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La catin de Baentcher II - Chapitre 9

Chapitre 9. Ce-Qui-Rampait-Dans-Les-Ténèbres



Il faisait presque nuit lorsque Vertu dénicha enfin l’institut de philologie comparée de l’université de Baentcher. Il faut dire que la quête n’était pas aisée : l’université disposait de locaux répartis aux quatre coins de la ville, chaque « unité pédagogique » (pour reprendre la terminologie consacrée) disposant de bureaux, de salles de cours, de laboratoires, de réserves et d’équipements spécifiques qui pouvaient être eux aussi ventilés sur une vaste zone géographique. L’administration était décentralisée en petites unités jalouses de leurs prérogatives et largement ignorantes de ce que faisaient leurs collègues du bureau d’en face. Hors des heures réglementaires de sieste, leur activité principale semblait être l’invention de nouveaux tourments paperassiers et l’accueil des étudiants – et je vous laisse imaginer ce que recouvre le mot « accueil » en patois gratte-papier. Il va sans dire que dans ces conditions, nul n’avait jamais consacré une seconde à des futilités telles que la rédaction d’un plan ou d’un guide. Il arrivait ainsi que des étudiants hâves aux yeux hagards passent un semestre entier à rechercher sans succès le restaurant universitaire ou leur salle de TP.
Néanmoins, en interrogeant un groupe de carabins plus dégourdis que la moyenne, Vertu apprit que la philologie était l’étude de l’histoire des langues – ce en quoi elle se retint de demander en quoi cela pouvait bien servir à gagner sa vie – et que l’institut idoine était sis aux numéros 13 et 15 de la rue Shub-Niggurath, à un arrêt d’omnibus du Temple Noir. Le haut bâtiment aux sombres toits en croupe n’avait aucune grâce particulière (je parle de l’institut, pas du Temple qui était bien sûr une des plus notables merveilles de l’architecture occidentale), par pure routine, notre héroïne fit le tour du pâté de maison, observa les rares allées et venues, repérant les chemins de fuite. Puis, constatant que l’endroit ne paraissait pas présenter de danger, elle entra, trouva le secrétariat, et y fut « accueillie » en ces termes :
« Quoi ? C’est pour quoi ? Qui vous êtes ? »
L'objet mouvant qu'elle avait face à elle exhalait une odeur de petits pois trop cuits caractéristiques de l'haleine d'un tabagique à l'hygiène de vie problématique. Comme ça avait tendance à se mouvoir et que ce n'était vert que par endroit, Vertu le classa parmi le règne animal, sans pouvoir être plus spécifique.
« Bonjour, dit Vertu, je m'appelle Vesper Lynd et je cherche le professeur des Mauxfaits, qui enseigne ici, je crois.
- Et qu'est-ce que vous lui voulez ? Kof kof ! »
Puisque l'engin toussait, il était doté de poumons, et par conséquent de tissus différenciés, il s'agissait donc d'un eumétazoaire. Vertu s'aperçut alors que la chose était dotée vague symétrie verticale, et la classa donc parmi les bilatériens.
« Je suis venue solliciter la participation du professeur à un colloque que la toute nouvelle Université des Lettres de Galleda organisera cet hiver sur son campus. Nous avions envoyé un courrier, ne l'avez-vous pas reçu ?
- Je sais pas, grogna l'organisme en se grattant les fentes pharyngées striées, ce qui indiquait que nous avions affaire à un pharyngotrème (et donc par conséquent, à un deutérostomien).
- Pourrais-je rencontrer le professeur, afin que nous en discutions ?
- Non. L'est pas là. En vacances. Quoi encore ? Partez, j'ai mal au crâne ! »
Si crâne il y avait, craniate c'était ! Nous étions donc en présence d'un chordé de la variété des myomérozoaires. Le mystère entourant cette étrange forme de vie s'éclaircissait petit à petit.
« Et peut-on savoir où il est en vacances ?
- J'en sais rien moi, allez voir le professeur Grainedaillezat, il le sait sûrement. Deuxième étage à droite. »
Grainedaillezat, ce nom résonna dans l'esprit acéré de notre voleuse, qui se souvint immédiatement : c'était le co-auteur du livre de parløj. Si quelqu'un savait où était passé Riton, c'était bien lui. Vertu grimpa donc les escaliers et trouva sans difficulté le petit bureau du professeur Taubet Grainedaillezat, dont le mobilier semblait n'être constitué que de livres, posés en pilastres, en murs et en arches impressionnantes. De tous les hommes que Vertu avait vu au cours de sa vie, celui-ci était sans doute le spécimen qui disposait de la plus faible constitution sans être malade ni estropié. Il était si vieux et caduc qu'il en paraissait transparent, son métabolisme était si lent que même sans jamais se laver, il ne sentait rien, faute de crasse. Sans doute, dans quelques années, passerait-il de vie à trépas sans même s'en apercevoir, et il est vraisemblable qu'alors, il poursuivrait son labeur acharné par la force de l'habitude. De tels cas s'étaient déjà produits de personnes si absorbées par leur obsessions qu'elles en oublient de mourir, formant la plus étrange des classes de morts-vivants.
« Professeur Grainedaillezat ?
- Qui vive ? Demanda le vieillard d'une voix chevrottante sans cesser une seconde de gratter le parchemin de sa vieille plume.
- Je me nomme Vesper Lynd, je suis étudiante à l’université de Galleda. Je suis en quête du professeur Riton des Mauxfaits, on m'a dit que c'était un ami à vous.
- On vous a menti. Oh oui, jadis nous étions amis. Nous étions amis. Nous avons beaucoup travaillé ensemble, beaucoup. C'est fini maintenant. Il n'a pas voulu savoir, il n'a pas voulu comprendre.
- Comprendre quoi ?
- Le parløj est condamné. Il est condamné. Par l'impureté de sa forme grammaticale, voyez-vous ?
- Ah oui ?
- Mais oui, c'est évident ! Comment ne l'avais-je pas vu plus tôt ? Comment ne l'a-t-il pas admis ? C'est la faute aux lexèmes !
- Les lexèmes.
- Les lexèmes, parfaitement. Dans le parløj, leur registre syntaxique est d'une pauvreté confondante. Et la troncature indue des participes en voie subjonctive ! Franchement, ça vous plairait, à vous, de faire l'effort d'apprendre une langue pour vous apercevoir après coup que les participes sont indûment tronqués dans les voies subjonctives ?
- Pouah, j'en cauchemarde.
- Exactement. Et je ne vous parle même pas de l'accord croisé des compléments d'objet, une honte. Heureusement, j'y mets bon ordre.
- Vous amendez le parløj ?
- Exactement, je l'améliore, je le rénove, je le systématise. Ah, mais ce jeune imbécile de Riton n'entend rien à rien. Il n'a pas compris le sens de ma démarche. Pauvre fou ! Et c'est ainsi que nous nous sommes brouillés.
- Vous défendez une noble cause. Et croyez-le, si jamais je réussis à trouver le professeur des Mauxfaits, je ne manquerai pas de lui vanter vos travaux et de le ramener à la raison. Mais au fait, où se trouve-t-il en ce moment ? On me l'a dit absent.
- Oh, cela fait un moment qu'il n'assure plus ses cours. Depuis cet accident idiot, en fait. Un jour qu'il s'était perdu dans les catacombes, sous ce bâtiment, il a tourné durant des heures dans l'obscurité, il en est ressorti frappé d'une sorte de crise mystique, comme ces ermites qui vivent dans le désert. Depuis, il rassemble les parløphones de ses amis dans des réunions, le plus souvent dans sa propriété. Si vous y allez, vous l'y trouverez sûrement, entouré de ses fidèles. Pauvre âme, vraiment, quelle déchéance.
- Excellente suggestion. Et où se trouve cette propriété ?
- Ah, ce n'est guère facile à trouver. C'est une grande propriété – sa famille a été fort riche. Cela s'appelle « la Sombre Tour de N'arthrex ». Vous figurez-vous le Marais des Chagrins ? Eh bien, au carrefour du Gibet des Trois Sorcières, prenez la Route des Gémissements, et juste après le Bois des Lamentations, c'est là, sur la Colline Noire. Il y a toujours des loups enragés qui hurlent dans les cavernes alentour.
- Brr...
- Il est facile de se perdre, mais je crois que mon valet pourra vous mettre sur le bon chemin. Toudot ?
- Oui maître ? »
Le jeune homme au teint bistre qui apparut aussitôt dans l’encadrement de la porte n’avait pas vraiment l’air d’un larbin. D’une carrure impressionnante, il arborait une musculature un peu moins développée que celle de Corbin, mais néanmoins d’aspect redoutable. Sa manière de se déplacer trahissait une grande puissance physique et une totale maîtrise de son corps. Eut-il été armé d’un bâton ou d’une lance en lieu et place de son balais qu’il aurait été fort effrayant.
« Ce n’est pas toi qui voulais tant retourner voir ce malheureux Riton ? Demain, tu iras montrer à mademoiselle Lynd le chemin du manoir. Ah, le pauvre diable...
- Bien, professeur, répondit le mystérieux domestique en s’inclinant avec servilité.
- Merci, professeur ! Votre accueil fait honneur à votre réputation.
- A votre service. Et n'oubliez pas de transmettre, quand même, mon salut fraternel à ce pauvre égaré de Riton. Ah, le malheureux. »
Renseignée au-delà de ses espérances, Vertu s'éloigna avec force démonstrations de reconnaissance et descendit les volées de marches, pressée de retrouver la rue. Mais arrivée au rez-de-chaussée, son regard s'égara malencontreusement dans la fente délimitée par la porte entrouverte du secrétariat. Là, elle aperçut, l'espace d'un instant, un spectacle hideux. Car l'entité informe qui l'avait accueillie quelques minutes plus tôt s'était levée pour décrocher quelque harde grise d'une patère de cuivre informe, en se tenant les lombaires douloureuses. C'était un vertébré ! Un mammifère sans doute, à en croire la pilosité lépreuse qui en émanait par touffes suppurantes. Oh non, ces pouces vaguement opposables... Un primate ?
Révulsée par l'abominable réalité qu'elle soupçonnait maintenant, Vertu ne fut qu'à demi polie et s'en fut aussi vite que la décence le lui permettait, filant sans demander son reste dans la nuit complice de Baentcher.

Car la chose qu'elle avait contemplée par-delà l'espace, le temps et l'hygiaphone opalascent du secrétariat, la chose ancienne qui s'était prosternée en silence devant les autels fongoïdes de Nug et de Yeb, la chose qui rampait maintenant dans les ténèbres, cette abomination qui était devenue une secrétaire d'université, elle en avait maintenant la certitude, avait jadis été humaine.
Tags: la catin de baentcher
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