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Arrhenius, Arrhenius...

" Ah que le monde serait mieux si il était moins mal foutu ! Ah, si on me laissait faire, si j'étais le maître du monde, on ne se compliquerait pas tant la tête avec telle ou telle absurdité héritée d'un passé révolu, ah là là... "

Voici le cri que nous avons tous poussé un jour ou l'autre que nous étions confronté à l'arbitraire de quelque coutume aussi persistante que sans fondement, et qui pourtant imposait à nous sa logique imbécile. D'où naît chez les âmes élevées le bien légitime dessein d'améliorer le sort de l'humanité souffrante en changeant le monde. Et c'est là que ça commence à merder. Pour en comprendre la raison, tâchons de modéliser le phénomène à l'aide de graphes inspirés de la science physique.

En première approximation, on peut considérer qu'un changement se caractérise par deux grandeurs, qui sont la résistance au changement, et la valeur de ce changement (le bénéfice qu'il apporte). Si l'on assimile ces grandeurs à des énergies, on peut modéliser sous la forme, familière aux chimistes et aux physiciens des particules, d'une transition entre deux états d'énergies différentes et séparés par une barrière de potentiel. Ça ressemble à ça :



A est ici le point de départ "avant le changement" d'énergie Ea, et B le point d'arrivée "après le changement" d'énergie Eb. La valeur du changement, noté Γ, est égal à Γ = Ea - Eb. Si Γ est positif, c'est que le changement apporte un gain. Le point P est le point le plus élevé du chemin menant de A à B, caractérisé par son énergie Ep. Il est intéressant de noter la valeur Δ = Ep - Ea, hauteur de la barrière de potentiel.

La thermodynamique nous apprend que spontanément, les systèmes passent d'un état A à un état B en un temps qui, tous autres paramètres constants, est inversement proportionnel à Γ, mais qui augmente avec l'exposant de Δ (loi d'Arrhenius). Il en résulte que si le gain Γ triple par rapport à un point de référence, la vitesse d'acceptation du changement triple. En revanche si la résistance au changement triple, la vitesse d'acceptation du changement sera divisée par à peu près 20.

Or, pour en revenir à l'aspect plus directement sociologique de l'affaire, nous noterons que les thuriféraires de ces changements ont, dans leur passion, le défaut de mésestimer ces deux facteurs Γ et Δ. Observons un schéma de type "cas 1".



Un changement de ce type serait, pour prendre un exemple historique, le passage en Occident des chiffres romains aux chiffres arabes. A l'époque où cela s'est opéré, Changer de système numérique, en effet, ne présentait pas de grandes difficultés : le calcul était en effet réservé à une élite de gens instruits et intelligents, capables d'intégrer en quelques heures un nouveau moyen de noter les nombres, de calculer avec, et capables surtout d'apprécier par eux-mêmes l'intérêt qu'il y avait à adopter la numération positionnelle (notons cependant que cette transition prit, à l'époque, quatre siècles). Dans le même ordre d'idée, l'apparition de l'imprimerie se caractérisa par un Δ un peu plus faible (le procédé était largement à la portée des moyens de l'époque et ne nécessitait pas d'investissement financier insoutenable) et un Γ plus important (car s'il est difficile de calculer avec des chiffres romains, il est tout simplement impossible de reproduire en masse des documents avec une plume d'oie). C'est de changements de ce type dont les enthousiastes inventeurs ont l'exemple en tête. Mais bien souvent, donc, ils se leurrent eux-mêmes en surestimant les bénéfices dont l'humanité tirerait profit si elle adoptait leur trouvaille (Γ) et surtout, sous-estiment les difficultés qu'il y aurait à adopter le changement en question (Δ). Nous sommes alors hélas, dans la réalité, plus souvent confrontés au schéma de type "cas 2".



On peut ici prendre pour exemple l'adoption du système métrique, qui est évidemment incomparablement supérieur, en praticité, au système dit "impérial", avec ses divisions par douze. Le fait est que petit à petit, le système métrique se répand. Aucun des pays "émergents", par exemple, n'a eu l'idée farfelue de mesurer les routes en miles ni les mottes de beurre en livres. Si la révolution bolchévique a imposé le kilomètre en lieux et places de l'ancienne verste des Tsars, lorsque les communistes sont partis, le système métrique est resté en place et personne n'a sérieusement songé à revenir aux unités anciennes. Néanmoins, le fait est qu'il a du mal à percer dans le monde anglo-saxon, essentiellement en raison du fait que malgré ses défauts, le système actuellement en vigueur aux USA a le mérite de fonctionner. Certes, personne n'est foutu de savoir combien on met de gallons dans un pied-cube, mais globalement, ça ne semble pas affecter dramatiquement la capacité des Américains à envoyer des hommes sur la Lune. Les exemples abondent pour illustrer à quel point la résistance au changement suffit à rendre ceux-ci extrêment lents, quand bien même les bénéfices de ces changements seraient aisément démontrables. Pourquoi n'impose-t-on pas les mêmes prises de courant dans tous les pays ? Facile à dire, difficile à faire, quand il s'agit de refaire les installations électriques d'un milliard d'habitations. En tout cas, la difficulté de l'entreprise la rend fort improbable, surtout si l'on considère en regard la modicité de l'emmerdement qui consiste à acheter un adaptateur à l'aéroport quand on voyage. Plus ardu est le cas de l'alphabet Shwah. Il s'agit d'un alphabet composé de façon rationnelle, plutôt joliment dessiné d'ailleurs, avec ses faux-airs de bas-centaurien, capable de composer les sons de la plupart des langues.



Le fait est qu'en abolissant les problématiques d'orthographe, l'alphabet Shwah enlèverait une épine du pied du genre humain en général, et des écoliers en particulier. Sauf que d'une part, les systèmes actuels fonctionnent, même s'ils ne sont pas parfaits, et ensuite, les seules questions "où je mets ça dans la table Unicode ?", "où je vais chercher des fontes qui comprennent le Shwah ?" ou "qu'est-ce qu'on fait des milliards de documents écrits en latin et autres idiomes que, d'ici deux générations, plus personne ne pourra lire ?" font surgir avec plus d'acuité les difficultés inhérentes à la réforme.

Notez enfin que dans certains cas, un changement proposé naguère, et ayant eu quelque succès, semble ensuite régresser. La loi d'Arrhenius (cas 3) nous apprend donc que la seule raison pour qu'un tel événement se produise, c'est que Γ est devenu négatif, à savoir que le changement, non seulement se caractérise par une résistance, mais en outre, l'adopter ferait régresser l'humanité. On est là devant un cas de fausse bonne idée manifeste. Je vous en laisse trouver des exemples.

Tags: science
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