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L'île maudite du professeur Bosch : 13

13 - Les sombres nuits de Diego Suarez



Ces amusant quiproquos ayant été élucidés, nos braves amis se retrouvèrent bientôt à brinqueballer à l'arrière d'un camion de marque Mercedes, parmi des caisses embaumant les paradis artificiels. Ils arrivèrent bientôt dans les faubourgs de Diego Suarez, sur des routes qui en ces heures tardives, semblaient étrangement fréquentées. A la lueur de l'éclairage public, ils constatèrent avec une certaine surprise que leurs si charmants trafiquants compagnons de route étaient pour la plupart de type asiatique.
« Excusez-moi, monsieur le contrebandier, demanda Lorna de son air le plus ingénu.
- Oui mademoiselle ?
- Je ne connais pas bien votre pays, mais je me demandais, enfin, il me semble que vous n'avez pas tout à fait le type indigène. Je le figurais le Malgache plus noir, pour tout dire.
- Votre étonnement est bien compréhensible, mais il n'y a en fait rien de mystérieux, il existe en effet à Madagascar une communauté chinoise qui vit sa petite vie et fait principalement du commerce, depuis la chute de l'empire Qing, il y a un siècle.
- Ah, d'accord.
- Nous sommes surtout établis dans les ports, et aussi à Tana.
- J'avoue, intervint le Commissaire, que je ne m'attendais pas à tant d'activité. Je croyais voir un petit port indolent, endormi, et je découvre une métropole bruissante d'activité, même à cette heure tardive de la nuit !
- Les affaires vont bien en ce moment, c'est vrai. Ah, nous arrivons, le stade de polo est juste derrière, à trois cent mètres. Il serait sans doute malséant que nous approchions plus que de raison, j'ignore en effet si le parti avec lequel vous avez rendez-vous est en bonne intelligence avec le mien. Je ne voudrais pas que cette affaire se termine par une fâcheuse fusillade.
- C'est bien compréhensible. Dans ce cas nous allons vous laisser, et vous souhaiter bonne continuation dans vos affaires, monsieur...
- Chong. Et que mille bonheurs illuminent votre couche, cher ami. »
Et le camion redémarra en trombes, laissant le petit groupe au bord de la route longeant le stade, qui n'était que chichement éclairée.

La Chine éternelle, orgueilleuse et fière de sa civilisation millénaire, s'était tenue à peu près isolée des affaires du monde jusque dans les années 1830 où, sous les amicales sollicitations de la flotte impériale de Napoléon II, le Fils du Ciel Qing Xhu Xhu avait, avec une joie sincère quoi que bien dissimulée, ouvert ses ports au commerce et offert spontanément aux Français quelques comptoirs sur la côte. Son successeur, Quing Ji Xhi, se montra moins accommodant, suivant en cela les mouvements d'humeur d'une partie de sa population attachée à un mode de vie plus primitif et ne saisissant pas de prime abord tout l'avantage qu'il y avait à adopter les us et coutumes civilisés. Les armes parlèrent donc, et par bonheur, la confrontation tourna à l'avantage de la France qui, bien qu'en large infériorité numérique face aux barbares, disposait d'armes modernes et de l'assurance que donne le fait de lutter pour la liberté et contre l'obscurantisme.
L'Empeureur Qing Ji Xhi périt donc dans l'incendie de sa Cité Interdite, et fut remplacé, à la grande joie des Pékinois, par un nouveau souverain, le glorieux maréchal Jean-Baptiste Jules Bernadotte, vétéran de la conquête de l'Europe, au prestige militaire incontestable (il faut néanmoins souligner, par honnêteté, qu'il était à l'époque fort peu en état de régner, en raison de son extrême sénilité).
Ce sont ses descendants qui sont, de nos jours encore, assis sur le Trône du Dragon à Nankin, la nouvelle capitale, d'où ils administrent l'immense territoire en fidèles sujets de Paris. Ils se sont notablement sinisés, notent certains esprits chagrins, depuis le temps de la conquête. Déjà, ils ont pris le nom de « Dynastie Tong ». Ils se sont convertis au confucianisme et pratiquent tous les rituels qu'on est en droit d'attendre d'un Empereur de Chine. Ils se sont peu à peu entourés de courtisans, d'eunuques et de mandarins à plus savoir qu'en foutre, se sont fait construire un palais qui n'a pas grand chose à envier au Louvre, et gare à qui s'adresse à Tong Mei Fei, l'actuel souverain, sans s'être convenablement prosterné, c'est un coup à se prendre une hallebarde entre les cervicales.
Enfin, pour peu républicaines que ces mœurs puissent sembler, l'important était que la Chine payât tribut à la France.

Une fois arrivés au terrain de polo, nos héros avisèrent quelques Malgaches qui poireautaient sous l'auvent réservé aux arbitres, et allèrent les rassurer sur le fait qu'ils étaient arrivés. Mais en fait, il s'agissait de partisans de Maurice Raomanaramana, le leader de l'opposition, qui attendaient qu'on leur livre des armes. Bien diligemment, ils les conduisirent auprès d'un autre groupe qui attendait en bout de piste et qui, eux, étaient bien les gens qu'ils devaient les réceptionner.
Il s'agissait d'un couple de jeunes Malgaches, qui se présentèrent comme « Joseph » et « Marie », qui avaient l'air d'intellectuels, sans doute enseignants ou étudiants attardés. Bientôt, un troisième sortit de l'ombre, le dénommé « Jésus », un malabar bâti comme un gorille et armé d'un fusil à pompe de fort calibre.
« Le mot de passe ? Demanda la femme, suspicieuse.
- Promizoulin, dit le Commissaire.
- C'est bon, suivez moi. Vous êtes en retard.
- On a eu un empêchement...
- Oui, poursuivit Jack, un petit souci nous a détournés sur un autre aéroport. Vous savez ce que c'est, les transports aériens...
- Les garçons, vous conduisez, ça attirera moins les soupçons. Je monte à l'arrière avec les autres. Eh bien, je ne m'attendais pas à recevoir ce genre de personnes.
- Quel genre attendiez-vous, jolie petite mademoiselle ?
- Madame. J'attendais plutôt des commandos, comme ces deux messieurs.
- Nous sommes une équipe polyvalente rompue à toutes les situations, ravissante enfant. Mais j'ai omis de me présenter : Capitaine Jack Whiskers. Le Jack Whiskers !
- C'est la première fois que vous faites de l'espionnage, pas vrai ? Montez dans le camion, on est pressés. »
Ce camion ci était de marque Peugeot. Il était bâché, de telle sorte qu'ils ne pouvaient guère profiter du charmant panorama de Diego Suarez. Néanmoins, aux arrêts qu'ils faisaient, ils pouvaient entendre que l'activité de la ville n'était en rien déclinante, malgré l'heure.
« Eh bien, ma charmante amie, quelle ruche que Diego Suarez ! Nous nous faisions la réflexion tantôt, avec ces contrebandiers qui nous ont conduit jusqu'ici, que pour une petite ville de province, c'était quand même étonnant !
- Pas tant que ça, si on considère les activités Allemandes dans la région.
- Activités Allemandes ?
- Si vous étiez venus de jour, vous auriez remarqué que les Allemands ont installé, avec l'aval du gouvernement de Tananarive, une base militaire à Diego Suarez.
- Non ?
- La région en grouille de littéralement. Il y a six ou sept vaisseaux au mouillage en ce moment même. Et le pire c'est que ce n'est pas qu'à Diego Suarez, mais dans tout Madagascar !
- Vous plaisantez !
- Des dizaines de milliers de ces nazis ont débarqué ces dernières années, et se sont installés un peu partout. Ils ont construit des usines, des entrepôts, des aérodromes... A croire qu'ils veulent bâtir une deuxième Allemagne.
- Mon dieu, s'alarma le Commissaire, interloqué, mais c'est une catastrophe ! Il faut prévenir la France au plus vite !
- Non, vous croyez ? Et qu'est-ce que vous pensez qu'on met dans ces innombrables rapports qu'on envoie à Paris ?
- Vous voulez dire qu'ils sont au courant ?
- Sans doute, s'ils savent lire. Mais je pensais, moi, que vous auriez consulté les dossiers avant de venir.
- Je tombe des nues, madame ! Oui, d'ailleurs, j'en tombe littéralement, mais j'ignorais tout de la situation. Il est vrai que je suis policier, et que nous n'avons rien à voir avec les service secrets des Affaires Étrangères, dont vous dépendez. Il existe du reste entre nos entités une certaine... émulation, dirais-je, qui fait que nos dossiers sont parfois lacunaires sur certains sujets...
- N'en dites pas plus, je vous ai comprise. »

Le père de « Marie » avait tenu, d'après ce qu'elle disait, un garage automobile pas loin du port. Les locaux lui appartenaient toujours, elle les louait en guise d'entrepôt à toutes sortes de commerçants. Il n'était pas rare de voir des camions aller et venir, même en pleine nuit, aussi leur arrivée passa inaperçue auprès du voisinage, du reste peu curieux. Dans l'atelier aux contours biscornus, les caisses étaient si nombreuses et de propriétaires variés que, comme elle l'expliqua, il avait été facile d'aménager une cache à toute épreuve : une sorte de grotte ménagée entre les boîtes, à laquelle on ne pouvait accéder qu'en ouvrant une certaine caisse coincée en hauteur, choisie pour son aspect banal et sensée contenir des conserves de crabe. Un pan de bois se soulevait et, de là, on pouvait descendre dans l'obscurité, en se contorsionnant, et rejoindre un réduit étayé par des madriers de baobab (Adansonia suarezensis, une essence endémique à la région). C'était fonctionnellement agencé, avec deux ampoules pour faire de la lumière, quelques livres et journaux pour tromper l'ennui, des paillasses, de la nourriture pour trois jours, des boissons pour tous les goûts et une grosse caisse pleine de grenades et de munitions. En cas d'urgence, un deuxième accès donnait sur des toilettes publiques postées dans la rue, mais il fallait défoncer un panneau de bois pour y accéder (une hache était prévue à cet effet).
Jack admira le professionnalisme de leurs hôtes et les en félicita, sans parvenir à tirer plus de considération de la jolie Malgache. Puis, ils en vinrent à la question qui les amenait en ces lieux.
« La communauté Chinoise est très secrète sur ses affaires, indiqua Joseph, il est difficile d'obtenir des renseignements. Mais bizarrement, c'est ce qui nous a aidés à trouver votre Wang. Parce que Wang, en chine, c'est comme Ranomenjanahary ou Randrianjafisamindrakotroka chez nous.
- Long ? Demanda Terrassol.
- Commun. Il y a une vingtaine de familles Wang rien que dans cette ville.
- C'est le patronyme le plus répandu en Chine, précisa Lorna, dont la culture était extrêmement approfondie sur un tout petit nombre de sujets.
- C'est bien possible. Alors on a pris l'annuaire, on s'est donc renseignés sur chacune d'entre elles, et la seule sur laquelle on n'a rien pu trouver, c'est forcément la bonne.
- Vous êtes sûr de votre méthode ?
- Je vous en laisse juge. On a découvert que ce Wang Mi Fu habitait sur une colline surplombant la ville. Au cadastre, nous avons constaté que la colline appartenait à diverses familles Chinoises honorablement connues, mais que toutes ces parcelles étaient laissées à l'abandon, à l'exception de celle de Wang, où il a fait construire une maison d'assez belle allure. Il a été impossible d'approcher, car l'endroit est défendu par un haut mur d'enceinte et une de nombreux gardes pas très bavards.
- Excusez ma curiosité, c'est le réflexe du policier, mais de quoi vit-il, ce Wang, au juste ?
- Eh bien, d'après l'état-civil, il est savetier.
- Et il fait quelle surface, le parc du savetier ?
- Une soixantaine d'hectares.
- Ma longue carrière d'enquêteur judiciaire me permet d'affirmer avec un certain degré de certitude que c'est louche, en effet.
- Puis-je suggérer, intervint le docteur Lavanture, que nous fassions une reconnaissance chez ce monsieur Wang, sous un prétexte quelconque ?
- Mes amis, j'allais justement vous le proposer. »
Tags: l'île maudite
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