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L'île maudite du professeur Bosch : 11

11 - Alphonse Bertillon



Cahin-caha, la Panhard du Commissaire s'avançait dans les rues de Boma encombrées d'étals, de mules et de charrettes, parmi lesquels se dandinaient, orgueilleuses, moult ménagères aux boubous chamarrés dérangeant les poules et les chiens du bout de leurs sandales (car c'était le jour du marché).
« Ah, s'exclama le policier, j'enrage de devoir laisser l'Afrique derrière nous alors que ce maudit porte-avion rôde encore dans les parages !
- Malheureusement, ni mes patrouilles aériennes, ni celles de l'Armée de l'Air n'ont donné le moindre résultat. Je pense qu'ils ont dû prendre le large, ces lâches, dès qu'ils se sont su démasqués ! Songez que depuis notre mésaventure aérienne, aucun aéronef suspect n'a plus été repéré au-dessus de la région.
- Vous avez raison, Jack, ils ont dû prendre la tangente.
- Et ces affreux Chinois ? Demanda Lorna, assise à l'arrière. Pensez-vous qu'il soit vraiment prudent d'aller à leur rencontre ? Après tout, la dernière fois que nous les avons rencontrés...
- Ce n'est guère prudent, en effet, mademoiselle Dale, exposa le docteur Lavanture. Nonobstant, compte-tenu des circonstances, il n'y a d'eux que nous pourrons tirer les éclaircissements qui s'imposent.
- Mais docteur, pour quelle raison nous suivez-vous ? Après tout, cette affaire ne vous concerne pas. Vous souhaitez venger vos amis ?
- La vengeance, mademoiselle, est malséante à l'homme de science. Non, je cherche les réponses aux questions primordiales qui m'ont fait me lancer dans les humanités. Qui sommes nous ? D'où venons-nous ? Pourquoi les civilisations humaines, si dissemblables dans leurs apparences, sont-elles pourtant profondément similaires ? Y a-t-il eu, à la racine de notre espèce, un événement fondateur, une civilisation-mère, génératrice de nos langues, nos coutumes et nos religions ? Voici ce qui me meut, mademoiselle : la quête du savoir. Cependant, j'ignore pour quelle raison vous tenez tant à nous suivre.
- Eh bien, je n'ai rien de mieux à faire, puisque le tournage du film est annulé.
- Ah bon.
- Tenez, fit le Commissaire, nous voici enfin arrivés à l'aérodrome. »
Mais un colporteur de Nolo ayant fait du rentre-dedans à un kebab ambulant, ce qui avait occasionné la survenance d'un embouteillage monstre, qu'ils évitèrent tout simplement en faisant les dernières centaines de mètres à pied.
« Bien des mystères restent en suspens dans cette affaire, dit alors le Commissaire. Espérons que nous trouverons à Madagascar plus de réponses que de questions.
- Oui, et à ce propos, nota Jack, j'espère que votre avion sera discret, car je crois savoir que les relation entre Madagascar et la France sont toujours tendues. Il faudra agir dans la clandestinité.
- Et la célérité, Capitaine, et la célérité !
- Ils sont agaçants, ces moustiques, se plaignit Lorna.
- Certes, certes, c'est l'Afrique. Avez-vous prévu un terrain d'atterrissage ?
- Eh bien, ce n'est pas exactement une piste. Nos services ont repéré une zone, au sud de Diego Suarez, qui sera propice à notre arrivée. Des partisans de la France devront nous y attendre. Je suppose que vous savez piloter un planeur ?
- Il m'est parfois arrivé de poser un avion avec un moteur en panne, on peut considérer que c'est un planeur. Mais je me demande comment vous comptez nous faire traverser toute l'Afrique et une bonne partie de l'Océan Indien dans ce genre d'engin.
- Eh bien... Oui Lorna ?
- Non, c'est ce bourdonnement incessant, ça me rend folle. On dirait que ça augmente de minute en minute.
- N'y prêtez pas attention. Donc, pour ce qui est de votre avion là, il faudra qu'il soit particulièrement discret...
- Ai-je parlé d'avion ?
- Oh my... god...
- Qu'y a-t-il encore, Lorna ? Pourquoi ces moustiques vous préoccupent-ils tant ? »
Mais il n'y avait pas que Lorna que les moustiques préoccupaient. En l'espace de quelques secondes, tous les occupants de la rue s'étaient tus et, cois autant qu'incrédules, ouvraient des yeux ronds. Le grondement sourd emplissait maintenant les ruelles d'une palpable terreur. Puis, le responsable de ce vacarme fit son apparition, lentement, majestueusement, au-dessus de la ligne approximative des toits branlants et brûlés par le soleil. Et s'il volait bien, à moins qu'il ne se fut agi d'un surprenant spécimen de trois cent mètres de long, ce n'était certes pas un moustique.
« Ah, fit le Commissaire avec contentement, on dirait que notre véhicule est arrivé. Venez, mes amis, pressons le pas, nous pourrons assister au spectacle de l'amarrage, qu'on m'a dit des plus surprenants. »
Et dans le ciel, le titanesque dirigeable aux couleurs de la Police Nationale émit un long jet d'eau avant d'amorcer sa manœuvre d'approche.

La complainte de Noël Trouvé
Interprété par Bergerine Marsupiaud
Paroles de Gustave Didis
Sur une musique de Rémi Lure


Quand on est un enfant d'l'assistaaaance
On finit rarement dans la finaaaaance
Quand on a grandi dans la misèèèère
C'est pas banal qu'on devienne notaiiiire
Quand on a jamais vu ses pareeeeents
C'est commun qu'on devienne un hareeeeng
Mon Noël a grandi comme un rat
C'est com'ça qu'il est dev'nu malfrat.

(refrain)
Il n'avait plus de papa
Il n'avait plus de maman
Comme on l'avait trouvé à Noël
On l'appelait Noël Trouvé
Jusque là c'est logi-hi-que

Tout marmot il était pas fortiiiiche
C'était pas la terreur des fortiiiifs
Les gamins lui jetaient des cailloux
Des choux, des hiboux, des coups d'genoux
Alors il a appris la savaaaaaate
Les coups d'surin et puis les croche-paaaaattes
Il a rendu ce qu'il avait priiiis
Et y'en a un qu'il a même estourbiiii

(refrain)
Il n'avait plus de papa
Il n'avait plus de maman
Comme on l'avait trouvé à Noël
On l'appelait Noël Trouvé
C'est guère origina-ha-leu

Puis ce fut la maison d'correctioooon
Plus tard, l'Afrique et ses bataillooooons
C'est les Joyeux qui en firent un hooooomme
Un vrai dur, pas un gonze à la gooooomme
Les Bat'd'af c'était l'école du maaaaal
Il fut bon élève, c'était fataaaaal
Les Bat'd'af c'était l'école du viiiiice
C'est là qu'il se trouva des compliiiiiices

(refrain)
Il n'avait plus de papa
Il n'avait plus de maman
Comme on l'avait trouvé à Noël
On l'appelait Noël Trouvé
C'est assez raisonna-ha-bleu

Et puis un jour il s'est évadééééé
A paname le Noël est rentrééééé
A lui les femmes et la gaudriooooole
Les bagarres et la cambrioooooole
Il a mis des filles rue Saint D'niiiiiis
Il a même braqué des mamiiiiiies
Tout roulait pour lui, c'est certaaaaaain
Quand frappa le cruel destiiiiin

(refrain)
Il n'avait plus de papa
Il n'avait plus de maman
Comme on l'avait trouvé à Noël
On l'appelait Noël Trouvé
Tu m'éto-ho-neuh

A l'époque, Noël roulait carroooosse
Et ce soir là, il faisait la noooooce
Quand soudain il fut pris d'une subiiiiite
Interrogation métaphysiiiiique
Il se questionna sur son destiiiiiiin
Et devint honnête le lendemaiiiiiiiiin
Et depuis il se fit, c'est un draaaaaaame,
Coiffeur pour da-ha-mes.

(refrain)
Il n'avait plus de papa
Il n'avait plus de maman
Mais depuis qu'il s'est fait commerçant
On l'appelait Jean-Jean Jeanjean
Visagiste-Bioesthéticien
C'est lamenta-ha-bleu.

De l'intérieur, l'« Alphonse Bertillon » n'avait qu'un lointain rapport avec ces luxueux dirigeables de la Générale Transatlantique, de la White Star ou de la Panamerican qui depuis une vingtaine d'années étendaient sur les mers et les continents du monde entier leurs ombres de titans. On n'y trouvait point de piano-bar, de salon panoramique, de salle à manger d'aluminium blanc, d'élégante bibliothèque ni de fumoir pour gentlemen traitant leurs affaires, et pour toute cabine, il fallait se contenter des quartiers communs où l'on dormait dans des hamacs empruntés à la tradition maritime – et qui avaient le grand avantage de ne pas peser très lourd. Le « Bert », comme on l'appelait familièrement, était un aéronef militaire réaménagé pour les besoins d'un contingent de policiers et de par ce fait, n'avait pas les commodités de ses congénères civils. En revanche, il disposait d'équipements qui lui étaient exclusifs, tels qu'un laboratoire complet d'analyse criminalistique, un plein fichier d'empreintes digitales, un secrétariat plein de machines à écrire spécialement conçues pour qu'on les utilise avec deux doigts, des cellules avec vue sur le vide, salle d'interrogatoire et bottins. Il n'y avait pas de fumoir, en raison du danger que cela représente à proximité des réservoirs d'hydrogène (on l'avait avantageusement remplacé par un stand de tir).
Pour l'instant, nos héros s'étaient regroupés autour du gramophone grésillant égrenant la voix déjà naturellement grésillante de Bergerine Marsupiaud. Cela faisait trois jours qu'ils survolaient l'Afrique et comme le stock de disques du Bert était limité, ils ne prêtaient plus guère d'attention au vagissement de cette artiste au demeurant assez quelconque.
« En tout cas, on ne pourra pas dire que la France aura lésiné sur les moyens. J'ignorais que votre Ministère de l'Intérieur avait de tels équipements à sa disposition, c'est remarquable !
- La police, mon cher Capitaine, a toujours joui de la plus grande considération de la part du pouvoir politique, c'est une constante de notre beau pays. Miss Dale, Docteur, vous allez dire que je radote, mais je me dois de vous poser la question une dernière fois : êtes-vous sûrs de vouloir nous accompagner ? Le Capitaine et moi-même sommes des hommes d'action rompus aux situations périlleuses, mais ce n'est pas votre cas. Il se pourrait y avoir du danger dans ce pays que peu de Français ont visité ces dernières années.
- N'ayez crainte, répondit le Docteur, même si je ne suis pas tout à fait aussi leste que le Capitaine Whiskers, mais je crois pouvoir me tirer de quelques situations difficiles – je l'ai du reste déjà fait il n'y a pas si longtemps.
- Et vous, ma chère ?
- Vous devriez savoir une chose : une Mac Allistair ne recule jamais devant la difficulté, monsieur.
- Sûrement, mais vous n'êtes pas Rose Mac Allistair.
- Oui je sais, c'est cette salope de Sarah Flannigan qui a eu le rôle. Merci de me le rappeler.
- Bon. Bien. Revenons au plan ; il est simple. Demain soir si les vents continuent à nous être favorables, nous approcherons des côtes de Madagascar. Lorsque la nuit sera tombée, nous quatre, accompagnés de deux policiers des forces spéciales, emprunterons le planeur et nous glisserons nuitamment jusqu'à un terrain d'atterrissage de fortune situé à quelques encablures de Diego Suarez. Là, nous serons pris en charge avec des partisans de la France, qui nous aideront à dissimuler le planeur, puis nous fourniront une couverture pour que nous puissions nous déplacer à notre aise dans la ville. Ils ne prendront pas d'autre part à la mission, car il serait catastrophique qu'ils soient découverts, en revanche, ils nous indiqueront la tanière de Wang, dont il faut espérer qu'ils aient fait le repérage. Là, nous aviserons des mesures à prendre et des négociations à mener. Pour ce qui est de l'extraction, nous avons pris l'attache d'un marin pêcheur local qui possède un petit chalutier, et qui a des dettes dont il aimerait bien que nous le débarrassions. Moyennant une petite aide de Marianne pour l'aider à se sortir de sa pénible situation, il consent à nous conduire discrètement jusqu'à un certain ilot, au large de Diego Suarez, où nous avons rendez-vous avez un sous-marin de la Royale. Voici toute l'affaire, elle a été mûrement réfléchie et préparée en haut lieu. Tout devrait bien se dérouler, je pense. »
Tags: l'île maudite
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