée !
Dès que la Maybach se fut immobilisée, Totenkopf se saisit de la sacoche de cuir noir qu'il avait déposée près de lui sur la banquette. Il sortit, ses bottes crissant sur le gravier immaculé de la grande cour. Le vent frais de ce matin de printemps fouetta son visage avec une vigueur bienvenue. Sortant sa badine, il s'en frappa machinalement la cuisse droite, prit une grande inspiration, puis monta monta deux à deux les marches de l'escalier monumental.
Il marchait maintenant à vive allure, ses semelles claquant sur le sol poli comme du verre, il s'enfonçait au cœur du pouvoir nazi entre les portraits monumentaux, les lourdes tentures de velours plissées avec art et les hiératiques statues de Breker. Il croisait sans daigner les reconnaître les plus hauts personnages du Reich, ici un général, là un gauleiter. Il n'avait pas le temps de faire des ronds de jambe, et pas vraiment l'envie de faire la cour à ces nazis de la dernière heure, lui qui avait adhéré au Parti alors qu'il n'était qu'à l'aube de son glorieux destin. Oui, il avait connu le vrai Parti, le véritable NSDAP du temps de sa pureté, de sa gloire, il avait reçu son poignard de la main du véritable Führer, bien avant que ne vienne l'ère de la corruption, des compromissions.
« Totenkopf !
- Jawohl, Herr Sturmbannführer, gémit le planton quinquagénaire en sursautant au son de la voix de l'officier, qui claquait comme un fouet. Entrez, le Führer vous attend. »
Avec quelque appréhension tout de même, Totenkopf entra dans le lieu le plus sacré du Reich, et il découvrit avec dégout le visage de son maître. Un physique de saxon, une face ronde et peu raffinée, sur laquelle la guerre avait laissé des cicatrices que d'aucuns avaient trouvées honorables. Mais aujourd'hui, on voyait surtout ces marques impitoyables laissées par la vieillesse et l'abus de plaisirs interdits. Oui, le Chancelier du Reich, n'avait pas soixante ans, mais il était déjà un vieil homme, il ne se déplaçait qu'avec peine, il se prenait parfois de quintes de toux sèches qui n'auguraient pas d'une prochaine amélioration. Il était maintenant aussi corrompu du corps que des mœurs. Et pourtant, il n'était pas à prendre à la légère, Totenkopf le savait. Car dans les petits yeux porcins du Führer luisait, à défaut d'une grande intelligence, une ruse malveillante, assortie d'une méfiance toujours en alerte. Plus d'un avait sous-estimé ses capacités de nuire au cours des décennies, au cours de sa lente ascension vers le pouvoir, et plus d'un avait connu la tragique surprise de se retrouver un soir, désarmé, au plus mauvais moment, face à ses nervis. Ernst Röhm était l'homme le plus dangereux du monde, Totenkopf se força à s'en souvenir.
« Alors, Herr Sturmbannführer, ce voyage ? Distrayant ?
- Tout à fait, mein Führer.
- Ah, la France ! Mais allez, prenez une chaise. »
La bonhommie teintée de lassitude du Chancelier contrastait singulièrement avec sa réputation de sombre brute. Tout ceci n'était guère de bon augure.
« Alors, vous avez trouvé ce que je vous avais envoyé chercher ? »
Sans répondre, Totenkopf posa sur le bureau du Chancelier sa sacoche, l'ouvrit, et en tira avec précaution un cercle de bronze semblant avoir été taillé dans une calotte sphérique, une pièce large comme un avant-bras, épaisse comme un doigt. Aucune corrosion n'était visible à la surface de l'artefact, qui semblait avoir été fondu la veille – toutefois, d'après certains archéologues, il était d'une antiquité prodigieuse. Des glyphes mystérieux, enroulés en lignes sinueuses, en ornaient les deux faces, des générations de savants s'étaient penchés sur leur décryptage, sans toutefois obtenir le moindre résultat convaincant.
« Le voici, mein Führer, l'Anneau de Nürburg est enfin revenu en Allemagne.
- Très bien.
- Oui, la relique sacrée témoignant de la grandeur de nos aïeux germaniques, dérobée par Napoléon voici cent-quarante ans est de retour dans sa mère-patrie, lavant cette honte originelle d'avoir vu les Français fouler au pied le sol de notre glorieux Reich ! C'est un grand jour pour l'Allemagne, mein Führer !
- C'est tout à fait émouvant de voir votre enthou...
- Car le génie légendaire de la race Allemande, supérieure à toute autre, est tout entier contenu dans cet objet porteur de mystère. J'ai hâte de le voir exposé au Musée du Reich, entre la lance de Longinius et l'Egide d'Athéna, oui, comme j'ai hâte de voir les yeux des hitlerjugend s'ouvrir d'émerveillement devant cette fantastique réalisation de leurs ancêtres, tandis que l'on expliquera combien ils sont les dignes héritiers...
- Non, mais en fait c'est pas vraiment ce qui était prévu.
- Pas vraiment ?
- Oui, un jour, sûrement, l'Anneau de Nürburg rejoindra un musée pour l'édification de la jeunesse, et toutes ces choses que vous dites, mais pour l'instant, c'est impossible. Vous l'avez volé, je vous rappelle, volé dans un musée français. Et ça ne m'intéresse pas de faire la guerre à la France pour une vulgaire antiquité.
- Une vulg... »
Le premier mouvement de Totenkopf fut de protester avec vigueur, il s'en garda toutefois, se souvenant de l'endroit où il était. Ses sens acérés, à moins qu'un abus de prudence ne lui aient causé des hallucinations auditives, lui rapportèrent un frôlement derrière une cloison, non loin de lui. Les gardes du corps du dictateur bouffi ne devaient pas être bien loin, évidemment, épiant ses gestes et ses paroles.
« Vous me confondez avec mon prédécesseur, Totenkopf. Lui, il se passionnait pour ce genre de trucs. Le mystère, le sacré, l'histoire ancienne et autres balivernes. C'était un rêveur, ce Dexler, c'était un artiste, un mystique, moi je ne suis pas comme ça, j'ai les pieds sur terre.
- Mais... mais alors, pour quelle raison m'avez-vous...
- Une raison que vous allez comprendre. Tiens, tout à l'heure, je vous ai vu tiquer quand j'ai dit que je ne voulais pas faire la guerre à la France. Si si, je vous ai vu tiquer. Et vous savez pourquoi je ne veux pas faire la guerre à la France ?
- Non...
- Parce que nous la perdrions. Vous avez fait la Russie je crois, non ? Vous êtes bien placé pour savoir que malgré notre supériorité technique, nous avons eu toutes les peines du monde à écraser ces cochons de bolcheviques.
- Nous avons vaincu.
- Oui, tout à fait, nous avons vaincu. Nous possédons maintenant un empire qui va du Rhin à la Mandchourie. Un empire rempli d'ennemis, d'espions, d'éléments subversifs que nos armées et notre police ont bien du mal à contenir. Nous sortons à peine d'une guerre meurtrière qui a épuisé nos ressources en hommes et en matériel. Nous ne pouvons pas en plus nous permettre d'attaquer la plus puissante nation du monde.
- Leur empire est déliquescent ! Leur moral est décadent ! Leurs mœurs sont corrompues !
- Vous devriez ouvrir un peu plus les yeux quand je vous envoie en mission, Sturmbannführer Totenkopf, et vous fier un peu moins aux actualités de la UFA pour forger votre jugement. Le docteur Goebbels fait un travail remarquable, mais ses services ont parfois tendance à s'emporter un peu et à laisser filtrer des exagérations, des contre-vérités... Bref, les Français ont leurs problèmes, c'est sûr, mais ils ont surtout d'immenses ressources à leur disposition. Nous avons beau être en avance sur eux dans beaucoup de domaines de la science, ils nous suivent de près.
- Mais alors, l'Anneau ?
- L'Anneau de Nürburg m'a été demandé par un personnage qui en a besoin pour ses travaux. J'ignore ce qu'il veut en faire, mais il m'a dit en avoir absolument besoin. Vous allez le lui porter au plus vite.
- A vos ordres, mein Führer. Et qui est-ce ?
- Avez-vous entendu parler du professeur Bosch ?
- Non, je ne pense pas. A part bien sûr ce scientifique de sinistre mémoire qui a trouvé la mort voici cinq ans.
- C'est bien lui. Il n'est pas mort, et vous allez lui porter l'Anneau.
- Quoi ? Ce serpent, ce chacal est encore vivant ?
- nous l'avons fait disparaître de la surface du monde pour sa propre sécurité, il devenait trop important pour le Reich. Il mène désormais ses recherches dans une base secrète, avec de gros moyens.
- Mais mein Führer, c'est très imprudent ! Grâce à Dieu, l'Allemagne ne manque pas de savants fous, pourquoi confier notre relique la plus sacrée à celui-ci, qui est le plus dément d'entre eux ?
- Il est un peu excentrique, c'est vrai, mais il est aussi génial. C'est à lui que nous devons la découverte de la cavorite, qui nous a permis de mettre au point nos bombardiers à long rayon d'action. Il a aussi fait des progrès considérables en électricité et dans d'autres domaines très intéressants. Je n'aime pas plus les Français que vous, Totenkopf, et si une seule personne en Allemagne peut un jour nous donner le moyen de vaincre ces métèques blancs, c'est le professeur Fritz Bosch. »
Totenkopf acquiesça, silencieusement. De toute façon, il n'avait pas le choix.
« Oh, et tant que vous y serez, Bosch m'a dit qu'il aurait une autre course à vous confier, dans le même genre que l'Anneau de Nürburg, je n'en sais pas vraiment plus. Vous vous mettrez à son service, Obersturmbannführer Totenkopf !
Jawohl, mein Führer ! »
Il claqua son salut, et tourna les talons, dissimulant sa rage. Se mettre au service d'un dégénéré comme Bosch, quelle déchéance ! Et puis, quand on est chef d'état, on fait au moins l'effort d'apprendre ses grades.
Ce n'est qu'une fois revenu dans sa voiture qu'il se dit que.. eh mais... il venait pas de recevoir une promotion, là ?
Tags: l'île maudite
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