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L'île maudite du professeur Bosch : 7

7 - L'œuvre civilisatrice de la France



Après avoir vérifié qu'il n'avait pas par mégarde hérité d'orifices surnuméraires d'origine balistique, Jack revint sur ses pas et se heurta au Commissaire Terrassol qui, toujours en proie aux tourments que lui causaient son bras endolori, avait néanmoins réussi à se lever pour venir à son aide. Ils retournèrent de conserve dans la ruelle afin de retrouver miss Dale, qui reprenait peu à peu ses esprits, assise par terre et assez désorientée. Ils y retrouvèrent aussi le chef de bande, qui n'avait pas bougé mais présentait encore quelques signes de vie.
« Vite, filons avant que la police ne...
- La police quoi ?
- Ah, c'est juste, excusez-moi Commissaire, j'ai quelques habitudes d'une vie antérieure, qui ne fut pas exempte de quelques friponneries.
- Je ferai comme si je n'avais rien entendu. Comment vous portez-vous, miss Dale ?
- Hein ? Mais qu'est-ce que je fais là ?
- Soyez sans crainte mon enfant, vous êtes en sécurité maintenant. Ah, quelle sottise fut la mienne, sortir sans arme !
- Vous pensiez sans doute la ville sûre, supposa Jack, mais il semble que nos ennemis soient plus décidés et téméraires que je ne le craignais. Mais qu'est-ce que ce cristal a donc de si extraordinaire ?
- Un cristal ? Ah oui, celui que recherchait ce personnage, là... Il est à craindre que nous n'ayons jamais le fin mot de cette nébuleuse histoire.
- Commissaire, j'ai un aveu à vous faire.
- Ah oui, vraiment ?
- Je vous entretiendrai de tout cela lorsque nous serons en lieu sûr. »

Il fallait avoir bien baroudé de par le monde et pas mal fait la guerre pour considérer que l'hôtel M'balayamba constituait un lieu sûr.
« Mais pourquoi ne pas m'en avoir parlé plus tôt ?
- Allons, Commissaire, il fallait que je juge de votre sincérité. Après tout, nous nous connaissons depuis deux jours, et dans une affaire qui s'annonçait délicate, il nous fallait avancer prudemment et choisir nos alliés avec circonspection.
- Je vois. Aurais-je été plus jeune que je me serais sans doute formalisé de tout ceci, mais hélas, le monde étant ce qu'il est, je comprends votre prévention. Donc, de toute évidence, cette mademoiselle... comment dites-vous qu'elle s'appelle ?
- Wang.
- Cette mademoiselle Wang en a après ce cristal que vous a confié le pilote Chinois. Wang, c'est chinois aussi. Que ces fourbes levantins convoitent cette pierre pour quelque raison qu'eux seuls connaissent, je le conçois, mais quel rapport entre eux et ces avions nazis ? Je suis prêt à parier que ces Chinois ne sont pas du tout des Allemands.
- Donc, un parti d'Allemands et un autre de Chinois convoiteraient la pierre, et se feraient concurrence, et iraient jusqu'à s'entretuer pour elle. C'est intéressant.
- Mais clair comme du jus de chique. Si le bonhomme survit, il nous en dira peut-être plus sur la pierre.
- Il est toujours vivant ?
- Oui, mais il délire et tient des propos incohérents. Je l'ai fait placer sous bonne garde au dispensaire. Il a donné une indication sur la pierre, si je me souviens bien, il a dit « l'Etoile de... » Ah, c'est un de ces noms Africains qui se ressemblent tous.
- L'Etoile de Diayema, compléta Lorna.
- Merci ma chère, oui, c'était cela. Quelle mémoire !
- C'est bien utile dans mon métier.
- Mais j'y songe, Diayema, c'est un nom que j'ai déjà vu quelque part. Oui, j'y suis, c'est une localité non loin d'ici, un petit village... où le Collège de France mène actuellement...
- Oui Commissaire ?
- ...des fouilles. Des fouilles archéologiques ! Nous y voilà ! Après l'Anneau de Nürburg, l'Etoile de Diayema est sans doute un autre artefact ancien que ces horribles doryphores veulent arracher au sol national pour les souiller de leur malédictions impies !
- Les morceaux du puzzle s'assemblent, en effet. Je suppose que le programme de demain est tout trouvé, rendre visite à la mission archéologique à Diayema.
- Tout à fait. Et avec un peu de chance, nous tomberons de nouveau sur miss Wang. J'ai divers sujets dont j'aimerai discuter avec elle.
- Miss Wang... Ça y est maintenant, ça me revient ! Bon sang, comment ai-je pu l'oublier ?
- Quoi donc, Capitaine ?
- Le pilote Chinois, avant de mourir, a eu le temps de me confier quelques mots auxquels j'ai prêté peu d'attention. Il a parlé du cristal, et il a prononcé deux noms. L'un d'eux était Wang. Je devais porter le cristal à Wang.
- Et l'autre nom ?
- C'était un Espagnol, un certain Diego Suarez. Celui-là n'a pas encore fait surface.
- Diego Suarez, vous êtes sûr ?
- Ça vous dit quelque chose ? Une connaissance à vous ?
- Non et ça ne risque pas. Diego Suarez n'est pas un homme, c'est une ville. Pour être précis, c'est un port.
- Excellent ! Nous savons donc où trouver miss Wang. Est-ce loin ?
- Oui, c'est loin. C'est un port au nord de Madagascar.
- Aïe. »

Comme toute œuvre grandiose, l'action civilisatrice de la France avait connu son lot d'heures de gloires, de personnages illustres et d'épisodes fameux donnés en exemple aux bambins des écoles. Nulle nation n'avait fait plus pour le progrès des sciences, des arts et des armes que le vieux pays de Ronsard et de Pasteur, sur d'improbables terres, aux confins du monde, flottaient fièrement les Trois Couleurs et, des pagodes du Tonkin aux villages de terre de Rhodésie, partout on avait gravé ces mots : « Liberté, Egalité, Fraternité », qui gonflait de fierté la poitrine de tout homme civilisé.
Et puis, l'œuvre colonisatrice avait aussi connu son lot de déboires fâcheux. Madagascar en faisait partie. Sans doute le malgache farouche ignorait-il de quels bienfaits il se privait en rejetant successivement à la mer les expéditions de Crémonne, Francassin et d'Argenlieu. C'est sans doute conseillés par le Parti de l'Etranger que ces sauvages avaient vivement repoussé les pacifiques escadres et divisions envoyées les convaincre d'accepter l'amitié de l'Empire Français. Une chose était certaine cependant : il avait fallu que quelque abominable magie créole fut à l'œuvre derrière les troupes de Madagascar pour qu'elles parviennent à vaincre la plus puissante armée du monde lancée contre elles. Il y avait dix ans que ces sanglants épisodes avaient pris fin, et il semblait bien que même les plus vifs tenants de la colonisation se fussent lassés d'envoyer navires et matériel se perdre dans les jungles infectes de la Grande Île, sans compter les dizaines de milliers de soldats qui s'y étaient fait occire et, disait-on, dévorer. Tant de dépenses, tant d'énergie pour échouer à conquérir un coin désolé et sauvage, en fin de compte, il apparut que la chose n'en valait pas la peine, et on fit la paix avec le roi Ramasoramandresy. Ça ne voulait pas dire que les Français étaient pour autant les bienvenus.

« Bref, ça ne va pas être une partie de plaisir.
- Je m'en doutais un peu. Mais nous devrions tout de même pouvoir monter une expédition discrète pour voir qui sont ces mystérieux Chinois. Peut-être pouvez-vous vous renseigner auprès de vos collègues, à Paris ?
- Je vais câbler de ce pas. Mais pour l'instant, ce n'est pas ce qui nous préoccupe. Demain, une longue route nous attend, je vous souhaite donc une bonne nuit.
- Soyez prudent, Commissaire, les rues sont peu sûres !
- N'ayez crainte, j'ai pris un pistolet au commissariat, et en outre, j'ai ma canne ! Car en plus de la savate, je suis expert en canne française.
- Excellente chose, Commissaire. Bonne nuit et à demain. »
Lorna et Jack devisèrent encore un moment dans la chambre de ce dernier, échangeant des impressions sur leur expérience de l'Afrique et des intrigues qui s'y déroulaient. Puis Lorna, assise au bord du lit, proposa :
« Il commence à se faire tard, n'est-ce pas ?
- Onze heures et huit minutes à ma montre, et elle est toujours à l'heure.
- C'est donc l'heure de se coucher.
- Ce serait prudent en effet, car comme l'a signalé le Commissaire, nous partons demain pour la jungle, ce qui risque d'être éprouvant.
- J'avoue que toutes ces émotions m'ont laissée pantelante, je crois que je perds mes moyens, Jack.
- Une raison de plus pour se mettre au lit.
- En effet, Jack. Ah, quelle est ma bonne fortune d'être à vos côtés, moi, une faible femme perdue dans ces tribulations meurtrières... Quel soulagement de pouvoir compter sur un vrai gentleman.
- Vos compliments me vont droit au cœur, Lorna. Bien, allons nous coucher.
- En effet.
- Ce serait bien.
- Voilà.
- Alors bonne nuit.
- Bonne nuit Jack. »
Et elle sortit dans le couloir, se demandant si au cours de toutes ces années passées à Hollywood, elle avait déjà observé un cas plus avancé de pédérastie.
Tags: l'île maudite
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