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Les fausses bonnes idées

L'autre jour, je me prenais le chou avec esperantulo sur un article d'agoravox (le media citoyen) qui, le croirez-vous, ne parlait pas du tout d'esperanto, mais d'e-book. Ce qui eut la vertu de me faire réfléchir sur la notion intéressante de fausse bonne idée.

Prenez le dirigeable. Je ne parle pas de ces ridicules succédanés en caoutchouc qui se trimballent occasionnellement au-dessus des stades de base-ball pour faire de la publicité, mais des vrais dirigeables, ceux avec des structures métalliques, les paquebots des airs (ils avaient réellement des dimensions de paquebots). Aujourd'hui, ils ont disparu du ciel. Episodiquement, il renaît des projets visant à faire voler de nouveaux géants du ciel. En 1996, la société allemande CargoLifter s'était lancée dans la construction d'un dirigeable géant, le CL160, mesurant 260 mètres de long et capable de soulever, comme son nom l'indique, 160 tonnes de fret (il s'agissait d'un dirigeable destiné uniquement au transport de marchandise). La société a fait faillite en 2002, laissant derrière elle le gigantesque hangar parfaitement opérationnel, destiné à abriter le CL160. Pourtant, ça semble une bonne idée, à la base, le dirigeable. Tout le monde comprend le principe, c'est simple comme bonjour : on remplit une enveloppe avec quelque chose de plus léger que ce dans quoi il se déplace, et du coup, ça se maintient en l'air. C'est le bon vieux principe qui permet aux bateaux de voguer sur les mers. On comprend que dans les années 20, ces énormes machines capable de traverser les océans et ressemblant tant aux grands navires qui faisaient l'orgueil des nations paraissaient infiniment plus prometteuses que ces improbables assemblages de bois, de corde et de toile toussotant péniblement sur quelques dizaines de kilomètres avant de se poser au petit bonheur la chance dans les champs de patate. Les avions n'avaient même pas l'avantage de la vitesse : un biplan, c'est pas fait pour ça. Et pourtant, on connaît la suite...

On croit donc souvent que les dirigeables ont disparu des cieux en raison des progrès des avions, d'autres pensent que la catastrophe du Hindenburg en 1936 en fut responsable. En fait, c'est plus compliqué que ça : l'incendie fatal du Hindenburg ne fit qu'enfoncer le dernier clou dans le cercueil d'une technologie qui avait amplement démontré sa dangerosité les années précédentes : les dirigeables de l’US navy Shenandoah en 1925, Akron en 1933 et Macon en 1935, le R38 britannique en 1921 et plus tard, le R101 (qui s’écrasa en France pour son voyage inaugural), l’américain et ex-italien Roma en 1921, le franças Dixmude (ex-allemand) en 1923. Tous ces dirigeables géants ont été victimes de défauts de construction ou des éléments naturels (pour autant que l'incapacité à résister aux aléas climatiques puisse ne pas être considérée comme un défaut de construction). Chacun de ces accidents a fait des dizaines de victimes, ce qui constitue un bilan de sécurité remarquablement médiocre si on considère le petit nombre de dirigeables rigides qui ont été construits.

Le dirigeable a beau être facile à comprendre, il n'en est pas moins complexe à fabriquer et à mettre en oeuvre. Ce n'est pas qu'une enveloppe d'helium : il comprend aussi des poches d'air destinées à corriger l'assiette et la flottabilité, de l'eau en guise de lest, des moteurs, des gouvernails... tout ceci rendait le pilotage de ces machines incroyablement complexe, en particulier lorsqu'il s'agissait d'effectuer des manoeuvres près du sol. C'est en outre une structure immense, ayant énormément de prise au vent, à la pluie, à la neige... on ne peut pas se contenter de le garer sur un tarmac, il faut l'abriter sous un hangar de taille cyclopéenne, au coût démesuré. Bref, c'est incroyablement cher, et les maigres bénéfices écologiques mis en avant par leurs partisans acharnés prennent rarement en compte l'énergie qu'il faut dépenser pour les construire, les entretenir, extraire leur hélium.

Une autre fausse bonne idée est le visiophone. Tout le monde connaît et utilise quotidiennement le téléphone, mais même un enfant souffrant de retard intellectuel remarque tout de suite que ça manque d'image. Pourquoi ne pas en rajouter ? L'idée est tellement simple qu'elle paraît géniale, c'est bizarre que personne ne l'ai eue avant. Ben ouais, c'est bizarre... en fait le visiophone date, d'après wikipedia, de 1955, ça a donc 50 ans. Il est facile à concevoir que coupler deux caméras et deux poste de télévision permet d'obtenir un système valable. Nombres d'essais ont été faits au cours des années, menés par des entreprises privées ou par des états volontaristes. Et ça n'a jamais marché nulle part. On a essayé toutes les astuces technologiques, toutes les tarifications, rien n'y a fait. Et quand on réflechit deux secondes, on comprend pourquoi : quel sombre crétin accepterait de se faire visiter chez lui à 7h du matin, pas rasé, les croûtes au coin des yeux, les cheveux en bataille, en pyjama et charentaises, par son patron qui a besoin de lui urgemment au bureau pour un problème d'une extrême importance ? Autant le téléphone induit une salutaire distance entre l'extérieur et la vie privée, autant la généralisation du visiophone conduirait à une intrusion permanente dans l'intimité familiale, que les consommateurs ne sont pas prêts à tolérer. Voici pourquoi, à l'exception des vidéoconférences professionnelles et, apparus plus récemment, des échanges par webcam (qui restent un bricolage peu pratique, car il faut se prévenir par avance - par téléphone - qu'on va se connecter), la visiophonie n'a jamais intéressé personne. Et je vous pose simplement la question : avez-vous déjà vu quelqu'un utiliser la fonction visiophone de son téléphone portable ? Mais si, il y en a sûrement une, vérifiez, vous serez surpris.

Enfin, les livres électroniques. Ils ne manquent pas d'idolâtres empressés qui vous vantent l'autonomie, la facilité de lecture, la possibilité de mettre des bookmarks et autres merveilles. Oui, mais dans la pratique, qu'est-ce que ça apporte de plus qu'un bon vieux bouquin en papier ? Combien de temps me faudra-t-il pour rentabiliser mon e-book à 300 euros ? Dois-je, au nom des droits d'auteur, abandonner l'usage millénaire qui consiste à prêter à ses amis les livres que l'on a aimés ? Comment puis-je griffonner, en marge d'un e-book dépourvu de clavier, les commentaires et annotations qui transforment un livre de fac en MON livre de fac ? A toutes ces questions, les laudateurs de l'e-book répondent "moi je trouve ça génial", "moi je l'utilise tous les jours", "moi j'en ai un depuis trois ans", "moi je ne pourrais plus m'en passer". "moi je, moi je, moi je". Ben oui, toi tu, mais tu es tout seul mon coco ! Je prends le métro tous les jours, j'ai noté que la lecture était le passe-temps le plus répandu, mais pour autant qu'il me souvienne, je n'ai jamais vu personne feuilleter un e-book ! Parmi les centaines de milliers de lecteurs franciliens que j'ai croisés ces dernières années, pas UN SEUL n'utilisait un e-book, c'est bien qu'il y a un problème quelque part non ? Et ce n'est pas un problème d'autonomie, de reflets sur l'écran, de résolution ou d'ergonomie, ce n'est même pas un problème de DRM. Ce n'est pas un problème de technologie en somme, c'est juste un problème tout simple : ÇA N'APPORTE RIEN ! C'est cher, c'est compliqué et globalement, à part monsieur "moi je" et quelques amis, personne ne voit l'intérêt. Là encore, ça existe depuis des années, et toutes sortes de gens très intelligents ont tout essayé pour nous en fourguer, que ce soit des astuces de vendeurs ou des technologies révolutionnaires. Et ça va continuer.

Car les fausses bonnes idées sont éternelles, contrairement à la mémoire des hommes.
Tags: belles histoires
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