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L'île maudite du professeur Bosch : 2

2 - Maudits boches !



Les sombres jungles du continent sauvage résonnent ordinairement du piaillements des oiseaux et des singes arboricoles, du feulement du léopard en maraude et du bronzinement entêtant des insectes. Mais même la stidulation des moustiques avait cessé lorsqu'au loin avait commencé à retentir ce qui semblait être le sinistre battement d'un cœur cyclopéen.
« Oh, mon dieu, Gary, qu'est-ce donc ? S'enquit Lady Penelope Pommerscott en se pendant au bras de son guide.
- C'est ce que je craignais, répondit sous son casque blanc l'énergique Gary Waterman, le célèbre tueur de tigres. Ce sont les farouches Zambalayas ! Ils ont sans doute découvert que nous nous étions échappés de la Caverne du Serpent de Verre en emportant le diamant de feu votre père, je gage qu'ils sont furieux maintenant. Arambo, aï safari ! Dak tak ! »
Obéissant fidèlement à l'ordre du grand chasseur blanc, les porteurs pressèrent le pas, leurs grands yeux exorbités par la peur. Eux aussi avaient compris, eux aussi craignaient la fureur des Zambalayas mangeurs d'hommes.
« Mon dieu, nous allons mourir !
- Pas si on peut l'éviter, Lady Penelope, ah ah ! Pressez le pas, je vous prie, je réserve à ces sauvage un tour à ma façon. »
Aussitôt, le rusé chasseur blanc mit à profit l'expérience qu'il avait de la confection des pièges ainsi que la conformation tourmentée du terrain, et aménagea en un tournemain une fosse garnie de pieux, dans laquelle ses poursuivants, déséquilibrés par une corde dissimulée par le feuillage en travers du chemin, ne manqueraient pas de s'empaler. Certes, il n'escomptait pas se débarrasser ainsi de tous les guerriers Zambalayas, mais il espérait que même dans l'âme lourde de ces pauvres diables subsistait la parcelle d'humanité qui vous pousse à vous occuper de vos frères blessés plutôt que de courir après un ennemi qui s'enfuit.
« Gary, puis-je vous aider ? Demanda Lady Penelope en tortillant ses longues boucles blondes d'un air un peu coupable.
- Pénélope ? Mais que faites-vous ici ? Je vous avais dit de suivre les porteurs !
- Je ne me sens en sécurité qu'avec vous, Gary.
- Malédiction, ils approchent, j'entends leurs cris de guerre et le pas de leur course. Partons maintenant, nous avons peut-être encore le temps d'atteindre le fleuve ! »
Et sans plus attendre, ils se mirent à courir à en perdre haleine parmi la jungle hostile, sans prêter attention aux multiples dangers qu'elle dissimulait, troncs pourrissants, rochers dissimulés sous la mousse, lianes étrangleuses, serpents, fauves tapis... rien ne comptait plus que la course, cette course contre la mort, contre les Zambalayas, ces féroces guerriers à l'âme aussi noire que le corps qui, disait-on, se limait les dents pour mieux déchirer la chair humaine dont ils se repaissaient. Ils pouvaient maintenant les entrevoir derrière eux, ces diables sortis de la nuit des temps, entre deux fourrés, se déplaçant avec dextérité dans cette jungle qui leur avait donné la vie, se déplaçant avec l'entêtement de fourmis en quête de pitance. Trois d'entre eux se prirent dans le piège que Gary avait eu le temps de confectionner pour eux, et émirent de pitoyables et stridents cris d'agonie lorsqu'ils s'y embrochèrent vif. Mais cela n'arrêta nullement les sauvages, qui laissèrent leurs camarades à leur triste sort : ils étaient en état d'ubuntu, une transe mortelle procurée par les potions maléfiques concoctées par Zongologolo leur shaman dément, ils n'écoutaient plus rien, que leur haine des blancs.
Soudain, un bourdonnement inattendu résonna à leurs oreilles. Ils crurent tout d'abord qu'il s'agissait de leur sang battant dans leurs tempes, mais bientôt, ils reconnurent le son familier d'un moteur d'avion. Gary et Penelope se retournèrent et scrutèrent le ciel. Les Zambalayas s'arrêtèrent de même, et l'un d'eux pointa bientôt la forme d'un petit biplan en livrée de camouflage volant très bas au-dessus de la canopée avant de disparaître dans le lointain. Le moteur semblait avoir des problèmes, comme en témoignaient les toussotements de mauvais augure qu'il émettait périodiquement, ainsi que la fumée blanche qui s'en échappait.
« CUT ! »
La voix aigrelette autant que puissante de Robert Strindbergström retentit dans toute la jungle, portée par son mégaphone ainsi que par toute l'étendue de son exaspération. Aussitôt, Ray Waynsworth démarra la jeep qui véhiculait l'adipeux réalisateur et lui fit décrire les trente mètres qui séparaient les caméras des acteurs.
« Non mais qu'est-ce que c'est que cet avion ?
- Je n'ai pas bien eu le temps de détailler, Robert, répondit Jack Whiskers (qui interprétait le rôle Gary Waterman). Mais je pense qu'il s'agissait d'un Fiat CR.42 Falco.
- Merci de cette très utile précision, capitaine. Et pouvez-vous me dire ce que cet avion vient foutre sur mon tournage ?
- Mais je l'ig...
- Parce que je vous ai prévenu, Jack, et j'avais prévenu la RKO, que si je vous engageais, c'était à la condition expresse de ne jamais entendre parler de vos autres activités ! Vous vous souvenez Jack ? Votre contrat, Jack !
- Bien sûr monsieur...
- Vous allez sûrement me dire que cet appareil n'a rien à voir avec vos singeries habituelles ?
- Positivement ! Personne dans mon équipe n'utilise ce genre de...
- Montez !
- Hein ?
- Montez, on va suivre cet avion et on verra bien ce qu'il en sort. Et si jamais c'est quelqu'un que vous connaissez, Jack, je vous jure que héros de guerre ou pas, je vous balance de mon film à coups de pompe dans le train, c'est clair ? »
La question n'attendait pas vraiment de réponse. Robert Strindbergström, le réalisateur de « Romance in Torabomba », de « Love at Ouarzazatine », de « Shanghai Passion » et de « Seven Flying Zombies Ate My Legs » était aussi connu pour ses violentes colères qui éclataient à la moindre contrariété. Aussi Jack Whiskers s'empressa-t-il de grimper à l'arrière de la jeep, aussitôt suivi de Lorna Dale, sa partenaire (qui s'invitait sans véritable raison, mais elle semblait apprécier la compagnie de Jack).
Cette affaire étonnait tout de même Jack. Son œil d'aigle avait bel et bien reconnu un CR.42, mais seule l'armée de l'air Roumaine utilisait encore ces robustes appareils. Que venait donc faire un appareil roumain dans au fin fond de l'Afrique Occidentale ? Depuis que la Roumanie était sous protectorat Allemand, on ne pouvait pas dire que ses relations avec la France étaient étincelaient d'amitié et de franche camaraderie. Et puis surtout, l'avion n'avait pas de marquage ! Pas même l'immatriculation réglementaire.
« Ray, suis cet avion !
- Oui patron »
Le placide chauffeur acquiesça en levant à peine un sourcil à l'énoncé de cette absurdité. Car si une automobile peut difficilement prétendre à suivre un aéroplane en temps général, sur une piste défoncée et tortueuse s'enfonçant au cœur de la jungle congolaise, la proposition tenait plus du dadaïsme que du sport mécanique. Mais poussé par sa folie, Strindbergström ne doutait de rien.
Le fait est que les gens qui ne doutent de rien arrivent souvent à quelque chose, et une nouvelle preuve en fut donnée cette après-midi là, lorsqu'après avoir difficilement évité les armées de techniciens de la RKO et plusieurs phacochères, ils débouchèrent en trombe dans une vaste clairière qui occupait le sommet rocailleux d'une colline pelée, au moment précis où le coupable aéronef y tentait un atterrissage. Le moteur n'avait plus de ratés, il était à l'arrêt, ce qui expliquait sans doute l'empressement du pilote à se poser.
Il leur fallut s'agripper comme de beaux diables aux barres d'acier de la jeep à mesure que Ray, retrouvant ses instincts de conducteur militaire, se prenait d'une soudaine envie de faire du rallye. Ainsi, ils parvinrent bien vite aux côtés de l'appareil qui s'immobilisait. Tandis que le réalisateur furieux laissait dégringoler sa masse flasque du véhicule et entreprenait de parcourir à pieds la considérable distance d'une dizaine de mètres qui le séparait de l'avion, Jack évalua la situation d'un œil expert. Plusieurs impacts de mitrailleuse étaient clairement visibles au travers des ailes, de l'empennage et du compartiment moteur, infligés depuis des angles variés. Du 7,5 ou du 7,92, de toute évidence, il avait été canardé par un autre chasseur.
« Sortez de là, crétin, que je vous botte les fesses ! Hurla Strindbergström tout en tirant la verrière de ses petites mains potelées et tremblantes d'indignation. Je vous jure que vous allez me rembourser ma journée de tournage, misérable... »
Mais le pilote du biplan n'était plus en état de s'en faire pour ses économies. Sa veste d'aviateur, maculée de sang gluant, attestait du courage extraordinaire de cet homme qui, à l'orée de la mort, avait réussi à poser son appareil. C'était un asiatique, sans doute Chinois ou Japonais. Il gémit, sa tête partit en arrière.
« Mais que... Fit stupidement le réalisateur.
- Sois sans crainte, l'ami, dit Whiskers en lui serrant la main, les secours vont arriver.
- Quoi, vous le connaissez ? Demanda Strindbergström.
- Non, mais tous les aviateurs sont mes frères. Vous ne pouvez pas comprendre cela, vous autres. Où es-tu blessé ?
- ...pas blessé... mourir... rejoindre les ancêtres célestes. Oui, bientôt. Ah ! Non... je dois... vous devez... le cristal... le cristal... Wang, Wang...
- Qu'est-ce que...
- Wang, Diego Suarez, portez le cristal... »
Ce furent ses dernières paroles. Lorna écarquilla ses grands yeux trop maquillés, couvrit sa bouche de ses mains et se mit à pousser un petit cri. Lorsque l'homme desserra son étreinte, Jack perçut dans son gant de cuir l'éclat azuré d'un objet dur et pointu, gros comme le pouce. Il l'escamota discrètement. Ils se recueillirent devant la dépouille de ce mystérieux personnage qui avait fait irruption dans leur vie, portant avec lui les témoignages de la violence des hommes et de la mort. Mais soudain, Jack fut de nouveau en alerte. Il tourna la tête, et vit immédiatement d'où provenait le léger bourdonnement qu'il avait perçu. Un autre avion venait de faire son apparition au loin, derrière une colline arrondie. Il faisait maintenant un virage serré.
« Qu'est-ce que c'est ? Demanda Lorna, accrochée à son bras.
- Je l'ignore, mais ça ne me dit rien qui... Gosh'n blunt, un Messerschmitt allemand ! Mais que fait-il ici, en plein territoire français ?
- Il vire dans notre direction, on dirait.
- C'est vrai, il... il... Courez ! Courez vite ! »
Ray était un brave gars, mais n'avait sans doute jamais remporté l'oscar du technicien de plateau le plus vif d'esprit, quand à Strindbergström, même s'il n'avait pas été totalement hébété par l'étrangeté de la situation, son embonpoint et sa goutte l'auraient empêché de fuir à temps. En revanche, Jack était un homme d'action rompu aux situations d'urgence, et c'est avec la fermeté virile qui sied à ce genre de situations qu'il souleva sa partenaire et l'écarta de la trajectoire du Messerschmitt avant que le crépitement de ses mitrailleuses ne déchire le noir silence de la jungle. Le biplan, déjà blessé, explosa alors dans un vacarme assourdissant tandis que les deux acteurs se jetaient à l'abri derrière une souche pourrie.
« Ah, le misérable !
- Mais qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce qu'il veut ?
- Venez, mettons nous à couvert de la jungle, il va peut-être refaire un passage.
- Mais... et monsieur Strindbergström !
- On ne peut plus rien pour lui, Lorna. Non, ne regardez pas, ce n'est pas un spectacle pour une femme.
- Oh mon dieu !
- Ah, maudits boches, jamais je ne vous pardonnerai d'avoir fait pleurer une femme en ma présence ! »
Et sur ces mâles paroles, ils détalèrent en direction de l'éternelle forteresse végétale.
Tags: l'île maudite
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