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Requiem for a dream

Il est sans doute un peu tôt pour déterminer avec précision à quelle date Internet est mort ; nous manquons encore de recul. Il est clair cependant que les causes en furent multiples.

Certes, on peut aisément pointer du doigt l'hadopisation du net, c'est à dire son contrôle de plus en plus serré opéré par les gouvernements et les grandes entreprises - pour autant qu'on puisse considérer qu'il s'agit là de deux entités distinctes. Pour mémoire, jusqu'en 2005, les pouvoirs publics ignoraient à peu près tout d'internet, à la satisfaction générale. Puis, il y eut le fameux référendum, et tout d'un coup, tous ces gens ont commencé à s'y intéresser de très près. Néanmoins, ce n'est là, à mon sens, qu'un épiphénomène. La mort du net ne se limite pas à l'Europe ou à la France, et découle d'évolutions économiques, techniques et sociologiques hélas irréversibles.

Ainsi l'introduction de l'ADSL fut un changement fondamental, dont on ne se rendit pas vraiment compte sur le coup. Dans ADSL, le A signifie "Asymetric". Jusque là, les connexions internet étaient symétriques, à savoir que l'on pouvait émettre et recevoir des données au même débit. L'ADSL rompait avec ce principe, faisant de l'internaute un récepteur de masse et un émetteur occasionnel. Un simple spectateur, là où il était destiné à être acteur. Peut-on monter un serveur décent sur une connexion ADSL ? Evidemment que non.

Une autre calamité frappa le web au tournant des années 2000 : l'abandon progressif du HTML. Ce langage avait le mérite d'être accessible à tous. Il avait aussi le tort, sans doute, d'être accessible à tous. Alors petit à petit, on le remplace par des langages abscons et propriétaires, nécessitant de lourds environnements de développement, des stations dédiées, des ingénieurs professionnels... autant d'obstacles qui empêchent l'internaute de base de devenir un contributeur d'un web vivant. C'est vrai que le flash permet de faire de jolis sites. Mais ça n'aide guère à élaborer un contenu de qualité.

Certes, il y a le web 2.0, le web contributif... qui présente tout de même le gros inconvénient que les contenus que VOUS y créez deviennent en général la propriété de la société qui les héberge. Si par exemple, quelqu'un chez Agoravox souhaite supprimer ou modifier un article d'un contributeur, qu'est-ce qui l'en empêche ? Il est chez lui, après tout... En outre, ce règne du blog, du twitter, c'est aussi le règne de l'instantané, de l'éphémère... Les contributions n'y restent bien souvent que peu de temps, quelques semaines, quelques mois au plus, là où les anciens "sites web" avaient vocation à rester référernce durant des années. On ne s'étonne plus, dans ces conditions, de voir la majorité des liens tomber 404 en quelques jours.

Mais la pire chose qui soit arrivée au net, c'est d'être devenu populaire. Je me souviens que dans les années 90, il fallait être motivé pour avoir internet. Il fallait acheter un modem, installer les drivers, configurer manuellement la connexion, prendre l'abonnement qui va bien chez France Telecom, en plus de celui du provider, tout ça pour obtenir du "haut débit" à 28 ou 56 kb/s. Il fallait vraiment avoir la passion, le feu sacré pour être abonné. Aujourd'hui, Internet est vendu en supermarché, fourni en cadeau-bonux pour l'achat d'un bouquet télé + téléphone. Et du coup, sont arrivés sur le réseau toutes sortes de gens qui honnêtement, n'avaient rien à y faire, ni a y dire. Des gens pour qui en fait, l'ADSL était parfaitement adapté, puisqu'ils étaient des consommateurs à peu près passifs. La génération skyblog. Des gens pas très instruits, pas très intelligents, bref, pas très intéressants. Et internet est devenu à leur image.

J'exagère ? Alarmiste ? Vieux con ? Prenons un exemple, alors. Voici quelques temps, je faisais une recherche sur google pour obtenir des renseignements sur une obscure BD de ma jeunesse, "Milady 3000", de Magnus. Sur les 100 premiers résultats, nous avons :

  • 2 articles de wikipedia
  • 17 articles copiés-collés de wikipedia dans d'obscures "encyclopédies"
  • 2 planches dessinées provenant bien de Milady 3000
  • 5 sites de liens rapidshare et autres, dont 1 sans rapport avec le sujet
  • 1 registar voulant nous faire acheter le nom de domaine
  • 10 pages d'Ebay, la plupart expirées
  • 1 lien 404
  • 7 marchands de BD
  • 3 pages de BDGest (cote de bande dessinée)
  • 1 site recensant des BD érotiques Italiennes (en italien)
  • 2 pages d'un agrégateur de contenus Coréen
  • 1 page de forum où quelqu'un se vante d'avoir acheté le bouquin
  • 1 page de "BD oubliées" recensant le contenu du magazine Metal Hurlant
  • 1 heavy metal fan page recensant le contenu du magazine Heavy Metal
  • 1 page de robotic nation citant brièvement la BD
  • 1 page de lambiek.net donnant des infos sur la carrière de Magnus
  • 6 pages de blog n'ayant rien à voir
  • 28 sites marchands sans rapport avec le sujet
  • 6 liens autres que marchands, mais sans rapport avec le sujet
  • 1 lien google books (aucun rapport avec ce qui nous occupe)
  • 3 pages d'un site perso avec une musique midi atroce, et sans rapport...


Soit au total, 53 liens en relation avec le sujet traité et 47 scories. Sur les 53 liens en question, 3 peuvent être considérées comme présentant un quelconque intérêt. Aucune n'est une page perso. Où sont-ils les passionnés, la communauté des amateurs de BD ? Pas sur le net, apparemment. Le nombre de sites marchands - 35 au total, plus du tiers - ne doit pas surprendre, la transformation du web en grand supermarché était le pendant inévitable à sa "démocratisation". Plus étonnant, le nombre impressionnant de copies serviles de wikipedia. On se demande ce que cherchent à faire tous ces aspirateurs à contenu, quelqu'un va-t-il vraiment faire des recherches sur "zozopiedia.org, le leader du copier-coller" ? Quelqu'un clique-t-il vraiment sur les bannières de cul de ces sites ? C'est un mystère.

En tout état de cause, il apparaît que le nombre de sites "à contenu" a diminué depuis dix ans, non seulement en pourcentage du total, mais aussi, et c'est plus préoccupant, en valeur absolue. Il semble bien que faire quelque chose gratuitement sur internet, pour l'amour de l'art, par passion, par envie de communiquer, de partager son savoir, soit tout simplement devenu une absurdité aux yeux des nouvelles générations.

Sans doute était-ce un trop beau rêve.

Tags: globosphère
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