aspexplorer (aspexplorer) wrote,
aspexplorer
aspexplorer

L'île maudite du professeur Bosch : 10

10 - Le professeur Mendoza



Sans doute dans les premiers jours de l'expédition, le Professeur Mendoza était-il tombé par hasard sur cette excavation, et l'avait-il dissimulée sous le couvert d'une modeste cabane de chantier. Le trou, à peine suffisant pour livrer passage à un homme, semblait de prime abord naturel, toutefois l'œil exercé d'un géologue aurait trouvé particulièrement curieux la formation d'une grotte dans ce type de terrain, un chaos de roches diverses sans rapport les unes avec les autres. Le boyau était presque vertical, aussi la progression était-elle périlleuse, d'autant que la surface humide des pierres ne facilitait pas les choses. Toutefois, l'étroitesse même du passage constituait une sécurité, de sorte qu'une fois familiarisés avec ce nouvel environnement, ils purent à loisir s'y déplacer, non sans avoir pris la précaution de laisser derrière eux une corde solidement fixée à un argousier vivace.
Bref, ils descendirent, jusqu'à buter sur un obstacle infranchissable, pour la bonne raison qu'il était en métal. Une sorte de plaque bombée en bronze, semblait-il, à la surface noircie, bosselée, trouée de bulles comme l'une de ces bombes volcaniques projetées des entrailles de la terre. Cependant, on l'avait récemment poli par endroit, de telle sorte que l'éclat cuivré de l'alliage, dans la pénombre du boyau, pouvait dans le faisceau des lampes électriques se confondre avec l'or. Un lacis de lignes parfaitement droites était taillé dans la masse, depuis des éons si l'on en croyait la corrosion ; ces rides se croisaient régulièrement, ne laissant aucun doute sur leur nature manufacturée. S'agissait-il du bouclier de quelque improbable hoplite Africain ?
« Mais qu'est-ce qui est donc enterré là ? S'exclama le Commissaire.
- Je n'en ai aucune idée, lui répondit le Docteur Lavanture. Mais ça a dû être un travail de titan ! Voyez, nous sommes bien dix mètres sous terre, il a fallu déplacer des milliers de tonnes de roches pour enterrer cet objet !
- Et selon vous, cette surface métallique s'étend sur quelle superficie ?
- Bien malin qui peut le dire.
- En tout cas, je ne vois rien ici qui justifierait qu'on s'adonne au meurtre, même si l'esprit sournois de ces maudits boches n'a jamais eu besoin d'un bien épais prétexte pour s'y livrer.
- Alors, que trouvez-vous ? S'enquit Jack qui descendait à son tour dans le minuscule espace.
- Pas grand chose, voyez vous-même. Rien que cette... Oh, regardez, les lignes ! »
Les lignes, en effet, gravées dans le bronze ancien s'étaient emplies de perles de lumière, de menues étincelles bleues scintillant très distinctement dans l'obscurité ambiante, et dessinant un fascinant ballet centré autour d'une section de la surface, l'une de celles qui avait été polies récemment. A y regarder de plus près, le centre de cette section, formant une étoile à huit branches, était creusé d'une cavité que l'on aurait pu croire due à un choc ou à un défaut d'un moule.
« Fascinant, observa le Commissaire. On dirait que plus vous vous approchez, plus la lumière augmente. Avez-vous une explication ?
- J'en ai une, oui ! »
Aussitôt, le viril aviateur plongea sa main sous sa chemise et saisit le cristal qu'il avait dissimulé contre son torse puissant.
« Bon sang, mais c'est bien sûr ! L'Etoile de Diayema est une clé !
- Qu'est-ce donc ?
- Sans doute la raison pour laquelle vos collègues sont morts, Docteur. Reculez, mes amis, il y a peut-être du danger. »

L'intrépide aviateur ne fit pas mentir sa réputation et, tandis que ses camarades remontaient de quelques mètres à l'abri des surplombs rocheux, il se pencha jusqu'à toucher le bronze du doigt. Des ruisselets de lumière s'écoulaient maintenant des menus chenaux et s'échappaient de la surface corrodée. Son intuition semblait bonne : voici que les évanescentes lueurs s'organisaient en courants, en volutes et en tourbillons qui s'accrochaient au minuscule cristal que Jack tenait dans sa main gantée de cuir. La taille et la forme étaient miraculeusement semblables aux dimensions de la dépression. Sans réfléchir, il l'y déposa bien au centre.
A cet instant précis, les lumières s'éteignirent.
Quelques secondes de perplexité plus tard, une série de cliquetis fut audible, loin, dans les tréfonds mystérieux de cette mécanique.
Puis, Jack nota la disparition instantanée d'une bonne fraction de la plaque de métal qui le soutenait. Il s'en rendit compte car il tomba en chute libre dans les ténèbres en poussant un petit cri suraigu et totalement ridicule que nous pourrons retranscrire par « Yeahiyik ! ».

Il est toujours déplaisant d'atterrir le visage en premier sur un sol ne métal. Celui-ci était incliné de quelques degrés, et couvert de poussière. Dans le cône de sa lampe de poche, qui avait chu avec lui, Jack s'aperçut toutefois qu'il se retrouvait maintenant dans une salle assez exiguë et, heureusement pour lui, for basse de plafond, pas beaucoup plus de deux mètres. Avant de se relever, il rassura ses compagnons d'une bravade aussi niaise que douloureuse, ramassa précipitamment l'Etoile de Diayema, et enfin, s'enquit de savoir si des fois, il n'était pas entouré d'ennemis s'apprêtant à l'égorger. Il n'y en avait pas.
Nul ne prononça une parole en découvrant le réduit poussiéreux. Sur la majeure partie de leur surface, certains murs étaient simplement brunis par les ans, les siècles sans doute, mais encore nets, de sorte que l'on pouvait distinguer les joints entre les plaques. Par endroit cependant, le temps, complice de la corruption, avait trouvé un chemin et corrodé le bronze en épaisses coulées d'oxydation mêlées de calcaire. Un des côtés de la salle rectangulaire avait cédé sous la pression de la terre et des blocs de rochers, qui avaient à moitié englouti deux sièges ovoïdes à l'aspect confortable, ainsi qu'une barre de métal doré terminée par deux poignées tordues. Les murs en bon état présentaient des cadrans et des interrupteurs de toutes tailles et de tous aspects. Certains panneaux métalliques étaient tombés, révélant de complexes mécanismes dont le sens échappait assurément à tout le monde. Dans la zone opposée à celle que la terre avait envahie, et qui était légèrement surélevée par rapport au reste, se trouvait une protubérance pouvant évoquer une poignée, ce qui attira l'attention du Commissaire. Celui-ci tira, puis comme rien ne venait, tira plus fermement. La poignée lui resta dans la main, et le panneau tomba en poussière à ses pieds. A l'intérieur, voici des éons, était plié bien sagement un costume bariolé et encore souple, attendant un propriétaire qui ne viendrait jamais. Il le déplia et en évalua la morphologie.
« En tout cas, ce sont des humains qui ont bâti ce refuge. Voyez, cette tenue pourrait m'aller assez bien. Je pense même que son porteur avait un embonpoint similaire au mien. Je note cependant que la mode a beaucoup changé depuis son époque. Tiens, il portait des lunettes ! Vous avez trouvé quelque chose Capitaine ?
- Regardez cette étrange console. On en trouve de semblable dans les bases de l'US Air Force que j'ai visitées, mais voyez l'écriture dans laquelle sont rédigés ces étiquettes, je n'en ai jamais vue de semblable.
- C'est la langue des Anciens ! S'extasia le Docteur Lavanture. Cette langue dont l'humanité a presque tout perdu, hormis de rares témoignages miraculeusement préservés des outrages du temps.
- De rares témoignages, tels que l'Anneau de Nürburg ?
- Oui, exactement, fit le Docteur, un peu surpris. Vous connaissez l'Anneau de Nürburg ? Vous vous intéressez à l'archéologie, Capitaine ?
- C'est assez récent. Oh mais... voyez, ce petit creux, ici même, dans la console ! C'est le même que celui qui garnissait le plafond, en mieux conservé. Je me demande si...
- Attention Jack ! »
Mais parfois, l'esprit est perturbé par ses propres accès de frénésie et, sous l'emprise de l'émerveillement procuré par sa propre découverte, il n'écouta pas un mot des avertissements de Lorna et glissa le cristal dans le renfoncement de l'antique console. Aussitôt, elle s'anima d'une vie mécanique, précise et efficace, comme si elle était sortie deux jours plus tôt de l'atelier de ses mystérieux créateurs. Un cône de lumière blanche transperça soudain les ténèbres, éclairant au milieu de la pièce une figurine d'une trentaine de centimètres qui n'y était pas la seconde auparavant. Une étrange figurine, transparente et animée, celle d'un homme de race blanche, d'âge assez avancé, aux cheveux gris et rares, et portant d'impressionnantes moustaches. Contrairement à ce à quoi nos compagnons s'étaient plus ou moins attendus, il n'était pas revêtu de quelque extravagante et futuriste combinaison de caoutchouc bariolé aux excroissances carnavalesques, mais d'une tenue tout à fait civilisée d'explorateur colonial, n'y manquaient ni les bandes molletières, ni le casque colonial.
« Ça alors, s'exclama Lavanture, c'est le Professeur Mendoza !
- Mais... n'était-il pas mort ?
- Autant qu'on puisse l'être ! Il nous apparaît d'au-delà des... Attendez, il nous parle. »
En effet, la voix fatiguée du vieux scientifique se faisait entendre, mêlée à un grésillement semblable à celui d'un gramophone.
« J'y suis, s'extasia Lavanture, c'est de la télé-vision ! Les Allemands ont récemment présenté un système semblable, permettant de transmettre une image aussi facilement qu'on le fait pour le son à l'aide du téléphone ou de la TSF !
- Chut, on essaie d'écouter ce que dit Mendoza.
- ...c'est probablement que je serai mort, fatal destin que m'aura infligé un ennemi implacable. Je vous demande donc, monsieur Ming, de bien vouloir remettre ce cristal à notre ami maître Wang, il saura quoi en faire. Mais je dois vous mettre en garde : mon adversaire, qui est maintenant le votre, est un être retors, d'une grande malveillance, et dont l'intelligence le dispute à la folie ! Quoi qu'il advienne, jamais le Professeur Bosch ne doit mettre la main sur le cristal ! Dieu seul sait quelles abominations peuvent sortir de ce cerveau dément si jamais il entre en possession de l'Etoile de Diayema, Dieu sait si nous pourrons l'arrêter dans sa course à la destruction. Je doute que les nazis eux-mêmes aient compris quel péril représente ce fou... Si jamais vous êtes en danger d'être pris par eux, si jamais vous risquez de perdre l'Etoile, il vaut encore mieux vous en débarrasser. Oui, moi, un scientifique, je rougis de le dire, mais il est des connaissances qui ne devraient pas être données à certains hommes, il est des savoirs funestes qui gagneraient à rester enfouis. Je vous souhaite bonne chance, monsieur Ming, vous en aurez besoin car vous seul pouvez sauver l'humanité de la tyrannie. Fin d'enregistrement. Fin d'enregistrement. Bon, il est où le bouton sur ce merd. »
Le silence revint, ainsi que l'obscurité.
« Comme c'est poignant. Voyez le courage de cet homme qui, confronté à l'imminence de sa propre mort, a songé à poursuivre son œuvre, quelle que puisse être l'œuvre en question.
- Tout à fait, quelle tragédie, et en même temps, quelle grandeur dans le... Oh, mais regardez, il y a un autre message on dirait. »
L'appareil se ralluma, et le cône de lumière bleutée réapparut, projetant cette fois la silhouette d'une jeune fille un peu potelée mais néanmoins ravissante en robe blanche. Elle répétait en boucle la phrase suivante :
« Aidez-moi Obiwan Kenobi, vous êtes mon seul espoir. »
Les compères se regardèrent en silence, interdits, puis le Commissaire Terrassol se racla la gorge et dit « Je suggère que nous nous concentrions sur l'affaire qui nous soucie présentement et qui est déjà assez nébuleuse, parce que si on s'occupe en plus de cette charmante dame, je crains que l'on se disperse un peu. »
Tags: l'île maudite
Subscribe
  • Post a new comment

    Error

    default userpic

    Your IP address will be recorded 

    When you submit the form an invisible reCAPTCHA check will be performed.
    You must follow the Privacy Policy and Google Terms of use.
  • 24 comments