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L'île maudite du professeur Bosch : 8

8 - Les fouilles de Diayema



Sur la carte, Diayema n'était qu'à cent vingt kilomètres au sud-est de Boma. Mais il fallut presque toute la journée aux trois camions Berlier empruntés à la gendarmerie locale pour faire le trajet, en raison du retard du bac, du mauvais état de la piste jusqu'à Adiambono, puis de l'absence de celle-ci jusqu'à Diayema. Après avoir émergé des marécages et traversé des broussailles clairsemées, ils avaient émergé dans la savane d'un plateau surplombant la vallée du Congo, et progressaient à plus vive allure sur ce terrain dégagé où paissaient buffles, antilopes et girafes sous l'œil intéressé de quelques groupes de lions. La région, il faut dire, avait été peu mise en valeur, de telle sorte que si l'on n'était qu'à quelques heures d'un port moderne, on était déjà au cœur de l'Afrique la plus sauvage et la plus éternelle, et l'on ne se serait pas plus étonné que ça de tomber sur une tribu d'anthropophages n'ayant jamais vu d'homme blanc. Maintenant prévenus contre la détermination de leurs ennemis, ils avaient pris avec eux en renfort un détachement armé important composé de quatre policiers en uniformes, six gendarmes et surtout un peloton entier de tirailleurs sénégalais, avec une mitrailleuse lourde, deux mortiers de campagne et des munitions pour tenir un siège.
« Tout ceci est-il absolument nécessaire, Commissaire ? Demanda Lorna.
- Prudence vaut mieux que sérénité, et vertu est mère de persévérance, ma jeune amie ! Chez les Terrassol, on fait parfois des erreurs, mais jamais deux fois la même. Ainsi, je fais le serment solennel devant vous, et croyez que ma parole est connue comme étant fiable, le serment solennel donc de ne plus jamais sous-estimer les adversaires qui sont les nôtres. Nous savons qu'ils ont la maîtrise des airs, nous les soupçonnons d'avoir investi les mers, et nous les avons vus à l'œuvre au cœur même d'une cité de l'Empire Français, qui sait ce que ces diables étrangers peuvent encore inventer pour nous nuire. Je connais leur fourberie et leur absence de scrupules, et même si les moyens que j'emploie semblent un peu disproportionnés par rapport à ce que nous avons vu hier à Boma, je préfère en faire trop que pas assez.
- Voici qui est sagement parlé, Commissaire, approuva Jack. Vous autres Européens pêchez souvent par excès de prudence, certains diront de pusillanimité. Mais je vois avec satisfaction que vous n'êtes pas de cette trempe et que vous avez l'étoffe d'un homme d'action.
- Venant de vous, ce compliment me touche. En outre, j'ai câblé nos mésaventures à mes supérieurs, à Paris, je ne vous cachera pas qu'ils prennent la situation très au sérieux, et m'ont promis le renfort de gros moyens. Chez nous, on ne rigole pas avec la souveraineté nationale. Ah, mais on dirait que nous approchons. Le site des fouilles est cet étrange tertre que vous distingues là-bas, surmonté de ces pierres dressées.
- Ce lieu produit sur moi une étrange impression.
- Les indigènes appellent ces lieux « la pirogue céleste » dans leur langue. D'après ce qu'on m'en a dit, leur campement est juste au pied de cette éminence.
- Quel genre de découverte a-t-on faites ici pour que des scientifiques de Paris fassent le déplacement jusqu'à ce lieu retiré ?
- J'avoue l'ignorer, je suis policier, pas universitaire. Je gage que le professeur Mendoza se fera un plaisir de vous éclairer. »
Mais le professeur Mendoza n'allait pas éclairer grand monde, en tout cas pas sans le secours d'une séance de spiritisme.

L'affluence des animaux dans la zone trouvait maintenant une explication dans le triste spectacle qui s'offrit à leurs yeux d'un campement livré au massacre. Ils semblait qu'un cataclysme s'était soudainement abattu sur l'expédition Mendoza, balayant vies comme matériel. Les véhicules n'étaient plus que carcasses noircies et fondues de façon grotesque, les tentes avaient été jetées à terre et leur contenu, mobilier, instruments scientifiques et collections d'antiquités, jonchaient le sol alentour, brisés avec une maniaque constance. Quand aux membres de l'expédition eux-mêmes, est-il utile d'en dire davantage ? Dans sa grande miséricorde, la terre d'Afrique était prodigue en charognards qui avaient emporté les chairs avant qu'elles ne gonflent et ne se putréfient, dispersant les os dans la savane, et leur conférant, étrangement, une étrange dignité naturelle.
« Ne regardez pas, Lorna, ce n'est pas un spectacle pour une femme ! »
L'exclamation de Jack arriva bien trop tard, il y avait belle lurette que la malheureuse avait défailli et que Terrassol lui prodiguait quelque réconfort.
Après qu'ils l'eurent transportée dans les camions, Terrassol fit disposer ses hommes autour du campement avec la consigne de ratisser tout le périmètre à la recherche d'un indice. Il était inutile de les appeler à la circonspection, aussi fut-ce à pas de loup et Lebel au poing qu'ils exécutèrent les ordres. Pendant ce temps, lui et ses pandores explorèrent le camp à la façon policière. Il ne fallut qu'une heure pour confirmer ce qu'ils soupçonnaient.
« Il devait y avoir une dizaine d'hommes tout au plus, ils sont arrivés du côté de la piste d'aviation, sans doute de nuit. Ils se sont approchés par là, se sont regroupés derrière ces taillis que vous voyez ici, et ont bondi sur les malheureux qui furent sans doute massacrés dans leur sommeil. Ils ont commencé par tuer tout le monde, et ont achevé les blessés comme en témoigne les impacts de balle à la base du cou que nous avons observé sur la plupart des victimes.
- Ça ressemble à une opération militaire.
- Oui. Je crois qu'il n'y a pas besoin d'en dire plus. Une telle sauvagerie, une telle lâcheté contre des scientifiques sans défense porte indubitablement la marque du boche. D'après l'état des restes humains, ça a eu lieu il y a deux jours.
- Ça a donc eu lieu juste après ou juste avant que moi et miss Dale ne fassions connaissance avec cet avion Allemand.
- Ma foi, vous avez raison. Nous sommes sur la bonne piste, poursuivons notre enquête.
- Je crains hélas qu'il ne faille remettre, car la visibilité baisse déjà.
- C'est vrai, le soir tombe. Lieutenant ! Lieutenant ! Que diriez-vous de bivouaquer ici ? »

Pendant ce temps, dans une cave lugubre à l'emplacement inconnu, sous la lumière cruelle d'une ampoule pendant du plafond, sur une chaise de bois, nu comme un ver, était attaché Li Xuenbing. Il venait de subir une rude correction de la part de ses compagnons, sans que le regard charbonneux de miss Wang ne tressaille. Les yeux de celle-ci s'étaient rétrécis à l'état de deux fentes inclinées, comme il lui arrivait souvent lorsqu'elle tirait sur son fume-cigarette en jade gris. Li Xuenbing n'avait pas imploré pardon. D'une part parce qu'il était courageux, d'autre part parce qu'il savait que c'était inutile, il aurait eu plus de chances en suppliant un crocodile.
« Je suis déçue, monsieur Li, je suis extrêmement déçue. Je plaçais de grands espoirs en vous. Et mon père, lui aussi, vous tenait en grande estime. »
Il se tut, il n'avait rien à dire.
« Messieurs, regardez bien ce qui arrive à monsieur Li. Que cela vous serve d'avertissement à tous. Il a suffi d'une seconde d'inattention, il a suffi d'une maladresse pour que monsieur Li compromette la sécurité de notre organisation. Nous ne tolérons aucune faiblesse, messieurs, c'est ce qui a toujours fait notre force. Nous ne devons jamais relâcher concentration, fut-ce l'espace d'un battement de cil. Nous devons être impitoyables envers nous-mêmes, car c'est ce qui nous donne le droit d'être impitoyables envers les autres. Oh, monsieur Li, pourquoi a-t-il fallu que vous prononciez mon nom devant les ennemis du clan Ruqiu, monsieur Li ? Quel dommage... Je suis vraiment très déçue. Monsieur Mong !
- Oui, miss Wang ? »
Il s'avança alors un colosse, un véritable titan à la face large, au torse puissant et aux membres démesurément musclés, un mongol à en croire ses traits. Il évoquait une montagne, en vérité, par l'impression de force qui émanait de lui. Et en outre, si on discutait un peu avec lui, on s'apercevait aussi qu'il était presque aussi intelligent qu'une montagne.
« Monsieur Mong, montrez à monsieur Li à quel point je suis déçue.
- Oui, miss Wang. »
Il s'avança vers Li, tremblant d'appréhension, se planta devant le malheureux sans défense et prit une grande inspiration. Il leva la main droite, large, énorme, au-dessus de la tête du pauvre homme terrifié, l'ombre s'étendit sur son visage, telle une araignée géante s'approchant lentement de sa proie emmaillottée, puis il s'exclama :
« Elle est déçue beaucoup. Un tas haut comme ça, je crois. Hein miss Wang, c'est ça ? Hein ? »
Le visage fatigué de Miss Wang tomba dans sa main gauche gantée de noir en signe d'extrême lassitude.
« Tuez-le, monsieur Mong. Juste, tuez-le. »

Pendant que certains des hommes préparaient le camp et le dîner, les autres rassemblèrent tous les ossements qu'ils purent trouver, et les placèrent avec respect dans une fosse qu'ils recouvrirent de terre. Une fois que le chacal et le vautour ont rongé les chairs, il est impossible de distinguer le blanc du noir, le professeur d'université du berger recruté pour creuser le sol, aussi laissa-t-on aux tirailleurs qui avaient de la religion – en l'occurrence, musulmane – le soin de dire quelques mots, de chanter une complainte et de danser sur la tombe. Puis on passa à table, dans une ambiance que l'on imagine peu enjouée.
« Et bien sûr, aucun document qui explique ce que ces savants étaient venus chercher ici. Il faudra que je me renseigne auprès du Ministère, à Paris.
- Je pense que nos adversaires ont dû faire ça pour brouiller les pistes.
- Certainement. Dix hommes en armes, tout de même, ça en fait du monde.
- Oui commissaire ?
- Je me disais, c'est surprenant qu'une troupe Allemande puisse passer inaperçu. Supposons qu'ils aient abordé près des côtes, il leur aura fallu crapahuter près de soixante kilomètres à travers la jungle hostile. C'est un beau baroud.
- Pas nécessairement. Peut-être s'agissait-il de parachutistes. Un avion les aura largués là de nuit... voyez, la lune est assez grosse en ce moment, les circonstances permettent ce genre d'opération. Le terrain d'aviation, juste derrière le camp, aurait fait un point de repère idéal, parfaitement visible et dégagé.
- C'est de là que provenaient les traces ! Mais pour le retour ?
- Après qu'ils auront accompli leur triste besogne, ils auront appelé l'avion par radio, qui se sera posé en sûreté, guidé par quelques fanaux qu'ils auront apportés pour l'occasion.
- Ça se tient, ma foi. Un beau plan de scélérats !
- Et si nous allions enquêter sur place ? Peut-être trouverons-nous des restes de parachute ou des traces d'atterrissage pour conforter notre thèse.
- En pleine nuit ? Ça peut attendre demain.
- Je crains que non. En effet, si nous avons raison, nos boches sont loin à l'heure qu'il est. En revanche, si nous ne trouvons rien, ça voudra dire qu'ils auront peut-être fait comme vous le disiez, à savoir à pied par la brousse. Dans ce cas, à moins qu'ils ne soient particulièrement bons marcheurs, ils sont sûrement encore quelque part dans la nature, à crapahuter. N'oubliez pas qu'ils sont en terrain hostile, qu'ils doivent porter du matériel et qu'en outre, ils doivent être discrets ! Ça doit les ralentir terriblement.
- On pourrait alors les intercepter au sortir du bois ! Ou mieux, intercepter le navire chargé de les récupérer ! Et de là, remonter jusqu'à notre porte-avions ! Vous avez raison Capitaine Whiskers, pas de temps à perdre.
- Oui, mais il y a quand même quelque chose qui m'étonne sur cette piste.
- Quoi donc ?
- Je comprends tout à fait qu'une expédition scientifique perdue dans des régions aussi hostiles ai besoin d'un ravitaillement par air, ce qui les a poussés à débroussailler cette bande de terrain.
- C'est la logique même.
- Mais dans ce cas, pourquoi est-ce qu'on s'est tapés une journée entière de camion tape-cul alors qu'en vingt minutes de vol, je vous posais à comme une fleur ?
- Ah, euh... Eh bien, il y a une explication tout à fait logique à ça.
- Et qui est ?
- Et qui est que j'y ai pas pensé. Allez, en route, retournons ce champ de luzerne de fond en combles ! »

Et c'est comme ça qu'à près de neuf heures du soir, les armes à la main et la lampe torche dans l'autre, nos deux compères, suivis de miss Dale qui s'estimait plus en sécurité aux côtés de ses héros, et d'une demi-douzaine de volontaires, se mirent à remonter la piste en quête d'indices. Ils trouvèrent bien les traces d'atterrissage d'un certain nombre d'aéronefs, mais sans pouvoir déterminer d'où ils provenaient, car sur la terre desséchée, même l'œil exercé et la science aéronautique du capitaine Whiskers ne parvenait à distinguer la trace de pneu allemande de la française.
Sous la lune généreuse de ses rayons, la rude terre d'Afrique paraissait être issue de la fantasmagorie d'un de ces peintres avant-gardistes qui faisaient scandale au salon de Paris. Chaque détail de la végétation, du relief, se dessinait avec une précision accrue, des ombres improbables embrassaient le sol clair tels de mortels reptiles et du bruissement de la savane, si assourdissant dans la journée, on n'entendait plus que la stridulation des cigales, le zinzulement des moustiques, le croondage des fourmis et le glapissement de quelque chacal.
Soudain, il y eut un bruit dans les fourrés, en lisière de la piste. Un animal ? Non, la course était humaine. Jack se lança aussitôt à sa poursuite.
Tags: l'île maudite
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