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La catin de Baentcher II - Chapitre 12

Chapitre 12. A l’aventure



Il n’est pas besoin d’être un Cicéron pour décider un ivrogne à vous suivre, il suffit donc de promettre au bon docteur la jouissance présente et future de quelque nectar pour qu’il accepte d’assurer la couverture médicale de la compagnie, ainsi que le travail de traduction qui s’annonçait utile. Ils le vêtirent chaudement, et l’amenèrent titubant jusqu'à la porte du Nord, qu’ils traversèrent sans encombres, chargés qu’ils étaient d’armes et d’équipements divers.
Tous ceux qu’ils croisèrent ce matin là comprirent sans qu’on eut besoin de le leur expliquer qu’ils avaient sous les yeux des aventuriers partant en quête. Qu’en pensaient-ils, ces gens du commun ? Rien pour la plupart, Baentcher en voyait passer tous les jours entre ses murs. Beaucoup, sans doute, leur souhaitaient une mort prompte et horrifiante entre les griffes malpropres de quelque atrocité mort-vivante, un destin propre à conforter leur opinion comme quoi leur propre sort était bien plus enviable, et qu’il était d’un bien meilleur rapport de curer les vespasiennes toute sa vie pour un salaire en rapport avec ce qu’on récoltait dans le métier plutôt que de risquer sa vie pour gagner d’un coup beaucoup, beaucoup plus. Et plus, il y en avait quelques uns qui voyant ce jour là Vertu et ses compagnons, se disaient : « Pourquoi pas moi, un jour ? ». Et parmi eux, peut-être, sait-on jamais, un ou deux sauterait le pas. Un ou deux se trouverait une pique, un écu de bois, un casque de troisième main et un pourpoint matelassé, rejoindrait quelques compagnons pas mieux équipés et franchirait à son tour la porte du Nord au petit matin, le visage baigné de soleil. Ils connaîtraient alors ce sentiment particulier qui étreignait l’ami Dizuiteurtrente, cette certitude, fugace mais bien agréable, que rien ne peut vous arrêter, que nulle montagne n’est trop haute, nulle torrent trop large, nulle meute de loup trop hardie pour l’empêcher de se rendre où il voulait. En somme, Dizuiteurtrente, enfant des villes qui avait peu quitté Baentcher, se découvrait libre.
Non loin de l’Auberge du Gorille des Brumes, d’où ils s’étaient enfuis la veille, ils avisèrent un loueur de chevaux et de carrosses auprès de qui ils acquirent un baudet et une petite carriole, sur laquelle ils installèrent aussitôt le docteur, ainsi que tout leur fourbi. Le loueur avait vu passer pas mal de compagnies qui partaient à l’aventure, et quelques unes qui en revenaient, et en vertu du fait qu’il n’était pas totalement stupide, il fit payer à nos amis une caution supérieure au prix de l’équidé et de son véhicule, ce qu’ils ne se fatiguèrent pas à contester.

Il était un fait proprement stupéfiant, qui ne manquait jamais de frapper les voyageurs : la vitesse à laquelle les contrées civilisées environnant Baentcher, les vergers, les monastères, la laborieuse campagne jalousement ceinte de murets de pierre, cédaient le pas à une lande désolée semée de collines pierreuses entrecoupées de bois hostiles, de ruines mystérieuses et de hameaux misérables recélant de noirs secrets. C’était stupéfiant, mais surtout c’était pratique pour les auteurs d’heroic-fantasy tels que votre serviteur, qui n’avaient ainsi nul besoin de faire cavaler leurs héros durant des semaines avant de tomber sur les premiers kobolds.
Cela ne faisait que trois heures qu’ils progressaient sur les routes de la passe de Dûn-Molzdaar, et déjà, le pays se faisait hostile à l’honnête homme et prometteur pour le vaurien en quête d’épique bagarre. Ils avançaient sans mot dire, chacun absorbé dans ses pensées, dans un silence uniquement troublé par les clap-clop du bourricot. Soudain, Vertu redressa la tête et, sans cesser de marcher, demanda à Dizuiteurtrente, à ses côtés.
« Tu peux te retourner ?
- Oui, répondit l’apprenti en s’exécutant.
- Rassure-moi, dis moi que l’autre petit pot de glu ne nous suit pas.
- Elle ne nous suit pas.
- Bien.
- Je veux bien vous le dire pour vous rassurer, toutefois l’honnêteté me pousse à vous signaler que ce n’est pas tout à fait exact. »
Vertu s’arrêta tout à fait, se retourna et constata que la gamine était toujours là, à dix pas derrière la charrette, le pouce droit enfoncé dans la bouche. Elle s’en approcha d’un pas décidé, la souleva sans peine et l’avisa, les yeux dans les yeux.
« NON MAIS TU VAS ARRETER DE NOUS SUIVRE PARTOUT ? »
La fillette avait surtout l’air de vaguement s’ennuyer.
« Ange, une corde !
- Eh ? Tiens, patronne.
- Tu vas voir ce qui leur arrive, aux petites filles trop curieuses. »
Furieuse, Vertu ficela l’enfant comme un petit rôti, puis la déposa au pied d’un sapin.
« Tiens, essaie de nous suivre maintenant ! Allez, en avant ! »
Le convoi s’ébranla, Vertu et ses compagnons reprirent leur route. Sur environ quinze mètres.
« Halte ! »
Vertu retourna chercher la fillette, l’agrippa par le cordage, la ramena d’une main et la jeta sans ménagement dans la charrette – sur un tas de sacs en toile de jute, notèrent toutefois les compagnons.
« Toi, tu as beaucoup de chances que la région soit infestée de loups et que je sois une bonne poire. »

Toudot avait visiblement bien repéré le chemin, puisqu’il dirigea son monde avec célérité à travers les terres ghastes. Ils ne s’arrêtèrent que pour un frugal repas dans la cour d’une fermette, durant lequel ils devisèrent sous les regards torves des habitants, qu’ils ignorèrent cependant.
« Alors, Toudot, conte-nous donc ce qui a mené tes pas en ces contrées. A ton accent, j’entends que tu es étranger à la contrée, probablement viens-tu de ces farouches royaumes du nord ?
- Pas du tout, je ne suis qu’un mercenaire itinérant que ses pas et les hasards de la guerre ont conduit bien malgré lui dans vos contrées. Je viens du lointain pays de Pthath, par-delà la mer des cyclopes...
- Pthath ! Khorgoz de Pthathee ! S’exclama Dizuiteutrente.
- Noushgir ! Boshkon el-hadrat garikkouth, a’hshalomei helikonnigû.
- Dankas !
- Eh ?
- Je disais que je parlais la langue pthath ! Je l’avais apprise étant enfant, une passion qui m’avait prise, comme ça. Mais j’ai rarement eu le loisir de la parler.
- On est contents de l’apprendre. Mais tu as un don pour les langues, c’est bon à savoir. Eh bien, pendant le trajet, potasse donc le bouquin du docteur, tu pourrais toujours sortir quelques phrases bien senties.
- Euh... »
Et Dizuiteurtrente apprit ce jour là que ramener sa science ne vous valait que rarement des félicitations, et qu’il était souvent d’un meilleur rapport de fermer sa grande gueule. Néanmoins, son intervention avait été utile à Vertu, qui avait ainsi confirmation d’une partie des dires de Toudot : il venait bien de Pthath, ou au moins, il en parlait la langue.
« Oui, donc, tu viens de Pthath. Ça fait une trotte dis-donc ! Raconte, ça doit valoir le coup.
- Il n’y a rien que de très ordinaire. Ma famille, qui n’avait aucun bien, me vendit encore enfant au temple de Shigolas... mais je suppose que ça ne vous dit rien. Donc, je me destinais à devenir scribe, ou éventuellement prêtre, mais il est apparu que par mon physique et mon tempérament querelleur, j’étais plus habile à manier le bâton que le calame. Une fois ma formation accomplie, je fus donc envoyé à l’armée, qui a toujours besoin de comptables et de gratte-papiers, la solde de mes trois premières années de service devant rembourser les frais de ma scolarité. La plupart des scribes redoutent de telles affectations et les considèrent comme des punitions, mais pour ma part, ça me convenait parfaitement. Je fis mes classes tel un soldat ordinaire alors que je n’y étais pas astreint, ce qui me valut l’estime de mes chefs. Plus d’une année s’écoula en garnison, durant laquelle je fortifiais mon corps et appris tout ce qu’il y a à savoir sur les armes. Lorsque le Pancrate organisa une expédition commerciale pour quérir l’or du Thessol, au sud, mon esprit aventureux me poussa à me porter volontaire. C’était une grande expédition, cinq-cent hommes, trente navires remontant le fleuve, des chevaux, des présents pour les roitelets locaux, bref, une énorme organisation. J’étais l’adjoint du chef de l’expédition, une belle position pour un jeune homme tel que moi, et en cas de réussite, ma renommée était faite. Je pouvais racheter ma liberté, rentrer dans mon village, prendre une terre, devenir maître chez moi. Mais le destin en décida autrement. L’expédition tourna au désastre, la peste frappa tout d’abord, car nous traversâmes les marécages du Haut-Sarthi à la mauvaise saison. Puis nous débarquâmes et nous enfonçâmes dans l’intérieur du pays, mais notre chef manqua de diplomatie avec un roi du Thessol, dont nous dûmes combattre les hommes. Nous parvînmes à nous échapper, mais à ce stade, seuls un tiers des hommes avaient survécu, et nous avions tout perdu de notre équipement. C’est à grand peine que nous pûmes regagner les rives du fleuve, où nous attendaient d’une part une embuscades de pillards, et d’autre part le triste spectacle de nos embarcations coulées. Notre vaillance et notre discipline nous permirent de défaire les nos ennemis, mais la mort avait encore frappé. C’est là que notre chef, qui en fait n’avait guère les qualités requises pour une telle mission, perdit la raison, et exhorta les hommes survivants à poursuivre cette quête perdue d’avance. En vérité, il ne voulait pas revenir dans l’Empire sur un si triste bilan, et souhaitait probablement mourir. Nous étions un peu plus de vingt, et nous ne voulions pas mourir avec lui. Nous l’avons donc laissé là, à poursuivre ses chimères, et nous décidâmes de nous mettre au service d’un roitelet du coin, avec qui nous avions de bonnes relations. Dans ce pays, ils sont toujours en guerre, voyez-vous, alors mercenaire, c’est un métier qui rapporte. J’ai bataillé ainsi trois années durant avec mes camarades, puis avec d’autres camarades, et j’ai vécu maintes aventures sanglantes. Ne pouvant retourner dans l’Empire, où j’aurais été considéré comme déserteur, je le contournais, visitant les contrées que vous dites d’Orient, tout aussi querelleuses que le Thessol, puis je parvins au bord de la mer Kaltienne, où j’embarquais pour Sembaris, puis pour les terres Balnaises, où comme vous le savez, se montent constamment d’imposantes compagnies de mercenaires. Là, je vécus de grandes batailles rangées, ce qui était nouveau pour moi qui n’avais jusque là vécu que des escarmouches de quelques douzaines de combattants. Mais on se lasse de tout, et en particulier de la discipline rigide de ces compagnies, surtout que j’avais un peu passé l’âge de me plier aux ordres de gens moins compétents que moi dans l’art de la guerre. Je partis donc vers le nord, où bien des seigneurs ont un besoin régulier de canailles de mon genre pour faire leur sale boulot. Ce qui nous amène à notre affaire.
- Joli parcours.
- Et toi, comment se fait-il qu’une femme de ton âge commande à des hommes plus vieux que toi ?
- Eh bien, voici mon histoire : tout est question d’ambition. J’étais une enfant des rues, et je crevais de faim. J’avais l’ambition de manger. J’ai donc fait ce qu’il fallait.
- Tu as volé ?
- Non, j’ai vendu mes fesses. Je faisais la prostitution, quoi.
- Les femmes du Thessol ont une jolie expression pour ça, elles disent qu’elles font « boutique mon cul ».
- Ah oui, c’est mignon. Bref, j’ai traîné un temps dans les lices, là où opèrent les pauvres filles qui se vendent pour trois fétoules – ce que j’ai fait moi-même, mais pas longtemps. Car j’avais de plus hautes ambitions, je voulais faire le trottoir dans un meilleur quartier. Un maquereau m’a prise sous sa coupe et m’a emmenée rue Permanche, où j’ai arpenté le trottoir quelques temps, avant qu’il ne me mette au boxon de la rue de Belocchio.
- Le 27 ou le 18 ?
- Le 18.
- Je connais. Et donc...
- Et donc, j’ai travaillé là, et j’étais plutôt une bonne gagneuse car j’ai réussi à négocier mon rachat par une maison de meilleur rapport, l’ancien « Paradis Rouge », devenu aujourd’hui le « Singe Pryapique ».
- Ah oui, j’ai su. Triste époque.
- Toujours est-il que je n’y fis pas de vieux os, j’ai réussi à extorquer quelques petits cadeaux à de bons et riches clients, ce qui m’a permis de financer la suite.
- La suite ?
- Ambition encore : j’ai vite compris que ce métier n’était pas propice à faire fortune ni à progresser en influence. Il me fallait me reconvertir avant que, l’âge venant, les revenus ne se tarissent. Il m’apparut bien vite qu’ayant passé ma jeunesse les jambes en l’air, aucune carrière honnête ne risquait de s’offrir à moi, donc, j’ai employé mes ressources à apprendre le métier de la truande, les coutumes, les lois propres à la pègre, à approcher des voleurs influents pour m’en faire connaître. Je quittais la maison de plaisir pour me mettre à mon compte, ce qui me laissa du temps libre pour m’entraîner à toutes ces choses importantes qu’un voleur doit connaître, et je fis longuement le siège des bureaux de la guilde pour qu’ils me laissent entrer. Au final, j’eus une occasion de forcer un peu la porte, que je ne laissais pas passer.
- Remarquable exemple de persévérance.
- Puis, une fois dans la place, j’utilisais mes relations, mes talents de voleuse et tout ce que j’avais pu apprendre de la nature humaine pour obtenir le commandement de cette modeste troupe. Et je ne compte pas en rester là, crois-moi.
- Belle histoire. »
Vertu abusait du privilège très féminin qui consiste à pouvoir parler d’une chose tout en pensant à une autre, et tout en s’ouvrant franchement de ce qui avait été sa vie jusque là, jugea que Toudot avait tout du gars sans malice. Pour avoir passé quelques soirées à deviner à son regard si un homme va vous cogner ou vous laisser un petit cadeau, elle avait développé de ces choses une science qu’elle croyait assez sûre

Ils se remirent en marche. Il plut, il y eut du vent, puis ils abordèrent le Bois des Lamentations, qui n’était pas bien épais, avant d’arriver en vue de la Colline Noire.
L’éminence dominait la plaine de sa masse sombre, balafrée d’une strate de calcaire qui en soulignait la noirceur. A son sommet, il était aisé de repérer un hideux castel en ruine, dont seul subsistait intact l’épais donjon circulaire autour duquel cerclaient vautours et corbins. Le jour était encore haut, aussi notre compagnie resta-t-elle à couvert des arbres, pas loin de la route. Nul gibet ployant sous ses fardeaux pourrissants n’était visible aux alentours, mais il n’eut pas déparé dans le tableau..
« A ce que je sais, il n’y a qu’une porte, celle de la tour, de l’autre côté du bâtiment. Elle donne sur le corps de garde principal.
- C’est maintenant que tu le dis ? S’étonna Ange. Ça va pas être pratique, comment on va entrer ?
- Il y a quand même un moyen. J’avais accompagné le professeur Grainedaillezat lors d’une de ses infructueuses tentatives de réconciliation, et j’avais repéré l’endroit. La discrétion est la clé de tout. Allez, mes amis, en avant ! »

Mais quels sombres mystères attendaient donc nos amis dans la tour maudite des adeptes fous du parløj ? Vous le saurez dans les prochains et peu originaux chapitres des aventures époustouflantes de la Catin de Baentcher !
Tags: la catin de baentcher
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