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La catin de Baentcher II - Chapitre 11

Chapitre 11. La geste de Cléodocte le Maudit



« Ah l’innocent ! Il a vraiment dit ça ?
- Ce sont ses propres mots. Vraiment, sur ces trois branquignols, je crois qu’il n’y en a pas un pour rattraper les autres.
- Tu es injuste, ma douce Vertu. L’erreur de ce jeune apprenti était vénielle et due à l’insuffisance de sa formation.
- Insuffisance, insuffisance, quand on pense que c’était un des meilleurs de sa promotion. Et moi, j’ai eu quoi comme formation ? J’ai pas fait les écoles de voleurs, moi, j’ai appris sur le tas. A la dure. Mais au moins pour les nains, je savais qu’il fallait s’en méfier.
- Et tu en as profité pour acquérir bien des compétences utiles.
- Eh mais... c’est pas vrai que tu veux déjà remettre ça ? Eh bien, monseigneur, quelle ardeur ce soir !
- Tu sais que j’aime bien te voir blessée et bandelettée comme ça ?
- Tu es un porc. »

Vertu entretenait avec Elnantel, le maître-voleur de Baentcher, une relation fondée sur de saines bases : on ne parle pas du boulot, on se retrouve en douce le soir dans une garçonnière pour discuter spirituellement de culture, d’archerie et de politique autour d’un souper fin, et en général, on finissait la soirée par des scènes d’action du genre que l’on voit rarement dans les films de Jackie Chan, bien qu’eux aussi fissent eux-mêmes leurs cascades. Vertu se convainquait que par ces escapades, elle soignait sa carrière de voleuse. Elnantel se trouvait très malin de profiter gratuitement des services d’une agréable professionnelle, ou bien se disait qu’il prenait ainsi le pouls de la base de ses troupes. Tout ceci était purement utilitaire car évidemment, il n’y a pas plus d’amour que d’honneur chez les voleurs. En principe.
Et bien évidemment, personne n’était au courant que les intéressés, l’un comme l’autre étaient maîtres dans l’art de la dissimulation. Et puis, même s’ils l’avaient vu de leurs yeux, les voleurs de la guilde n’y auraient pas cru. D’une part parce qu’Elnantel était un elfe, et par conséquent, plus que suspect d’avoir peu d’intérêt pour les femmes. Ensuite parce que le Sénéchal était d’une ineffable beauté, d’une élégance rare et d’une sophistication qui, normalement, le mettait à l’abri de fréquenter les putains repenties sorties du ruisseau, d’autant que Vertu n’était pas la plus gracieuse des jouvencelles du royaume. Ce n’était pas la plus moche non plus, notez bien. Elle était juste un peu trop quelconque pour susciter les passions immortelles des chevaliers errants et autres peigne-culs de cette sorte.
Mais trêve de digression, et revenons à l’action, je vous prie. Où en sont-ils ?
Pouah ! Mais telle n’est pas du tout la matière de notre récit !
Bon, en attendant qu’ils aient fini leurs cochonneries, je vais vous narrer la geste de Cléodocte le Maudit.

Fruit du viol d’une pucelle par un démon, Cléodocte le Maudit ne connut jamais sa mère, morte en lui donnant le jour. A sa naissance, son grand-père, ravagé de chagrin, ne voulut pas même le voir et résolut de s’en débarrasser avec horreur en le boutant hors du castel familial. Il le confia à l’un de ses plus preux chevaliers, afin qu’il l’éloigne du donjon et, dans le secret de la grande forêt, le tue. Ainsi le noble chevalier, chargé de sa lourde mission, partit-il vers le levant, le cœur serré. Arrivé au lieu dit, et ne pouvant se résoudre à commettre un tel crime, le fer-vêtu abandonna le couffin et son vagissant contenu aux flots déchaînés d’un torrent de montagne. Il dévala ainsi les gués et les cataractes, brinqueballé dans les embruns de l’onde glaciale, et il ne faisait nul doute que l’issue serait bientôt fatale à l’innocent bébé si jeune marqué du sceau d’un tragique destin. Mais il advint que les dieux veillaient sur la destinée du nourrisson, qui franchit sans encombres bien des cascades et d’étroits défilés, avant d’être recueilli par un centaure vieux et sage qui l’éleva et l’éduqua en toutes sortes de matières, aidé par trois nymphes. Il apprit ainsi tout ce qu’un jeune homme doit savoir des dieux, des armes et de la magie. Il fortifia son corps qui devint robuste tel le tronc d’un jeune chêne. Et lorsqu’il eut atteint l’âge de ceindre ses reins de la toge virile, il chaussa le cothurne et s’en fut par les chemins découvrir le vaste monde. Il se trouvait que la déesse Romani l’avait pris en affection, et dans le secret d’un temple, prenant l’apparence d’une vestale, elle lui fit don d’un bouclier enchanté que nulle lance ne pouvait transpercer, et d’un glaive magique que nulle armure ne pouvait arrêter.
Aujourd’hui encore, lorsque Cléodocte reçoit des collègues de bureau pour boire l’apéritif, comme il en a l’habitude le vendredi soir après le boulot, il les leur montre, accrochés au mur. Car Cléodocte avait oublié d’être sot, et plutôt que de naviguer sur des galères approximatives en compagnie de soldats Bardites aux mœurs douteuses, d’emmerder les minotaures, les méduses, les harpies et les cyclopes dans leurs antres malpropres, de provoquer l’ire des dieux et de finir aveugle, fou ou changé en statue de sel, il avait préféré laisser toutes ces conneries rétrogrades à d’autres et trouver un honnête emploi dans une banque, où il était courtier en produits dérivés sur matières premières.

« Et donc, tu comptes partir donjonner dans cet état ?
- Oh non, je vais me rhabiller.
- Je voulais dire : avec un bras en moins. Attends, j’ai là quelque chose qui pourrait t’être utile.
- Un parchemin de « troisième bras ».
- Non, mieux. Ah, la voilà. Tiens, bois ceci.
- Cieux tout puissants, quel est ce liquide scintillant d’un éclat marmoréen dont les essences mystiques exhalent les fragrances vaporeuses d’une magie hors du temps issue de la millénaire science du Beau Peuple ?
- Ben, c’est une potion de guérison.
- Mais je ne veux rien accepter de toi, je puis me débrouiller seule !
- Sûrement, mais tu te débrouilleras seule plus facilement si tu es entière. Tu t’en es plainte toi-même tout à l’heure, tes compagnons sont peu fiables. Il me serait désobligeant que tu mourusses de male mort dans quelque souterrain infect pour avoir négligé de prendre soin de toi.
- Tu t’inquiètes pour moi ?
- J’ai de grands projets pour toi, Vertu.
- Ouais. J’imagine bien le genre de projet que c’est.
- Pas seulement.
- Mais c’est une question de principe, je ne puis accepter.
- Les cimetières sont pleins d’imbéciles qui avaient des principes. Je te croyais plus intelligente que ça. Bois. »

Elnantel connaissait bien son amante, et si elle était fière de son indépendance, elle était encore plus fière d’agir toujours avec le plus parfait égoïsme et en suivant le fil de son intérêt. Elle prit donc la potion, sans la boire, et en accepta deux autres, au cas où.
Tags: la catin de baentcher
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