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L'île maudite du professeur Bosch : 3

3 - Dans les griffes de la police



Quels que fussent les efforts que l'on déploie à les rendre propres, ordonnés, fonctionnels ou même, pourquoi pas, accueillants au public, une ancestrale malédiction s'attache aux locaux de police, qui en tous lieux et toutes époques se retrouvent invariablement encombrés de classeurs éventrés, de murs lépreux suintant de salpêtre, d'un fonctionnaire boudiné tapant un rapport d'un doigt graisseux, d'un clochard ronflant et d'une prostituée. Le commissariat de Boma, sur les rives du puissant Congo, ajoutait à ces éléments standardisés une touche d'exotisme colonial apportée par l'étouffante chaleur, le ventilateur paresseux qui tournait au plafond et les moustiquaires tendues en travers des persiennes.
L'inspecteur Grignard avait beau se démener, occuper à grands moulinets de bras l'espace de la pièce et vociférer à s'en faire péter les veines du cou, avec sa moustache en guidon de vélo, son mètre soixante et sa carrure de fennec asthmatique, on avait du mal à le prendre au sérieux. C'était sans doute une des raisons qui l'avaient conduites à exercer son sacerdoce dans ce coin reculé de l'Empire Français, à son grand dam.
«Mais j'vous l'dis moi, vous allez cracher le morceau ! On m'la fait pas à moi, j'vous l'dis ! Alors je vous le répète encore une fois : lequel d'entre vous a descendu cet avion ?
- Allons, commissaire, lisez le rapport de vos hommes, et vous verrez que l'avion a été abattu au sol par un tir de mitrailleuse lourde.
- Ah, vous avouez !
- Je n'avoue rien du tout, j'ai vu comment ça s'est passé : un avion non-identifié a fait irruption et a abattu...
- Non-identifié hein ? Mais vous me prenez vraiment pour un débile, c'est ça ? Ah, mais... ah mais... ah là là...
- Comment l'un d'entre nous aurait-il pu manier une mitrailleuse d'avion, je vous le demande ?
- Mais très facilement, monsieur Whiskers, très facilement, puisque vous êtes vous-même aviateur !
- Enfin voyons, c'est une arme extrêmement lourde et le recul m'aurait démis l'épaule
- Comment savez-vous ça, avez-vous déjà essayé, hein ? Récemment, hein ? TU VAS PARLER ORDURE ?
- Allons, inspecteur, un peu de retenue je vous prie.»
Un homme venait d'entrer discrètement dans la pièce où Lorna et Jack subissaient depuis deux heures l'interrogatoire brouillon de Grignard. Il était de taille moyenne, de corpulence épaisse sans toutefois paraître avachi, et approchait sans doute de la cinquantaine. Et contrairement à son collègue, il émanait de sa personne une certaine autorité qui le distinguait immédiatement du commun des hommes.
«Mais qui êtes-vous, vous, là ? S'insurgea Grignard, qui tirait vers la pourpre impériale »
Pour toute réponse, l'intrus tendit une feuille pliée en quatre que l'autre déplia avec fébrilité, puis lut. Il dut la lire plusieurs fois, car son visage passa par plusieurs couleurs. Il dévisagea son interlocuteur, puis les suspects, puis relut la feuille, puis l'inconnu vint lui dire deux mots à l'oreille. Grignard fit mine de protester, puis se ravisa, jeta derechef un regard torve à à ses deux prisonniers, puis tendit vers eux un index frémissant d'indignation et s'écria vivement :
«...»
Et sur ces fortes paroles, il quitta la pièce en claquant la porte et repartit bouder dans son bureau.
«Bien bien bien, dit l'homme en prenant sa place sur la chaise en rotin de style colonial. Reprenons depuis le début je vous prie, cette affaire est un peu confuse pour moi.
- Mais monsieur, intervint Lorna (en prenant les poses désespérées les plus alanguies, comme elle les avait répétées pour «La trahison de la passion», de Samuel Dijuipoursian, où elle jouait aux côtés de Zack Benchpress et Tim Pushups), nous serions ravis de collaborer avec la police, monsieur...
- Terrassol. Commissaire Divisionnaire Valentin Terrassol, de la Police Nationale, Délégué au Bureau des Enquêtes Extérieures, en mission spéciale dans le secteur de Brazzaville.»
Le fonctionnaire avait pris sa voix la plus virile pour répondre, mais le fait qu'il se lisse la moustache avec un air de contentement indiquait à l'évidence qu'il n'était pas insensible au charme d'une belle jeune femme. Il épongea son front moite d'un mouchoir jauni, avant de reprendre le cours de son interrogatoire.
« Bien, donc d'après ce que j'ai compris, vous avez été témoins d'un accident.
- Pas exactement, précisa Jack. Nous avons vu cet avion en panne de moteur tenter de faire un atterrissage dans la carrière.
- Et il s'est écrasé.
- Oh non, il a fait un atterrissage très correct, si l'on considère qu'il n'avait pas de moteur et qu'il avait subi des dégâts. Nous allions porter secours au pilote lorsqu'un autre avion a surgi.
- Un autre avion ?
- Tout à fait, j'ai cru reconnaître un Messerschmitt BF-109.
- Mais dites moi, c'est un avion Allemand !
- En effet. Et donc, voici que cet avion s'approche à toute vitesse en piquant vers nous. J'ai fait la guerre, j'ai compris tout de suite ce qu'il voulait faire : nous mitrailler ! Je me suis immédiatement jeté au loin avec la demoiselle Pettigrew présente...
- Oh oui, c'est vrai !
- ...et malheureusement mon expérience m'a confirmé dans mon idée : il nous a bel et bien canardés. Le temps que nous nous retournions, le pilote auquel nous portions secours était mort, et mes deux camarades avec lui.
- C'était horrible, monsieur le policier, horrible !
- Attendez, vous êtes en train de me dire qu'un avion de guerre ALLEMAND vous a tiré dessus, en plein milieu du Congo Français, à des milliers de kilomètres de la base boche la plus proche ? Je comprends que mon collègue ai eu du mal à vous croire !
- Oui, c'est invraisemblable, je ne me l'explique pas.
- Venant d'un autre que vous, je me serais dit que j'avais affaire à un menteur, mais je sais, monsieur Whiskers, que vous faites autorité en matière d'aviation...
- Vous me flattez...
- ...et que jamais vous n'auriez inventé une sornette pareille, sachant la portée limitée de ce type d'appareil. Portée qui est de l'ordre de...
- Eh bien, ça dépend du modèle, de la motorisation, de la charge embarquée... je dirais que la distance franchissable maximale est de l'ordre de six à sept cent kilomètres.
- Oui, c'est un peu ce qu'on m'avait dit. Par ailleurs, quelques villageois ont en effet observé des allées et venues d'aéronefs étranges à basse altitude au-dessus des jungles de la région. Bien sûr, ces braves sauvages sont pleins de bonne volonté mais en savent absolument pas reconnaître un honnête avion de chez nous d'un de ces misérables doryphores.
- Serait-ce pour enquêter sur cette activité que l'on vous a envoyé ici ?
- C'est possible. En tout cas, si l'appareil doit faire un aller et retour, et que sa distance franchissable n'est que de six cent kilomètres, ça veut dire que sa base est à moins de trois cent kilomètres du lieu de l'altercation.
- C'est exact.
- Ça se précise, il faut donc trouver un aérodrome dissimulé quelque part, dans la jungle. Mais où ? Je sais que ce maudit pays est barbare et désolé, mais tout de même pas au point qu'on puisse y cacher une base d'aviation au nez et à la barbe de la première armée du monde !»
Le commissaire se leva, visiblement en proie à de sombres pensées. Il s'approcha de la fenêtre et, par les persiennes, observa le va-et-viens des indigènes, vaquant sans malice à leurs petits commerces, ignorants à jamais des grands drames de ce monde qui se jouaient autour d'eux.
«Bah, au diable ! De toute façon, dans ce pays, qui d'autre trouverai-je ?
- Je vous demande pardon ?
- Monsieur Whiskers, nous avons à discuter. Madame, je pense que nous en avons fini pour l'instant, si vous voulez bien nous laisser.
- Oh mon dieu, non ! Jack, jamais je ne vous quitterai, il faudra me...
- Allons, madame, je vous prie !
- C'est mademoiselle ! Ô, brute abjecte, vous pourrez souiller mon corps, à jamais mon âme sera celle d'une Chrétienne, fidèle à l'amour du Vrai Dieu et à celui de l'homme que mon cœur a choisi. Et même si vous devez me faire subir les tourments les plus abominables, jamais je ne vous abandonnerai Jack, monsieur !
- Je souhaitais simplement discuter avec monsieur Whiskers d'une affaire à laquelle vous n'avez pas à être mêlée, voyons, rien d'extraordinaire. Mais... attendez, je vous connais ! Mais oui, c'est vous qui jouiez Euterpia, l'ingénue Chrétienne jetée aux lions dans « La Sandale de Jugurtha» ! Vous êtes Lorna Dale ! C'est exactement le même dialogue que dans la scène où le héros est emmené par l'ignoble centurion Clitus !
- C'est vrai, vous m'avez reconnue ?
- Vous étiez saisissante, mademoiselle ! Saisissante, vraiment, je l'ai vu au Panathinokinématoscope des Grands Boulevards, toute la salle était bouleversée... Je suis confus de ne pas vous avoir reconnue plus tôt, je suis un goujat...
- Allons, allons, vous me flattez...
- Mais je ne comprends pas, vos papiers sont au nom d'Henriette Pettigrew...
- Hélas, il est plus facile de faire carrière dans notre métier quand on s'appelle Lorna qu'Henriette. Et si vous saviez comment Jack...
- Bref, fit Jack, si on revenait à nos affaires ? Vous disiez que vous aviez à me parler en privé d'un sujet délicat, je crois.
- Oui, en effet. Mais je m'en voudrais de nous priver de la présence de mademoiselle Dale. S'il vous plait de rester, je n'y mettrai plus d'objection.
-Vous excitez ma curiosité, commissaire Terrassol.»
Le commissaire se remoustacha pour cacher son trouble d'avoir excité la troublante Lorna Dale, et entreprit d'exposer l'affaire.
« Voici quatre mois, un vol inqualifiable a eu lieu au Muséum d'Histoire Européenne de Paris, un des trésors de la République a disparu. Les vandales sont entrés par les toits, ont assommé les gardiens et ont saccagé une des salles du musée, avant de repartir avec divers articles. Néanmoins, ils ont été surpris par une ronde de police, et ont abandonné l'essentiel de leur butin sur place, à l'exception d'une seule et unique relique. Et c'est là que l'affaire devient intéressante : ce qu'ils ont emporté n'était ni la pièce la moins encombrante, ni la plus chère, comme on aurait pu s'y attendre. Ils ont au contraire fait main basse sur un artefact mystérieux, l'Anneau de Nürburg.
- De quoi s'agit-il ?
- Une sorte de disque en métal, en voici une photographie. Vous voyez, ce n'est pas ce qu'un voleur pris sur le fait choisirait d'emporter. Surtout si on considère qu'ils ont laissé derrière eux pas loin de huit cent mille francs-or de butin !
- C'est vrai, peut-être dans la confusion...
- Mais un autre élément surprenant est à noter, et cet élément n'a pas été porté à la connaissance de la presse. Figurez-vous qu'en entendant la police arriver, l'un des trois voleurs s'est exclamé «Chaïsse», et l'autre l'a traité de «doumcopfe» et de «chvaïnounte».
- Des boches !
- Précisément. Ceci a orienté l'enquête sur la piste de bandes de malfrats internationaux, ou alors de nationalistes Allemands, un peu comme ce macaroni qui avait volé la Joconde à une époque... Ferrugini...
- Perugia, corrigea Lorna.
- Oui, c'est ça. Parce qu'à l'origine, l'Anneau de Nürburg avait été trouvé en Allemagne, en fait, d'où le soupçon. Mais en remontant le fil, en questionnant les gardiens, les habitués du musée et les commerçants alentour, on a fini par découvrir que les étranges allées et venues d'un citoyen Allemand avaient bien éveillé la curiosité dans les semaines qui avaient précédé le vol.
- Sans doute venait-il en repérage.
- Sans doute. Mais là où mes camarades de la PJ ont été stupéfaits, c'est quand il s'est avéré que l'homme en question était ni plus ni moins que le colonel Manfred Koenigsegg, attaché militaire à l'ambassade d'Allemagne !
- Diable !
- Tout d'abord, nous n'avons pu croire qu'un homme aussi haut placé ai pu tremper dans un fric-frac de bas étage, mais alors que venait-il faire au musée ? Il est apparu que c'était un officier prussien de basse extraction, n'ayant aucune culture et n'ayant jamais manifesté de curiosité pour l'histoire.
- Ça devient délicat, votre affaire.
- Tout à fait, et c'est pourquoi mon bureau s'est retrouvé en charge de l'affaire. Bien sûr, vous vous doutez que l'attaché militaire Allemand à Paris fait l'objet d'une surveillance de la part des services concernés.
- C'est bien normal. Et donc ?
- Figurez-vous que la semaine précédent les faits, il a eu des rencontres qu'il croyait discrètes avec trois hommes, trois compatriotes à lui entrés sur le territoire peu avant, et qui avaient semble-t-il quitté la France deux jours après le vol. Une enquête ultérieure nous a permis d'identifier ces individus comme étant trois militaires bien connus de nos services, à savoir l'Oberscharführer Klinsmann, le Hauptscharführer Rumenigge et le Sturmbannführer Totenkopf, trois sinistres crapules spécialistes des opérations d'infiltration.
- C'est donc l'Etat nazi qui serait derrière tout ceci ? Mais pourquoi ?
- Allez savoir quelle sournoiserie peut naître dans le crâne de ces sauvages... Toujours est-il que récemment, le cadavre d'un homme a été repêché flottant dans le fleuve, à quelques kilomètres en aval d'ici. Il a pu être identifié comme étant Klinsmann, l'un des espions boches, il avait été abominablement torturé. C'est pour cette raison que je suis venu de Paris par le premier avion. Et à peine étais-je sur les lieux qu'on me parle de ces étranges avions qui tournent un peu partout dans la région, et c'est là que j'entends parler de vos exploits, vous avouerez que la coïncidence est trop polie pour être honnête !
- Je comprends, mais quel rapport entre l'Anneau de Nürburg, qui n'a jamais quitté l'Europe, et ce coin perdu d'Afrique ?
- Comment savoir ?
- Mais j'y pense, ces misérables ont attrapé la fibre mystique ces dernières années, avec leurs histoires de Grands Ancêtres, de Race Supérieure, et toutes ces sornettes... Est-ce qu'ils ne chercheraient pas tout simplement à dérober des trésors archéologiques propres à conforter leurs thèses ? N'y a-t-il pas, dans la région, des musées, des monuments remarquables, des fouilles, que sais-je ?
- Hélas, je n'en sais rien. Et malheureusement, compte-tenu de l'endroit où nous nous trouvons, mes moyens d'action sont limités. Voici pourquoi je me proposais de payer vos services, capitaine Whiskers.
- Mes services ?
- Ce n'est un secret pour personne que vous combattez partout le crime et l'injustice dans votre avion, moyennant un défraiement modique. J'ai grand besoin de vous pour patrouiller dans les cieux de ces contrées sauvages afin d'observer les activités ennemies et avec un peu de chance, de repérer leur base...
- C'est que malheureusement, j'ai laissé mon appareil au pays.
- Soyez sans crainte, j'en trouverai bien un quelque part. Tout ce qu'il me manque ici, c'est un pilote habile, intrépide et discret, qu'une mission périlleuse n'effraie pas. Je gage que sans réalisateur, votre film aura du mal à se faire, vous voici donc libre quelques jours, non ? Vous plairait-il de vous mettre au service de la France, cette vieille alliée de votre belle nation qui réclame votre aide ? Ou nous laisserez-vous seuls affronter les manigances de l'hydre nazie ? Se peut-il que vous refusiez ?
- Certes non, parbleu, je suis votre homme !
- Oh, Jack, mon héros !»
Et ils s'étreignirent dans une touchante effusion d'antigermanisme primaire.

Ils s'en allaient donc sortir libres comme le vent quand la blonde Lorna poussa un petit cri étranglé :
«Oh ! Mais on a oublié de dire au commissaire ce que ce monsieur chinois vous avait raconté avant de mourir ! Vite, allons le...
- Woops... non, on ne va pas faire ça.»
Il vérifia qu'aucun des policiers alentour ne semblait entendre un mot d'anglais, puis entraîna sa compagne hors du commissariat en la tirant par le poignet. Le soleil écrasant des après-midi congolais les surprit, si bien qu'ils durent s'éloigner sous la toile de quelque marchand de légumineuses locales pour y deviser à leur aise.
«Mais enfin...
- Lorna, voyons, je me suis tu à dessein ! Cette histoire est encore nébuleuse, et tant que je ne serai pas sûr de ce que nous affrontons et de la qualité de nos alliés, je préfère garder quelques atouts dans ma manche.
- Oooooh... Comme vous êtes malin, Jack !
- N'est-ce pas. Après tout, le Français est volubile mais volontiers dissimulateur, et bien que ces gens soient nos alliés, rien ne dit qu'en la circonstance, ils ne cherchent pas à nous duper. N'oublions pas qu'avant tous, nous sommes des citoyens Américains, et que nous ne devons allégeance qu'à notre bannière étoilée ! Bah, nous verrons bien ce qu'il en est... Ah, que cette aventure s'annonce sous d'exaltants auspices ! Venez, ma chère, allons trouver quelque sympathique boui-boui local pour nous y restaurer, tandis que le commissaire Terrassol s'échine à nous dénicher un aéroplane.»
Tags: l'île maudite
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