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L'île maudite du professeur Bosch : 4

4 - L'oiseau noir



Nos héros prirent deux chambres à l'hôtel M'balayamba, l'établissement le plus huppé de Boma (puisqu'il offrait, dans son unique couloir, des sanitaires séparés pour les hommes et les femmes). Après une de ces nuits tropicales troublées par l'extrême moiteur de l'air, l'incessant zinzulement des insectes orbitant autour des moustiquaires et la bruyante exubérance de la population locale, ils s'éveillèrent et firent un brin de toilette, avant qu'un gamin du coin, sans doute stipendié pour ce faire de quelques piécettes, ne leur apporte un message de Terrassol. Celui-ci s'était semblait-il activé durant la soirée pour leur trouver un avion, et les invitait à se rendre sur place pour évaluer la qualité de l'aéronef.
Ne connaissant pas la ville, ils prirent le parti de se faire conduire sur place, moyennant deux sous, par un riant indigène aux cheveux gris, détenteur d'un âne et d'une carriole sur laquelle il transportait des dambya, des crosses de n'demde et des galettes de nolo qu'il comptait vendre dans les villages alentours (Jack prévint Lorna qu'elle se porterait mieux si elle ne cherchait pas à savoir d'où provenaient ces articles et ce à quoi ils étaient destinés). Ils devisèrent avec leur taxi improvisé dans un français que leurs accents respectifs rendaient difficilement compatibles (car bien entendu, comme toute personne ayant reçu un minimum d'éducation, nos héros entendaient parfaitement la langue de Molière), et ainsi s'écoulèrent la petite heure de trajet avant qu'ils n'arrivent à l'aéroport de Boma.
La piste était longue comme cinq terrains de football. La chose était facile à mesurer, puisqu'on y avait effectivement aménagé cinq terrains de football, sur lesquels s'égayaient, pieds nus et uniquement vêtus de shorts élimés, quelques dizaines de gamins de tous âges courant après d'improbables ballons aux rotondités discutables. Sans doute les règles en usage en ces lieux eussent-elles alarmé Jules Rimet, néanmoins, l'entrain avec lequel se jouaient les parties faisait honneur à l'esprit de Pierre de Coubertin.
Le mot de Terrassol indiquait le hangar 94, une dénomination surprenante si l'on considérait que l'aérodrome, qui ne devait pas accueillir plus d'appareils dans l'année que le Bourget en une heure, était doté et tout et pour tout de quatre hangars, dont un effondré et un autre occupé par un éleveur de volaille, sa famille et ses bêtes. Le hangar 94, pour sa part, présentait un toit de tôle ondulée si ajouré que dans un recoin, un petit arbre tropical poussait tout à son aise, derrière un rideau de bidons de kérosène vides. Dans la zone la plus abritée des intempéries, on avait entreposé quelques avions que deux locaux en salopette faisaient mine d'entretenir, jetant derrière eux des regards inquiets. Puis, ayant observé que les deux blancs qui venaient de faire irruption n'étaient ni leur patron, ni des amis de leur patron, ils repartirent s'asseoir à la table où ils avaient aménagé un petit lieu de vie tout à fait agréable, autour d'une cafetière, d'un calendrier exposant des femmes dénudées et d'un vieux gramophone.
« Oh, regardez, Jack, c'est sûrement ce gros là que le commissaire voulait vous confier,
- J'espère que non, Lorna, car ce Breguet 280T n'est pas en état de voler. Ça se voit à quelques détails subtils qui peuvent échapper au profane mais qui sautent aux yeux des hommes de l'art, comme par exemple le radiateur du moteur Renault 12 Jb, qui normalement devrait former une protubérance, mais qui est ici absent, il a donc été démonté. En outre, cette machine a quelques années déjà et supporte notoirement mal les climats tropicaux. Enfin, vous aurez noté le marquage de la queue, qui est non-réglementaire, en effet il n'a semble-t-il pas été modifié depuis la réforme de l'aviation civile en 1941, ce qui nous indique qu'il n'a pas volé depuis cette date. Or, les bobines de...
- Oui, et puis maintenant que vous me le faites remarquer, il lui manque les ailes d'un côté.
- Euh... oui, y'a ça aussi. Ah, tiens, voici le commissaire. »
Il descendait en effet d'une Panhard Dynamic dont les rotondités noires et luisantes de la carrosserie disparaissaient par endroit sous l'ocre poussière d'Afrique. Il congédia son chauffeur qui repartit en trombes, puis s'approcha, de toute évidence ravi.
« Ah, vous voici. Je savais que vous ne résisteriez pas à la curiosité.
- Je brûle de découvrir l'instrument de nos exploits, commissaire. J'espère toutefois que ce n'est pas ce vieux tromblon, qui me semble tout juste bon à servir de couvoir pour les poussins de l'élevage voisin.
- Ah ah ah, mais non voyons. La France est mère généreuse et met toujours un matériel de premier choix à la disposition de ceux qui risquent leur vie pour elle. Il est là, sous cette bâche, pour plus de discrétion. Vous allez voir, vous allez être surpris ! »
Et de fait, Jack fut surpris.
« Mais qu'est-ce que c'est que cet objet ?
- Eh bien vous voyez, c'est le superbe aéroplane que j'ai réussi à nous trouver. Un véritable avion d'observation ! Regardez la vaste baie vitrée à l'avant, tout à fait ce qu'il nous faut non ! Et grâce à son puissant moteur, il est assez rapide et peut monter assez haut pour assurer notre sécurité.
- Qui vous a raconté ça ?
- La personne de l'Equipement qui me l'a expédié. Il ne vous plait pas ?
- Mais... attendez, avez-vous remarqué quand même qu'il était un peu étrange cet avion ?
- Non, pourquoi. Il a deux ailes, une hélice... eh mais... attendez une minute... Il est pas symétrique !
- Ben non, le poste de pilotage est dans un fuselage et le moteur dans l'autre ! Je crois que je préfèrerai encore voler dans l'avion d'à-côté. Et c'est quoi cette croix gammée sur la queue, là ?
- Ah, ça, c'est parce que notre service a récupéré cet appareil à la suite de la guerre Germano-Soviétique, dans de rocambolesques et cocasses circonstances. Figurez-vous qu'on avait... enfin, peu importe. On va la repeindre.
- Je crois que j'en ai entendu parler, de ce coucou. Il a un marquage de série, j'ignorais qu'il était entré en production.
- Je ne connais pas les détails...
- Non mais regardez moi ça, comment un peuple peut-il sombrer dans une telle folie qu'il invente de pareilles machines ? C'est un affront à la science aéronautique ! C'est une insulte aux mânes des frères Wright, de Guynemer et de Santos-Dumont, un blasphème à la face d'Eole !
- Si vous voulez, je pense qu'on peut trouver un autre aéronef à Brazzaville, en câblant...
- Non, ça ira, je pense que je pourrai m'en débrouiller.
- Vous êtes sûr ?
- Mais oui, mais oui. »
Certains hommes de bien ont le mortel travers de succomber aux femmes, d'autres à l'alcool ou bien au jeu, Jack Whiskers, pour sa part, était relativement tempérant sur ces trois chapitres – chose plutôt rare chez un Américain – mais il était hélas incapable de résister à un avion. En particulier, il lui était parfaitement impossible de mépriser le défi présenté par un improbable coucou comme le Blohm & Voss 141. Il avait eu beau glousser, s'emporter ou vociférer, il avait su dès le premier regard qu'il lui fallait piloter ce tas d'aluminium qui évoquait un engoulevent bossu, et ne devait pas voler beaucoup mieux.
« On se fait un vol d'essai ? »

On allait enfin savoir si les Lions Indomptables de Kabondo allaient vaincre leurs rivaux de toujours, les Couards Oryctéropes de Nzadi, quand le ronflement du moteur BMW 801 siffla la fin de la partie de toute l'autorité de ses 1560 chevaux. Le grand oiseau noir se présenta dans l'axe de la ligne de but puis, sans attendre le consentement du contrôle aérien qui était fort occupé à pelleter le nolo des poules, prit de la vitesse. L'engin décolla proprement, bien que Jack dût faire grand usage du palonnier pour corriger le couple, et s'éleva assez rapidement, porté par ses larges ailes. La vue du poste d'observation était saisissante : on pouvait embrasser la ville de Boma toute entière d'un seul regard, de l'aérodrome jusqu'au fleuve, et bientôt, on fut assez haut pour découvrir le cercle des petites exploitations maraîchères alentour, et encore plus loin, les maigres pâtures à la longue herbe jaune que voulaient buffles et gnous...
« Alors Capitaine, vos premières impressions ?
- Excellentes, Commissaire, excellentes. Cet appareil est tout à fait adapté à ce que nous voulons en faire. J'ai juste un petit reproche à faire au harnais de sécurité qui m'enserre terriblement depuis le décollage, j'ignore pourquoi.
- Mais vous n'avez pas bouclé votre ceinture, Capitaine. C'est miss Dale qui vous étreint depuis tout à l'heure. Tout va bien mademoiselle ?
- Iîîîîîîî... »
Il faut dire, à la décharge de miss Dale, que la vision depuis l'habitacle du BV 141 était des plus impressionnantes : une bonne partie dudit habitacle était en effet recouvert de perspex – la version teutonne du plexiglas – ce qui améliorait considérablement le champ visuel. C'était appréciable pour un avion d'observation. Mais pour une personne sujette au vertige, une bonne couche d'aluminium bien opaque a des charmes irremplaçables.
« C'est un excellent avion que nous avons là, bravo Commissaire. Je pense que nous pourrions entamer nos observations dès à présent, qu'en dites-vous ?
- En effet, inutile de perdre du temps. Allons tout d'abord remonter le fleuve, c'est la principale voie de communication de la région.
- Finement observé, Commissaire. Nous avons encore deux heures de vol devant nous, si j'en crois la jauge, de quoi voler jusqu'à Brazzaville ! Quel vol exaltant, n'est-ce pas ?
- îîîîî »

Ils prirent donc un peu d'altitude et, depuis trois mille pieds environ, observèrent de tous leurs yeux la rive méridionale du Congo qui serpentait majestueusement parmi la végétation indomptable du continent noir. Cette région d'Afrique, il est vrai, avait été peu mise en valeur par l'action civilisatrice de l'Occident, de telle sorte qu'en dehors de quelques cultures vivrières, elle était laissée à la jungle tropicale et à d'impénétrables marécages. Les habitats d'indigènes isolés trouaient parfois la couverture émeraude des feuillages, mais nulle part, on ne voyait rien qui ressemblât à une piste d'aviation. Au bout d'un moment, c'est bien humain, la lassitude commença à se faire sentir, et nos trois compères se mirent bien malgré eux à accorder plus d'attention au paysage au loin, aux reflets du fleuve et aux formes des lourds nuages qui s'assemblaient vers le nord, ainsi qu'au vol toujours renouvelé des oiseaux migrateurs.
« Oh, regardez, des oies !
- En effet Lorna, approuva Jack en se retenant très fort, on dirait bien des oies.
- Anser albifrons, ou bien peut-être Anser brachyrhynchus, précisa le Commissaire Terrassol.
- Je ne vous savais pas ichtiologue, Commissaire !
- Je ne le suis pas, mais ornithologue, à mes heures, ça arrive. J'ai d'ailleurs adressé un mémoire qui fut jugé très honorable à l'Académie des Sciences de Bordeaux au sujet des anatidés migrateurs de Pologne... Oh, mais regardez, deux hirondelles, dirait-on. Ou bien des sternes. C'est difficile à dire, elles sont trop loin.
- Des mouettes, peut-être ? Suggéra Lorna.
- Oh, je sais, ce doit être un couple de hérons à tête noire. Dites-moi capitaine Whiskers, vous qui avez de bons yeux, vous allez pouvoir nous dire ça. Oui, parce que c'est la saison de la couvaison et figurez-vous que chaque année, le mâle du héron à tête noire fait une saisissante parade nu...
- Ce ne sont pas des hérons, ce sont des fridolins à croix de fer, expliqua Jack d'une voix plus grave tout en poussant les gaz de son appareil.
- Aïe. »
Tags: l'île maudite
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