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Pour en finir avec cette hadope.

D'aucuns auront sans doute trouvé étonnante la persévérance bornée du gouvernement à contrevenir aux droits fondamentaux des citoyens pour faire respecter les droits d'auteur qui, d'une part, sont un concept moralement contestable, et d'autre part, n'existent guère qu'en France (ailleurs, on pratique plutôt le droit de copie, qui sru le fond ne vaut guère mieux). Ne nous leurrons pas, le cas de la France n'est pas isolé, nous ne formons que l'avant-garde d'un mouvement plus général en Occident visant à resserer encore plus l'étau financier déjà insupportable autour de la connaissance et surtout de ce que l'on appelle, au sens large, la Culture.

Pourtant, ceux qui nous gouvernent, je crois, n'ont ni perdu l'esprit, ni vendu leur âme à Lucifer, tout cela participe d'un grand dessein qui ne date pas d'hier et ne recouvre pas, loin de là, que le seul domaine des droits artistiques. Il y a quelques années, il y avait une expression à la mode : "l'économie de la connaissance". Peu de gens semblent s'être posé la question de savoir ce que ça recouvrait exactement. Ça a l'air sympa dit comme ça, "l'économie de la connaissance". C'est comme "l'écologie de l'homme", ça sonne bien, on ne se méfie pas, mais qu'est-ce que tout ça vient d'une conception très comptable des activités humaines comme quoi ce qui en fait la plus-value, c'est l'intelligence, la recherche, et l'art de vendre. La fabrication elle-même des biens et des services est coûteuse en investissements et en main d'oeuvre, et ne rapporte pas assez, ce sont donc des activités que l'on peut sous-traiter sans remords dans les pays à bas salaires, les activités dites nobles, à valeur ajoutée, et surtout les profits étant invités à revenir dans nos contrées.

Certes, ce concept présente un travers que tout individu normalement intelligent perçoit immédiatement, à savoir que "la connaissance" est aisément reproductiible à un coût infime. Par exemple, supposons que Nike fasse la "recherche" puis, le produit conçu, le fasse fabriquer par la société Badabongbong SA, en Malaisie. Le profit pour Nike consiste à faire fabriquer ses baskets pour 5$ la pièce, et à les revendre à 50$ au commerçant de détail, qui au passage les revend lui-même en doublant le prix. Or, monsieur Badabongbong n'est pas idiot, et au bout d'un moment, compte-tenu du fait qu'il sait fairedes chaussures de qualité, il se demande ce qui le retient de vendre directement sa production à Go Sport pour 40$. Ce qui le retient est purement artificiel : c'est un environnement législatif contraignant protégeant Nike au niveau international.

A priori, le concept peut sembler séduisant : on augmente le niveau de vie des pays développés en remplaçant les emplois d'ouvriers par des emplois qualifiés, mieux rémunérés et moins pénibles. D'un autre côté, on a créé de la croissance dans les pays en voie de développement, qui s'industrialisent et au final, achètent des produits occidentaux. Tout le monde y gagne, c'est ce qu'on appelle la globalisation des échanges. Les nations qui souhaitent y participer sont tenues de souscrire aux règles édictées par l'occident de respecter notamment les brevets et les droits d'auteur. Comme on le voit, les petites histoires de l'industrie du disque ne sont que la partie visible d'un immense mouvement sensé apporter paix et prospérité à la planète entière.

Au final cependant, on peut s'interroger sur le réalisme de ce plan. Car peu de gens semblent s'interroger sur le devenir à terme de la civilisation occidentale, à savoir, la naissance d'une économie rentière. En effet, la "recherche", les "activités à valeur ajoutée", ce n'est le plus souvent que du vent. Il est certain que Nike, pour reprendre notre exemple, dépense des millions de dollars en recherche et développement chaque année, mais dans la pratique, il y a longtemps qu'on n'invente plus rien de nouveau en matière de chaussure de sport, l'essentiel des "innovations" tient du pur marketing et la valeur de la marque est surtout une question de publicité, et non plus de qualité intrinsèque du produit. De ce fait, l'Occident est irrésistiblement amenée à ne plus produire grand-chose, et à vivre de l'exploitation quasi-infinie de droits de propriété intellectuelle, une économie rentière, en somme. On n'est pas loin d'une société dirigée par un groupe d'"Ayant-Droits", des rentiers uniquement occupés à gérer leurs redevances, acquises par tel ou tel glorieux ancêtre qui aura donné au monde le talon en bulles d'air, les paroles de "la danse des canards" ou toute autre immortel jalon du progrès humain. Les Ayant-Droits auront les droits. Tous les droits. Le droit de fouiller dans vos données et votre correspondance pour vérifier que vous n'empiétez pas sur leur privilège. Le droit d'embastiller ou de réduire au silence quiconque mettrait en cause la prérogative permettant à l'avocat du mari de l'infirmière du frère de Maurice Ravel de se faire payer dîme, taille te gabelle à chaque fois qu'un orphéon municipal exécute le Boléro. A côté de cette aristocratie du droit, le tout-venant, la piétaille, les gens de peu, dont le seul droit serait de payer en remerciant les artistes-qu'on-aime-tant. Ce sont les Ayant-Pas-Droit.

Mais pas de panique, ce scénario peu engageant n'ira jamais jusqu'au bout. Il faut voir que toute cette conception de l'avenir de l'humanité a été pensée et mise en oeuvre à partir des années 80, à une époque où d'une part, Internet n'existait pas encore dans la tête des politiciens, et d'autre part, les pays en voie de développement étaient assujettis aux pays riches. Ce contexte a changé. D'une part, les technologies numériques ont eu pour effet de rendre accessible à tous la reproduction et la diffusion des données, sans perte de qualité, de façon massive et - désolé de briser les certitudes des parlementaires - sans qu'il y ai en pratique de moyens de l'empêcher. De ce fait, le droit d'auteur se heurte à l'impossibilité de le faire respecter, et se retrouve aussi caduc que pourraient l'être l'impôt sur l'eau de pluie ou la taxe sur l'air qu'on respire.

Mais surtout, et c'est le plus important, ces histoires de droits emmerdent souverainement les pays en voie de développement. Certes, ils ont toujours emmerdé souverainement les pays en voie de développement, qui ont rarement mené des politiques énergiques pour les faire respecter, mais avant, leur avis était peu pris en compte. L'OMC était un club pour pays riches, le reste du monde n'avait guère la parole. Mais aujourd'hui, les "activités à valeur ajoutée" de la banque, de l'assurance et de l'immobilier ont révélé, plus que causé à mon avis, la ruine de l'Occident. Ce sont les pays de l'ex tiers-monde qui seuls ont l'argent pour renflouer ces vieilles nations qui se sont bien sottement débarrassées de leurs usines. Il semble donc que le concept comptable ayant présidé à la délocalisation des moyens de production ai montré ses limites lorsqu'il apparut de façon évidente que produire, c'est créer des richesses, et que se contenter de brasser de l'argent, c'est brasser du vent. Du coup, les Pays en Voie de Développement ont maintenant des arguments frappants à faire valoir - le seul qui vaille, l'argent - et pourront arguer avec quelque efficacité contre ce système des droits d'auteurs et des brevets. Et il est douteux que les Chinois acceptent encore longtemps de payer des taxes à un Occident qui n'a plus rien à leur apporter, sous prétexte que de doctes universitaires Américains ont naguère décidé que ce serait une bonne idée de recevoir de l'argent pour ne rien faire.

Et pendant ce temps, il s'est débattu à Bruxelles un ubuesque projet de loi visant à prolonger de 50 à 95 ans la durée des droits d'auteur. En fin de compte, et dans le silence le plus feutré, on a sagement réduit à 70 ans (comme le stipule du reste déjà le droit Français). Avec une guerre de retard, on a décidé de prolonger de 20 ans le pactole de l'avocat du mari de l'infirmière du frère de Ravel. En espérant que les mélomanes de Shanghaï acceptent cette idée. N'est-ce pas la plus risible des choses ?
Tags: vive sarkozy
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