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L'île maudite du professeur Bosch : 12

12 La voie des airs



Le planeur de bois était accroché sous la queue du monumental dirigeable. On y accédait par une coursive d'entretien ménagée entre les impressionnants réservoirs d'hydrogène, éclairée uniquement par de chiches lampes rougeoyantes. Arrivé à un endroit précis, le sous-lieutenant Alexandro Di Stronzo, une jeune officier qui avait toute la confiance du capitaine du « Bert », releva la chaussée d'acier gaufré et découvrit un escalier de fer télescopique, qu'il descendit jusqu'à un réduit où il dut s'accroupir pour travailler. Là, il ouvrit une trappe de laquelle s'échappa le souffle frais de l'air extérieur. Il déploya alors l'échelle de fer, qui vint buter contre le toit du planeur, juste derrière la verrière du poste de pilotage. Il descendit au péril de sa vie dans l'espace large d'un mètre environ situé entre les deux aéronefs, puis, à l'aide d'une clé ouvrit la porte sommitale de l'étrange jouet de bois. Son devoir accompli, il remonta bien vite le long de l'échelle, puis salua en silence les hommes qui s'aventurer sur cette terre hostile pour servir la France, avec sur le visage la plus grande admiration. Bizarrement, ça ne rassura personne.
Ils descendirent donc en file indienne, tous revêtus de combinaisons kaki empruntées à l'Armée de l'Air et d'un imposant parachute, et s'installèrent l'un après l'autre dans les sièges sommaires aménagés le long de la paroi, avant de s'y sangler avec un soin tout particulier.
« Tout va bien Lorna ? S'enquit le docteur Lavanture. Votre parachute ne vous serre pas trop ?
- J'ai l'habitude docteur, j'ai passé douze semaines de tournage dans le corset de Wilmina Rosemund O'Malley pour « Les Chants de la Passion » (de Daniel P. Zelazny), et je dois confesser qu'à cette époque, j'avais quelques livres à perdre. Mais j'y songe, puisque nous avons des parachutes, savez-vous pour quelle raison nous empruntons ce planeur ? Ne pourrions-nous pas nous rapprocher du port et nous lancer depuis le dirigeable ? Enfin, c'est sûrement idiot comme question, je n'y connais rien à la chose militaire.
- Ne vous excusez pas miss Dale, la curiosité de l'ignorant n'est jamais à blâmer, seule l'est l'absence de curiosité de qui se complait dans l'ignorance. Eh bien, pour votre gouverne, sachez que... Eh bien en fait, la raison... qui préside à... Tenez, Commissaire, je ne voudrais pas trahir par inadvertance un secret militaire quelconque, pourriez-vous expliquer la chose à miss Dale ?
- Bien sûr ! En fait si nous prenons le planeur, c'est par souci de... comment dire... Prenons une analogie, vous voyez les papillons, quand ils butinent les fleurs au printemps, eh bien les étamines... qu'ils ramènent à la ruche... Ah, il est dommage, il faudrait qu'un homme de l'art vous expose les termes techniques. Capitaine Whiskers ?
- Uh ? Répondit Jack, qui était assis à l'autre bout de l'avion, occupé à faire connaissance avec les commandes (il ne parvenait pas à s'habituer au manque scandaleux de manette des gaz).
- Pourriez-vous expliquer brièvement à miss Dale pour quelle raison nous descendons en planeur, et pas le parachute ?
- Je suppose que c'est parce que ce dirigeable fait un raffut de tous les diables et que nous sommes obligés de rester au large si nous voulons éviter d'être repérés par les Malgaches. Et comme les parachutes ont la fâcheuse habitude de descendre plus ou moins droit, l'usage de cet engin nous évite tout à la fois la noyade et la fusillade. C'est pas ça ?
- Je ne l'aurais pas mieux exprimé, merci Capitaine.
- A votre service, Commissaire. Tout le monde est prêt ? Extinction des feux, on décolle. "

« Clac » fit le petit crochet en se désengageant, et aussitôt le planeur se détacha de son vaisseau-mère pour plonger dans la nuit de l'Océan Indien. Il est singulier que des gens soient prêts à payer des millions de dollars pour vivre l'expérience de l'apesanteur alors que lorsqu'on y est subitement confronté, généralement dans le cas d'une chute libre, vous avez instinctivement pour réaction de maudire le jour où vous avez eu l'idée sotte de monter en altitude. Bien sûr, Jack était familier de cette sensation, mais ce qui produisait chez lui un sentiment d'étrangeté, c'était cet impressionnant silence, à peine troublé par le ronflement sourd des moteurs du Bertillon tournant au ralenti et s'éloignant dans le lointain, et le cri strident de Lorna.
« Tout va bien derrière ?
- Iiiiii
- Parfait, je vais éteindre les lumières, pour plus de discrétion. »
Ainsi fit-il, et à l'exception de la lueur rouge qui éclairait faiblement les instruments de bord, le long tube de bois et d'aluminium fut soudain plongé dans la plus totale obscurité.
« Vous vous repérez, Capitaine ? S'enquit le Commissaire d'une voix qu'il aurait souhaitée mieux posée.
- Nous avons percé le plafond nuageux et je vois maintenant clairement les lumières du port juste devant nous, je pense que je n'aurai pas de problème à repérer le terrain de fortune, pour peu que nos correspondants aient pu l'illuminer comme prévu. Hélas, le temps est couvert, et la lune ne nous sera d'aucune aide je le crains.
- Et que se passera-t-il si d'aventure, nous ne pouvons trouver les fanaux allumés par nos amis ?
- Je suppose que nous nous écraserons sur un relief quelconque.
- Ça a l'air dangereux !
- Ça l'est. Historiquement, les opérations aéroportées en planeur ont toujours été considérées comme particulièrement risquées.
- Vraiment ?
- Oui, je me souviens que pendant la guerre, on a eu des taux de perte affolants, c'est monté jusqu'à 30% environ à la bataille de Williamsborough.
- Fichtre !
- Mais les circonstances étaient différentes à Williamsborough.
- Heureux de l'entendre.
- Pour commencer, il faisait jour, et en outre, la zone d'atterrissage était plate comme le dos de la main, ce qui ne sera sûrement pas le cas ici. En fait, le parachute aurait été un dispositif bien plus sûr.
- C'est gai.
- C'est vous qui avez posé la question.
- J'aurais sans doute dû la poser avant.
- Oui, certes. »
L'appareil avait atteint sa vitesse de finesse maximale, et glissait donc maintenant dans l'air en émettant un sifflement de particulièrement mauvais augure. D'ordinaire, ce triste chuintement est masqué par les trépidations du moteur, mais là, il n'y en avait point. Personne ne semblait d'humeur à plaisanter, aussi s'installa-t-il une assez lourde ambiance, à peine troublée par quelques bruits de digestion et de dents qui claquent. C'était l'un de ces moments durant lesquels le temps semble s'étirer indéfiniment, les minutes ne plus finir et les montres se diriger vers un séjour chez l'horloger. Une de ces circonstances génératrices des angoisses les plus vives, des terreurs les plus insurmontables, où l'on est confronté à l'imminence d'un péril mortel sans avoir aucune barre sur son destin. Alors au bout d'un moment, on se résout à poser des questions stupides, histoire de meubler un peu, de faire du bruit avec la bouche.
« Alors Jack, tout va bien ?
- Tout irait bien si j'arrivais à trouver ce foutu terrain, Commissaire. C'était pourtant bien clair sur le plan.
- Mondieumondieumondieumondieu...
- La bonne nouvelle, c'est que je distingue assez nettement une plage de sable clair éclairée par quelques lampadaires, qui pourrait nous fournir un point de chute pas bien discret certes, mais probablement plus sûr que... Oh, mais attendez, je crois que je vois enfin l'endroit !
- A la bonne heure !
- Ce n'est pas tout à fait où je m'y attendais, mais il me semble bien que ce sont des phares de voiture allumés de façon intermittente, comme convenu avec nos amis espions. Et il y a un alignement de lumières matérialisant le centre d'une piste, sans doute des lampes torches pointées vers le ciel, là encore c'est ce qui était prévu. Je pense que nous avons encore assez d'altitude pour y parvenir, préparez-vous, ça va sans doute être un peu rude. »
Le grand oiseau de toile et de bois s'inclina sur la gauche pour s'aligner avec précision sur l'axe visé. Jack était à son affaire. Il avait parfaitement conscience de la difficulté de l'exercice, et du fait que dans un planeur, la sanction d'une approche ratée est autrement plus brutale que de devoir refaire un tour de piste sous les lazzis des vieux briscards accoudés à la buvette de l'aéroclub. Néanmoins, quelques solides éléments fondaient sa confiance. En premier lieu, la brise de mer prodiguait un vent assez vigoureux, mais remarquablement constant, et donc prévisible. En outre, l'alignement des torches posées au sol donnait une idée de la planéité de la surface, qui semblait assez bonne. En outre, s'il avait craint à un moment de ne pouvoir atteindre son objectif, il avait peu à peu changé d'avis en constatant combien ce planeur planait bien mieux que les avions dont il avait l'habitude – ce qui était bien la moindre des choses, compte-tenu du fait qu'il n'était alourdi par aucun moteur ni aucun carburant, et que ses ailes étaient spécialement allongées pour l'usage qu'on lui destinait. Donc, il savait avoir bien assez de vitesse et d'altitude pour atteindre la piste, et songeait maintenant qu'il lui faudrait user de l'aérofrein pour ne pas, au contraire, la dépasser. Enfin, dernier élément et non des moindres, Jack n'était pas dépourvu d'une certaine vanité, et se considérait en toute modestie comme le meilleur pilote du monde – croyance qu'aucun crash cataclysmique ou erreur de pilotage honteuse n'était jusqu'à présent venu démentir.
Et comme à chaque atterrissage, il s'émerveilla du miracle sans cesse renouvelé de l'aéronautique qui faisait que la plupart des avions se posent à l'heure sur leurs pistes, avec une précision de quelques décimètres. Avec un bruit mou, les roues trouvèrent l'herbe rase et sèche, et grâce au talent du pilote, les amortisseurs suffirent amplement à leur ouvrage. Un système de freins assez puissants s'activa automatiquement, arrêtant le lourd planeur en l'espace de quelques mètres. Un calme choquant revint un court moment, puis chez les deux policiers des forces spéciales, le brigadier Bobby Duilding et le sergent Dragan Dragonisevitch, rompus à ces circonstances, l'entraînement reprit le dessus. Ils débouclèrent leur ceinture en un instant, empoignèrent leurs armes et paquetages qu'ils tenaient devant eux, et ouvrirent l'unique porte d'un coup de botte. L'air tiède de la campagne malgache entra dans la carlingue, accompagné de fragrances épicées. Ils étaient arrivés à destination sans encombres.
« Nos amis sont-ils là ? S'enquit le Commissaire, pistolet au poing, dès qu'il fut sorti.
- Les voilà, je crois, dit l'un des hommes qui s'était accroupi, tenant en joue de son « Lebel » une zone d'obscurité qui à première vue, semblait tout à fait aussi obscure que les autres.
- Oui, j'entends des pas. »
Deux silhouettes se détachaient maintenant sur le fond du ciel, qui était très légèrement plus clair que le sol.
« Bienvenue à Diego Suarez. Nous vous attendions avec impatience.
- La Police Nationale est toujours à l'heure, comme vous voyez. Vite, quittons ces lieux, on ne sait jamais qui...
- Toujours à l'heure ? Ça fait trois plombes qu'on vous attend !
- Vous plaisantez, nous devions atterrir à minuit, et à ma montre, c'est très exactement...
- Bon, peu importe, vous êtes là. Vous êtes bien nombreux. Vous avez apporté « ce qu'il faut » ?
- Euh... C'est à dire ?
- Eh bien, vous savez... On avait commandé deux caisses.
- Deux caisses ? Mais de quoi ?
- Ben, de... vous savez, de « produits spéciaux ». De « marchandise ».
- Ouais, « de came » quoi, compléta une seconde voix issue de l'obscurité.
- J'ai l'impression qu'il y a une méprise quelque part.
- Mais enfin, vous êtes bien les hommes de Don Pietro ?
- Jamais entendu parler, nous sommes des espions Français.
- Oooooh... Mais tout s'explique alors ! Vous vous êtes trompé d'aérodrome clandestins ! Nous, on attend un chargement de drogue.
- Comme c'est cocasse !
- Je suppose que vous aviez donné rendez-vous à vos amis sur la colline de Bubumbura, ou le long de la rivière Pompopo.
- Non, on nous a dit au stade de Polo.
- Oui, bien sûr, le stade de Polo. C'est vrai qu'on peut le rater si on ne vient vient pas du bon angle, ça arrive quasiment toutes les semaines ce genre de choses. Tenez, le mois dernier, je me faisais parachuter un chargement d'opium, heureusement j'ai eu la présence d'esprit d'ouvrir la caisse, c'étaient des armes ! Ça s'est arrangé avec le légitime destinataire parce que je le connaissais, mais... Ah, mais je crois que mon avion vient de se poser non loin d'ici... Écoutez les amis, ce qu'on va faire, c'est qu'on va charger vite fait notre héroïne dans le camion, et puis sur le retour, on va faire un crochet par le stade pour vous déposer, ça vous va !
- Ah, monsieur, je ne voudrais pas abuser !
- Mais je vous en prie voyons, c'est bien naturel.
- Et pour le planeur ? On doit le démonter et le cacher...
- Bah, laissez-le là, l'équipe d'entretien du stade a l'habitude de dégager ce genre de matériel avant les matches. »
Tags: l'île maudite
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