aspexplorer (aspexplorer) wrote,
aspexplorer
aspexplorer

L'île maudite du professeur Bosch : 6

6 - Une bien étrange embuscade



Papa M'baya tenait le « Gibbon affolé », principal lieu de divertissement de Boma, qui tenait lieu de bar, de restaurant, de cabaret, de cinéma, de casino, de lupanar et de bureau de poste. Cette remarquable affaire avait la clientèle des colons de toutes origines, ainsi que de la bourgeoisie noire. Toutefois, Boma avait considérablement perdu de son influence au profit de Brazzaville depuis qu'on s'était mis à draguer le fleuve pour permettre aux cargos de le remonter, et c'est ainsi que la ville s'était peu à peu enfoncée dans le marasme et la torpeur qui étaient son triste lot. Ainsi, l'élite de Boma qui se prélassait ce soir là dans les allées du Gibbon aurait fait la honte de toute autre cité, contemplant d'un œil aviné le spectacle de sa propre déchéance, offrait un bien pathétique tableau. L'observateur de la nature humaine pouvait aisément reconnaître le négociant appauvri aux rêves coloniaux brisés venant chercher l'oubli dans l'alcool, la bourgeoise désargentée prête à s'offrir à quiconque lui promettra de la sortir de ce trou, ayant jeté ses dernières ressources dans le rapetassage de sa dernière robe de soirée et dans le maquillage qui camouflera quelques heures les premiers signes de la vieillesse, le jeune aventurier sans scrupules, déjà atteint par les symptômes du désenchantement, le fonctionnaire mal payé, mal noté, réfugié dans sa haine des hommes en général et des hommes noirs en particulier, et quelques trafiquants de toutes races, reconnaissables à leurs mises somptueuses, aux femmes vénales qui leur tenaient compagnie et au défilé des clients venant humblement les solliciter d'une faveur quelconque.
Une mulâtresse du dernier vulgaire faisait un numéro de chant assez quelconque sur la scène, mais après les émotions de la journée, nos compères se concentrèrent sur le menu, qui était tout à fait mangeable selon les critères locaux. Le Gibbon n'avait pas spécialement bonne réputation, mais le fait est qu'ils y passèrent une soirée tranquille, et ce n'est qu'une fois sortis que les choses se gâtèrent.
« Holà, messieurs-dames, vous avez du feu ? »
Sortirent de l'ombre cinq costauds appartenant à toutes les races de la Terre et arborant toute la variété des faciès de brute que l'on puisse imaginer. De toute évidence, à la façon qu'ils avaient de bloquer les deux côtés de la rue, c'était moins le vice tabagique que l'appât du gain et l'envie homicide qui motivaient leur sortie nocturne.
« Restez derrière moi, Lorna, suggéra Jack d'un ton soucieux.
- Pourquoi ça ?
- Je vous préviens, messieurs, tonna le Commissaire, je fais partie de la police.
- Tiens donc, la police. Allez, vous savez ce que nous voulons, donnez-le et il ne vous arrivera rien de fâcheux.
- Capitaine, bien que je répugne à donner satisfaction à ces ruffians, je pense que compte-tenu des circonstances, et pour la sécurité de miss Dale, nous serions bien inspirés de leur confier nos portefeuilles sans résistance.
- Vous parlez avec la voix de la raison, Commissaire, mais j'enrage ! Tenez, voici mon portefeuille, puissent ces quelques billets vous rester en travers de la gorge. Miss Dale, je pense que votre porte-monnaie devrait... »
Mais le chef des malfaiteurs se retourna vers une ombre presque indiscernable, tapie dans une ruelle aussi obscure qu'attenante. Quelqu'un était dissimulé là, quelqu'un qui fit émit une vive dénégation de la tête. L'arsouille, sachant que faire, revint à la charge.
« C'est pas ça qui nous intéresse ! Arrêtez de faire les malins, nous voulons l'Etoile de Diayema, immédiatement !
- L'étoile de quoi ? Demanda le commissaire, héberlué. Mais de quoi parle-t-il ?
- Mais je vous assure que je n'en ai pas idée. C'est quoi encore que cette histoire ?
- Comme vous voudrez, vous faites les fortes têtes, ça va vous en coûter. Allez les gars, caressons-leur un peu les côtes pour leur apprendre le respect. »
Ils avaient apporté pour ce faire de lourds bâtons pour trois d'entre eux, des coutelas pour les deux autres.
« Avant que vous ne commettiez l'irréparable, avertit le commissaire d'un ton qui illustrait à merveille le caractère viril, l'honnêteté me force à vous informer que je pratique assidument la savate. En garde, paltoquets !
- Le combat est inégal, renchérit Jack tout en se mettant en garde à son tour, mais pas plus que d'autres que j'ai menés et gagnés. Taïaut ! »
Deux truands patibulaires s'avancèrent vers les deux combattants dos à dos et la jeune actrice qui de toute évidence n'avait pas encore bien saisi la situation. Ce n'est que quand ils levèrent leurs bâtons qu'elle comprit la gravité de la rixe et se mit à pousser un hurlement strident (le même que celui de Lady Ysobel of Nordcuncumberland lorsqu'elle découvre le visage ravagé par la lèpre du Chevalier Bernhard de Chataudun s'en revenant des croisades dans « Kingdom of the Realm » de Mervyn Thorpe, 1939). Le premier se rua savagement vers le Commissaire qui, riche de quelque expérience en ces matières, devança l'attaque de son adversaire en avançant d'un pas, avant d'enchaîner un fouetté au genou et une violente claque au visage – technique interdite en savate, mais nous n'étions pas vraiment en compétition officielle. Jack, pour sa part, était plutôt partisan de la boxe anglaise et sans se laisser impressionner par le couteau de son adversaire, qui ne savait de toute évidence pas bien s'en servir, parvint à lui porter un rude coup au plexus suivi d'une sorte de crochet ou d'uppercut, avant qu'un de ses camarades ne vienne à sa rescousse.
Il s'en suivit un pugilat qui n'avait qu'un lointain rapport avec l'esprit sportif cher au baron Pierre de Coubertin, et au cours duquel l'étroitesse de la ruelle défavorisa grandement les assaillants. Du reste, nos héros étaient tous deux rompus au métier des armes, et si la carrière de malfaiteur est rarement exempte de brutalité, la vigueur brouillonne d'un va-nu-pieds des faubourgs ne peut en aucun cas égaler la science méthodique d'un véritable pratiquant des arts martiaux dûment entraîné dans le cadre d'une enceinte militaire, ni la force de caractère que l'on y acquiert. C'est ainsi que, après avoir pris quelques plaies et bosses, deux des voyous crurent plus avantageux pour eux de prendre la tangente, aussitôt suivi par deux autres, laissant le chef seul face à deux combattants certes plus très vaillants – car ils n'avaient que partiellement échappé à la rossée qu'on leur avait promise – mais résolus à faire toute la lumière sur cette violente affaire.
Mais avant qu'il ne put bafouiller « plutôt mourir que de parler » (laissons-lui en le bénéfice du doute), il se figea, une expression d'abrutissement total sur le visage, s'affala sur ses genoux, puis tomba face contre terre. Le Commissaire se pencha, puis dans la pénombre, put voir une minuscule fléchette émanant de son occiput épais.
« Empoisonné !
- Là ! »
Le bruit d'une cavalcade avait attiré l'oreille du Commissaire, qui aussitôt était parti à la poursuite du fuyard dissimulé dans l'ombre. Le bougre, cependant, n'avait pas participé au combat, de telle sorte qu'il était frais, et en outre, dans ces venelles tortueuses serpentant entre les sommaires habitations et que personne n'avait jamais reportées sur aucun cadastre, la longiligne silhouette du mystérieux inconnu à la sarbacane lui conférait un avantage sur la massive carrure du rondouillard fonctionnaire de police.
Mais sans doute le lâche assassin avait-il négligé de s'entretenir, car bientôt, le Commissaire commença à gagner sur lui. Bien qu'il fut hors d'haleine, la vision de sa proie se rapprochant à chaque foulée soutenait son courage et ses forces défaillantes. Sans doute Terrassol avait-il profondément chevillé à l'âme cette ténacité toute policière qui faisait l'honneur de toutes les maréchaussées du monde et le désespoir des malfaiteurs. Toujours est-il que cette estimable qualité faillit causer sa perte lorsqu'au détour d'un coin sombre encore plus sombre que le reste du quartier, qui se caractérisait pourtant par son caractère sombre, il fut trompé par son adversaire qui fit volte-face à une vitesse saisissante, avant de se pencher en avant. Son art consommé de la savate ne lui fut d'aucun secours, tant les mouvements de l'adversaire étaient fluides, rapides et maîtrisés : il fut basculé cul par dessus tête, et atterrit dans la poussière. Mais il n'avait pas dit son dernier mot, et bien que le fourbe criminel fut leste, notre brave Terrassol n'en était pas à son premier combat de rue ni, l'espérait-il, à son dernier. Notre ami, en effet, n'était pas seulement amateur de savate, mais avait aussi tâté dans sa jeunesse du chausson marseillais, sport de la même sorte où sont licites certains coups interdits ailleurs, en particulier les coups de jambes donnés lorsque la main est à terre. Ce coup de pied à l'aveuglette trouva sa cible, à savoir une cheville, et l'inconnu, ayant perdu un appui, tomba non loin du Commissaire, qui profita de l'aubaine pour le circonvenir et, s'asseyant sur le suspect, le maîtriser en lui portant la main à la gorge.
« Toute résistance est inutile, vous êtes en état d'arrestation. Vous allez nous suivre à la...
- Jamais, chien de Français, tu m'entends ? Jamais je ne tomberai entre vos griffes méphitiques d'occidentaux décadents ! »
Le Commissaire fut stupéfait d'entendre la voix, déformée par la haine, d'une femme. Il n'en pouvait distinguer le visage, mais il lui semblait qu'elle avait la scansion et l'accent très particuliers des peuples asiatiques. Soudain, les frêles mains de la suspecte se refermèrent sur son avant-bras. L'étreinte n'était pas bien forte, mais aussitôt, notre brave compagnon ressentit une vive douleur, comme si on lui enfonçait dix échardes de bambou simultanément dans la chair, parmi le délicat entrelacs de muscles qui actionnent les doigts et les poignets. Bientôt, la souffrance fut si atroce qu'il ne put même pas émettre un cri, ni faire le moindre mouvement.
« Misérable pourceau, je suis maîtresse dans l'art de prodiguer les Mille Agonies de Xiang Tchin, tu vas connaître une fin effroyable digne de ta perfidie.
- Cessez instamment ! Commanda alors Jack, qui venait d'arriver sur les lieux. »
La mince liane noire se redressa et, l'espace d'un instant, offrit son visage aux rayons de la lune. Un visage qui avait toute la beauté cruelle d'un démon. Bien qu'il fut doté d'une âme bien trempée, notre héros en fut frappé de saisissement durant un court moment, que la vénéneuse asiatique mit à profit pour ramasser une poignée de terre desséchée. Elle la projeta vivement à sa figure, et avant même que le nuage n'eut atteint ses yeux, la belle avait pris la tangente. Le Commissaire n'était plus en état de poursuivre la lutte, aussi Jack se retrouva-t-il seul à courir après la sombre beauté qui l'avait troublé, et bien malin qui aurait pu dire précisément la part de l'attirance et celle du devoir dans l'énergie qu'il déploya dans sa course parmi les misérables cahutes de Boma.
La dame en noir lui tendit quelques pièges, qu'il évita avec art, ses réflexes ayant été affinés par tant de légendaires combats aériens. Bientôt, elle déboucha sur une rue plus large et éclairée par un chiche lampadaire public, sous lequel une Citroën noire laissait tourner son moteur. Deux chinois vêtus à l'occidentale étaient descendus, armés de mitrailleuses Thomson, un troisième était au volant. Lorsque poursuivi et poursuivant firent irruption en terrain dégagé, la demoiselle s'écria :
« Abattez-le !
- Oui, miss Wang ! »
Le crépitement des Thomson suivit tout aussitôt, que Jack évita à grand peine. Il ne put qu'assister au départ en trombe de la voiture et de la mystérieuse inconnue.
Miss Wang...
Tags: l'île maudite
Subscribe
  • Post a new comment

    Error

    default userpic

    Your IP address will be recorded 

    When you submit the form an invisible reCAPTCHA check will be performed.
    You must follow the Privacy Policy and Google Terms of use.
  • 35 comments