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Confiture



Vous avez sûrement déjà vu des films qui se déroulent à l'époque de Napoléon et où l'on voit des batailles d'infanterie (l'exemple le plus fameux étant Barry Lyndon). Vous avez sans doute noté le curieux comportement des soldats se déplaçant au pas sur le champ de bataille, en carré bien rangé, puis s'agenouillant pour former deux lignes de fusils bien propres, et ne tirant que quand leur officier leur en donne l'ordre. C'est curieux parce que naturellement, avec vos préjugés d'hommes du XXIe siècle, vous auriez tendance à considérer que la manière la plus efficace de sebattre consiste à courir dans tous les sens, à se jeter dans le premier trou d'obus venu et à tirer sur tout ennemi qui pointerait le bout de son casque. Ils étaient bien cons, à l'époque, de rester sottement au milieu de la mitraille, debout et quasi-immobiles ! Eh bien non, Barry Lyndon n'était ni crétin, ni suicidaire, et ce type de bataille obéissait en fait à une contrainte technique qui est la suivante :

Jusqu'à la fin du XIXe siècle, l'explosif utilisé pour les armes à feu était la bonne vieille poudre noire, inventée comme chacun sait par les pharaons Toltèques de Laponie. Cette remarquable substance avait maint avantages, en particulier, ça faisait des siècles qu'on l'utilisait et on la connaissait bien - du reste, elle est encore en usage de nos jours. Mais la poudre noire a une caractéristique gênante : sa combustion est incomplète. Lors de l'explosion son produites des suies abondantes, qui ont deux destins possibles.

Premièrement, certaines de ces suies se déposent à l'intérieur de l'arme et l'encrassent. C'est pour cette raison qu'il était nécessaire de nettoyer le fusil ou le canon après chaque coup, ce qui faisait perdre un temps précieux sur le champ de bataille. Ce phénomène a aussi considérablement retardé l'apparition des armes automatiques, alors même qu'il n'y a aucune pièce dans une kalachnikov qu'un horloger de Louis XV n'aurait pu reproduire.

Deuxièmement, certaines de ces suies sont expulsées sous forme de fumée. Un coup de fusil va dégager un petit nuage de fumée, mettons d'un mètre de long. Supposons qu'un tireur s'embusque sur un champ de bataille, derrière un muret où à l'ombre d'un bosquet par exemple. S'il fait feu, non seulement on va l'entendre au bruit, mais surtout on va immédiatement le repérer à la fumée qu'il dégage, ce qui risque de lui attirer quelques coups de canon bien sentis. De ce fait, il était sans intérêt de se disperser et de se fixer dans une tranchée, comme l'aurait fait un poilu de 14, il fallait au contraire être en mouvement, occuper le terrain, et ce d'autant plus que la portée et la précision des armes de l'époque étaient fort limitées. Manoeuvrer à plusieurs présentait l'avantage d'offrir moins de surface au feu adverse, en raison de la compacité de la compagnie. En outre, cette satanée fumée commandait que le feu de l'unité fut coordonné. Supposez qu'une cinquantaine de fusils pétaradent en permanence en un feu nourri, il va se produire autour de nos fusilliers un épais nuage de fumée qui ne les dissimulera pas aux yeux de l'ennemi, mais les empêchera bientôt de viser correctement. Il était donc efficace de tirer tous en même temps, à l'ordre du lieutenant, lorsque la ligne de tir était dégagée, puis de recharger le temps que le vent nettoie un peu tout ça.

L'invention de la cordite en 1889 allait envoyer au musée la guerre dite "en dentelles". Cet explosif, en effet, présentait l'avantage d'une combustion complète. Plus de fumée, plus de suie, ou si peu. D'autres explosifs l'ont depuis remplacée. Ma longue expérience de la chose militaire (un mois) m'a appris que c'est après toute une journée de marche et de tir qu'il faut démonter le fusil pour le nettoyer, et le fait est que ce qu'on y trouve ne remplirait pas la dent creuse d'un mulot. Du coup sont apparues les armes automatiques, qui ont donné à un unique fantassin la puissance de feu d'un peloton complet de grenadiers de Napoléon. Le nombre de projectiles sillonnant le champ de bataille devenant ridiculement élevé, et les chances d'y survivre en s'y postant debout se faisant ridiculement petites, les habitudes ont changé et la guerre a pris la physionomie qu'on lui connaît aujourd'hui. Finies les formations en carré, bien trop vulnérables aux embuscades.

Assez bizarrement, les explosifs sans fumée sont apparus bien avant la cordite, ainsi la nitrocellulose date de 1846. Pourquoi ne l'a-t-on pas utilisée pour les armes à feu ? Parce que c'est un explosif brisant. En explosant, la nitrocellulose produit une onde de choc supersonique qui a tendance à désintégrer tout ce qui se trouve autour, y compris le culot d'un canon ou la balle d'un fusil. Il a fallu mettre au point des explosifs moins puissants pour obtenir le résultat souhaité, ce qui a pris, étrangement, pas mal de temps.

Tags: belles histoires
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