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La catin de Baentcher II - Chapitre 10

Chapitre 10. L’Horreur dans l’Auberge



Comme il est dit dans les tablettes de Skelos, « C’est à l’heure du repas qu’on voit les boules du chat ». Après être repassée chez elle afin d’enfiler des gants plus longs et mieux fourrés, ce qui ne fut pas de la tarte vu sa blessure, Vertu repartit dans la froidure retrouver ses compagnons. Les groupes de voleurs avaient l’habitude de se réunir dans quelque lieu discret pour dîner et deviser du programme de la nuit de travail. Dans le cas qui nous intéresse, il s’agissait de l’Auberge du Gorille des Brumes, un des plus importants établissements de la ville, situé à l’extérieur des remparts, juste devant la porte du nord menant vers les farouches contrées du Septentrion.
Ce soir là, elle portait particulièrement bien son nom, l’auberge, car on n’y voyait pas à vingt pas devant soi. D’ordinaire, on pouvait aisément dénombrer les lanternes des sentinelles faisant leur ronde sur les murs, à quelques jets de pierre de là, mais en cette fraîche nuit, on aurait tout aussi bien pu être sur une île au milieu de l’océan du Ponant pendant une tempête, ou bien dans le dernier bâtiment habité sur le dernier morceau de terre encore debout après l’apocalypse. Les clients venaient de partout, ceux qui étaient arrivés trop tard pour franchir les portes, ceux qui voulaient se mettre en route plus tôt le lendemain matin et éviter la cohue sur la route, ceux qui ne souhaitaient pas approcher la milice municipale, ceux qui s’étaient donné rendez-vous là pour leurs affaires. On y trouvait de vastes écuries, une grande salle bruyante où les voyageurs tardifs pouvaient se faire servir à toute heure, des paillasses et des chambres pour toutes les bourses, des chansons, des jeux et des bagarres. En tendant l’oreille, on pouvait écouter bien des histoires venues du monde entier, et on n’y posait pas trop de question. C’était l’endroit idéal pour des voleurs, et s’il n’y en avait pas plus, c’était en raison du fait que l’établissement était située hors les murs, et que les malandrins ordinaires n’avaient pas envie de rester coincés dehors (et un voleur qui se respecte, ça n’habite pas en banlieue, évidemment).
Evidemment, nos joyeux compagnons avaient leur truc pour passer les fortifications. Corbin avait en effet un ami, adepte comme lui de la religion des poids en fonte, et qui travaillait dans le guet de nuit. Il avait pour mission d’occuper un poste d’observation discrètement dissimulé sous un rocher, sur une colline avoisinant l’auberge, et duquel, quand la lune était propice, on pouvait surveiller les allers et venues des voyageurs. Et l’homme avait récemment redécouvert un très ancien passage secret menant aux catacombes situées sous Baentcher, à partir desquelles c’était un jeu d’enfant de circuler sous la ville. Ce moyennement honnête fonctionnaire laissait bien volontiers le passage à nos héros, moyennant la fourniture régulière en « Anabolex PX 33, enrichi en prohormone de croissance », une merveilleuse formule à l’efficacité reconnue par des laboratoires et que Vertu persistait à considérer comme des « fioles de jus de cafard, enrichies en excréments de divers rongeurs de nos régions ».
Donc, en plus de toutes les qualités ci-dessus énumérées, cet établissement avait l’avantage précieux d’être plus ou moins à l’abri des oreilles indiscrètes des autres voleurs En effet, le code d’honneur des malandrins leur interdisait strictement de ne pas profiter des occasions qui se présentent pour voler l’affaire d’un collègue, et le fait qu’ils soient fédérés au sein d’une guilde n’y changeait rien.
« Donc, on part demain ?
- Exact. Profitez de la soirée pour préparer vos affaires, mes compagnons, car je sens que nous allons affronter de rudes épreuves.
- Et si j’ai bien compris, nous aurons deux autres qui vont nous rejoindre ?
- Tout à fait, il faudra convaincre le docteur, et le valet du professeur Grainedaillezat nous conduira.
- Le valet, je comprends, mais pourquoi prendre ce vieux croulant de docteur ?
- Tu connais le parløj toi ? Et toi Dizuiteurtrente, réjouis-toi...
- Je suis dispensé ?
- Non voyons, tu viens avec nous. Tu vas vivre ta première excursion, ton premier donjon !
- Euh... youpie. Tu peux me rappeler le taux de mortalité des débutants en donjon ?
- Eh bien officiellement, d’après les sta... Oui, étranger ? »
Un homme de haute taille s’était approché de la table où nos quatre compagnons fomentaient leur plan. Il s’était habillé de circonstance, long manteau noir, capuche sur les yeux. Justement, la capuche, il l’ôta, et là, surprise...
« Ça alors, Toudot ! Alors là, vous m’en bouchez un coin. Eh, c’est lui le valet dont je vous parlais tout à l’heure !
- En effet, c’est moi. »
Vertu lui fit signe de s’asseoir. Ce faisant, le manteau s’entrouvrit un instant sur un pourpoint de cuir épais et la coquille d’une rapière.
« C’est étrange, je commence à avoir quelques doutes sur le fait que vous êtes vraiment un domestique.
- Je suis autant un larbin que vous êtes des étudiants en philologie comparée.
- Au moins c’est clair. Et donc votre petit nom c’est...
- Toudot. C’est mon vrai nom.
- Vertu. Lui c’est le Chien, lui c’est Bébé, lui c’est le Stagiaire.
- Enchanté. Et la petite ?
- Quelle pe... Eh mais, c’est pas vrai que t’es encore là toi ? »
C’était vrai, pourtant. La faculté de cette enfant à se faire oublier dépassait l’entendement. Elle avait même réussi à se faire payer un lait fraise en douce.
« Non mais tu veux bien rentrer chez toi ? Allez, file ! Ouste ! Pshit ! Oh, et merde, autant pisser dans un violon.
- Je croyais que c’était la votre, elle vous ressemble tellement.
- Vous êtes bigleux ? Bref, peu importe. Revenons à notre affaire.
- Vous m’avez l’air de voleurs, pas vrai ?
- C’est ce que certains prétendent.
- Et vous vous intéressez à Riton des Mauxfaits à titre professionnel, je suppose.
- C’est une supposition logique. Mais peut-être sommes-nous tous ici dans le même cas ?
- Non. Je suis en mission. Je vous explique l’affaire : j’accomplis la mission, et je vous laisse l’or, les bijoux, toutes ces choses qui intéressent les gens de votre sorte.
- Pourquoi pas. Vous êtes une espèce d’assassin pas vrai ? Vous voulez liquider le Riton ?
- Non, je suis mercenaire. Je ne vous cacherai pas que si l’autre se met en travers de ma route, je n’aurai aucun scrupule à lui élargir le sourire, mais à la base, ça ne fait pas partie du contrat. Je dois juste retrouver quelqu’un et le ramener quelque part.
- Quelqu’un ? Dites m’en plus, je vous prie, gentil sicaire...
- Soit, je n’ai rien à cacher. C’est Iskor, le roi du Nordcuncumberland, qui paye mes services. Sa fille, la princesse Quenessy, s’est enfuie du château et a rejoint les rangs de cette secte maléfique. Je dois m’emparer d’elle et la ramener à son père, à son corps défendant si nécessaire.
- Comme c’est original ! »
Toudot avait l’air d’un rude combattant, et il ne réclamait aucune part du butin, une qualité toujours appréciée. Vertu ne connaissait pas le dénommé Isrok, mais elle supposait que si un roi envoyait un seul agent pour une telle mission, c’était quelqu’un de plutôt compétent. A supposer bien sûr qu’un traître mot de ce blabla fut vrai, ce qu’elle n’avait aucun moyen de vérifier. Mais l’histoire en valait une autre. Elle savait par expérience que ce genre de mensonge se décantait en cours d’aventure. Et l’aide de ce sicaire serait sans doute précieuse, parce que si jamais les choses tournaient mail, elle ne pouvait compter que sur la puissance de feu de ses trois branquignols, autant dire sur pas grand-chose.
Ils échangèrent une poignée de main, en silence.
« Ah, s’exclama alors Dizuiteurtrente, soucieux de se fondre dans le groupe, voici une aventure qui s’annonce sous les meilleurs auspices ! Il faut fêter ça comme il se doit ! Holà, ribaude, porte nous céans un tonnelet de ta meilleure bière, nous avons grand soif ! »
Il allait entonner le « Joyeux Chant des Compagnons du Heaume d’Or » lorsque les regards effarés de ses compagnons lui firent comprendre qu’il ferait mieux de se taire.
« Mais ferme donc ta grande gueule, abruti, tu ne sais donc pas ce qui arrive si jamais... »
Soudain, une voix grave et puissante, presque un rugissement, surgit de l’autre côté de la salle, couvrant sans peine les crin-crins des violoneux et les mâchouillages des convives.
« Par la hache barbue de Saint Naindeguerre, je sens venir une bonne bagarre ! Où êtes-vous, mes joyeux compagnons ?
- Trop tard... Malheur, je l’entends approcher !
- Fuyons ! La fenêtre, vite !
- Allez, montrez-vous, vous avez peur de Grosnain Marteaudacier ? Ne soyez pas intimidé, sauf si vous êtes des kobolds, ah ah ah !
- Mais que se passe-t-il, demanda le stagiaire tandis que tout le monde se carapatait.
- Ah, mais jette-toi donc par la fenêtre au lieu de tenir une conférence, t’en as bien assez fait pour la soirée. »
Dizuiteurtrente atterrit sur le sol boueux de la forge attenante à l’auberge, à la suite d’Ange et Corbin, qui avaient des années d’expérience dans le domaine de la fuite et s’étaient esquivés à une vitesse surhumaine. Vertu et Toudot suivirent, et dès qu’ils furent dehors, ils s’enfuirent sans demander leur reste et rejoignirent la route.
« Mais que fuyons-nous ?
- Pauvre fou que tu es, c’est un nain ! Tes bavardages inconsidérés ont attiré un nain sur nos traces. Ne sais-tu pas que dès que se forme une compagnie d’aventuriers, ils sont immédiatement pris en chasse par des nains qui veulent les rejoindre ? Pouah, la ville engeance barbue... Mais on ne t’a donc rien appris dans ton école ?
- Rien de tout cela, je crois.
- Ces humanoïdes trapus ne semblent sortir de leurs égouts puants que pour harceler les braves gens de leurs rodomontades grotesques, de leurs chansons vulgaires et de leur hygiène inexistante. On ne sait quel atavisme pousse ces nabots malpropres à poursuivre de leurs assiduités malsaines les honnêtes mercenaires et à leur soutirer leur or, tels des tiques attachées au flanc d’un chien. Mais cours donc au lieu de parler, nous avons encore une chance de distancer la demi-portion. »

Ils galopèrent ainsi encore quelques temps sur la lande embrumée, et parvinrent finalement à lâcher leur barbu poursuivant, dont les pattes courtaudes n’étaient certes pas d’une grande aide pour la course. Dès qu’ils eurent la certitude d’être sauvés, ils firent demi-tour et retournèrent à proximité du fameux poste d’observation.
« Ah, quel sot homme je suis. Je vois maintenant quelle était mon erreur.
- Ignorais-tu donc le fléau des nains qui frappe jusqu’aux meilleures compagnies d’aventuriers ?
- Totalement. Mais maintenant, sois-en sûre, je ne m’y ferai plus reprendre.
- Bien, excellente attitude. Mais n’oublie pas que dans notre métier, celui qui commet une erreur, ne fut-ce qu’une fois, peut perdre à jamais l’occasion d’en tirer un enseignement.
- Je saisis, maîtresse.
- Je ne crois pas. L’affaire était ici de peu d’importance, mais crois-tu que tu feras mieux lorsqu’il s’agira de mentir à un prince dément, de crocheter une serrure avant le passage d’une patrouille, de déjouer un piège mortel ? Feras-tu montre d’une meilleure tenue lorsque la sueur imprègnera ton front, que la peur fera trembler tes mains ? C’est cela que tu dois te demander avant de décider si tu souhaites continuer dans la carrière des voleurs ou te tourner vers une vie honnête.
- Je vois. Et je comprends maintenant mon erreur, dont je rougis. Enfin, fort heureusement, cette affaire n’a pas eu d’autres témoins que nous. Ah ah ah ! J’imagine que ma réputation serait définitivement ternie si cette navrante aventure venait par hasard aux oreilles d’un puissant personnage tel qu’Elnantel Finnileas. »
Tags: la catin de baentcher
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