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L'île maudite du professeur Bosch : 14

14 - Les difficiles journées de Diego Suarez



Mais il se faisait sommeil après tant d'émotions, ce n'est donc que le lendemain matin qu'ils partirent à l'aventure. Leurs hôtes leur avaient fourni un plan de la ville avant de s'éclipser, aussi ne fut-il pas très difficile de se retrouver dans Diego Suarez, dont du reste, les rues avaient le bon goût de se croiser à angle droit. Comme leurs amis le leur avaient indiqué la veille, ils n'attiraient pas spécialement l'attention, bien qu'ils fussent blancs, à l'exception du docteur Lavanture. En effet, nombre d'Européens et d'Asiatiques avaient investi la place, et commerçaient de toutes les manières possibles avec les locaux. On entendait beaucoup parler allemand, c'était un fait, aussi prirent-ils le parti de se tenir cois la plupart du temps, et de ne s'adresser la parole que lorsqu'ils étaient hors de portée de voix des étrangers. Mais, nonobstant ces précautions, la promenade fut agréable. Bien que située sous les tropiques, Diego Suarez bénéficiait en cette saison d'une brise relativement fraîche qui adoucissait l'air. L'observation de la vie quotidienne était riche d'enseignement. De toute évidence, une certaine opulence régnait dans cette cité qu'ils avait imaginée ravagée par la misère et le sous-développement. Il y avait de l'argent qui circulait, et il ne semblait pas bien difficile de trouver du travail. Bientôt, cependant, l'approche de la fameuse colline les rappela à leur devoir.
Un mur bistre, haut de cinq mètres, ceignait entièrement l'éminence sur tout son pourtour. Cependant, en prenant une collation à l'étage d'un estaminet – le Lémure Kata – ils purent observer discrètement l'intérieur, qui n'était pas du tout laissé à l'abandon comme on le leur avait laissé entendre, mais se constituait d'un jardin soigneusement entretenu, bien que dans un goût fort différent de la mode Française des parterres ordonnés. Point d'allées rectilignes, mais de discrets chemins de pierre aménagés entre les massifs d'arbres et d'arbustes juxtaposés avec science. En haut trônait la villa, construite en bois, semblait-il, sur deux niveaux. Bien qu'ils fussent à près d'un kilomètre, nos observateurs pouvaient aisément noter les allées et venues du personnel de maison. Et à moins que les balais traditionnels chinois ne fussent longs comme un avant-bras, noirs et métalliques, il fallait bien se rendre à l'évidence que ledit personnel de maison se constituait essentiellement d'hommes en armes.
« Ça va sûrement être facile d'entrer là-dedans, se lamenta bien inutilement Lorna
- Une vraie forteresse, approuva Jack, d'un œil de connaisseur (bien qu'à la vérité, il n'eut jamais servi dans l'infanterie, mais il faisait très bien l'œil de connaisseur).
- Sans compter cette jongle(*) qui enserre la demeure, souligna le docteur, et lui fait comme un manteau d'obscurité, propice à toutes les embuscades, à tous les égarements...
- J'ai compté une douzaine d'hommes armés, rien que dans cette rue, observa laconiquement le brigadier Duilding.
- …
- Et vous, sergent Dragonisevitch ? Qu'en pensez-vous ?
- Oh moi, je suis redshirt, je suis pas payé pour penser.
- OK.
- Bah, que de préventions ! S'écria le Commissaire (avant de baisser d'un ton parce que les locaux commençaient à le regarder de travers et que c'est rarement un bon signe quand on est en mission d'espionnage). Ne soyez pas défaitistes, et songez que la fortune sourit aux audacieux. Là où la force se montre impuissante, la ruse est maîtresse et ouvre toutes les portes. J'ai un plan subtil qui va nous permettre de pénétrer dans cette masure sans coup férir, vous allez voir, je ne vous dis que ça. Lorna, ma chère ?
- Oui commissaire ?
- Pourrais-je vous demander un petit service ?
- Oui ?
- Déchaussez-vous. »

Cinq minutes plus tard, le Commissaire, Jack et Lorna sortirent de débit de boisson en un curieux équipage, les deux hommes avaient pris leur air le plus décidé, tandis que derrière eux, Lorna boitillait, une de ses chaussures à la main.
« Holà, y'a quelqu'un ? Hurla le Commissaire en frappant comme un forcené au monumental portail de bronze clouté.
- Ouvrez, on a besoin de vous, renchérit Jack avec toutefois une conviction légèrement inférieure.
- Ouvrez, ou nous en réfèrerons à votre syndicat professionnel !
- C'est un scandale, c'est lamentable, c'est... Ah, enfin, c'est ouvert.
- Qu'est-ce que je pouvoir faire pour vous, honorables étrangers ? »
L'homme qui leur avait ouvert était un Chinois tout petit, tout gris et très desséché, revêtu d'une blouse grise ornée de figures brodées ondulées, qui se terminaient en têtes et queue de dragon sur le devant.
« Ah, quand même ! Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire dans cette ville pour être servi, je vous le demande ? Vous êtes monsieur Wang ?
- Oh non, oh non non non ! Serviteur du Très Estimé Maître Wang, seulement !
- Ah, bien, allez nous faire annoncer, c'est urgent.
- Pourquoi vous voulez voir le Très Estimé Maître Wang, s'il vous plaît ?
- Eh bien, ça se voit non, ma fille ici présente a cassé un talon, vous faut-il plus d'explications ?
- Et alors ?
- Eh bien, nous attendons que votre maître fasse son métier, bougre d'ahuri ! N'est-il pas sot, ce vieillard, tout de même ?
- Son métier ?
- Oui, son métier. Monsieur Wang est bien savetier, non ? C'est son travail je crois.
- Je vais... je vais voir. Attendre ici. »
Il s'éloigna subrepticement, refermant la lourde porte, tandis que les « clients » faisaient mine d'être outrés. Le Commissaire Terrassol eut même le front de prendre à témoin de la mauvaise volonté de ce Wang les multiples hommes de mains chinois qui maintenant les entouraient de toutes part, arborant qui une matraque, qui un démonte-pneu, qui carrément un révolver, et tous autant qu'ils étaient, des faces de sombres brutes. La porte se rouvrit au bout de quelques minutes.
« Ah, enfin ! On a failli attendre.
- Oh, mais pas possible. Désolé nous sommes, vraiment. Le Très Estimé Maître Wang vient de prendre sa retraite bien méritée après toute une vie de labeur, et de confier ses clients aux soins de monsieur Hsu, que vous trouverez deux rues plus loin. Très compétent, très rapide, pas cher.
- Ah... euh...
- Nous nous prosternons ne excuses, vraiment, devant le désagrément considérable que nous avons causé aux honorables pieds de madame votre fille, et vous souhaitons que la fortune vous guide. »
Et sur ces belles paroles, il referma le portail.
« Ah, bien. Bon, alors dans ce cas, allons donc voir ce... Hsu, là... »
Ils dépassèrent donc la masse des patibulaires en faisant mine de ne pas remarquer leurs airs menaçants, puis obliquèrent dans la ruelle indiquée.
« Mais j'ai pas compris, demanda ingénument Lorna, c'est quoi le plan au juste ?
- Ben, c'était ça, lui répondit le Commissaire en enfonçant sa tête dans les épaules.
- Demander à entrer pour faire réparer une chaussure ?
- Ben... c'est vrai que dit comme ça, ça a l'air débile, mais sur le coup... Oh mon dieu, vous avez raison, c'était complètement nul... Je suis désolé, miss Dale, j'ai eu comme une absence.
- Et du coup, on fait quoi ? Demanda Jack.
- Je suis plutôt d'avis qu'on fasse comme on a dit, c'est à dire qu'on rend visite à ce cordonnier, parce que là, je ne le sens pas du tout de faire tout le reste de la mission sur une seule chaussure.
- Ne tournâtes-vous pas, pourtant, la sauvageonne de « Mission Jungle », avec Bo Harrelisson, où vous étiez nu-pieds pendant tout le film ?
- Oh, vous avez vu ça ? Vous êtes vraiment un fan, Commissaire. Cela dit, ce que vous n'avez pas vu à l'écran, ce sont les huit cent dollars de pédicure aux frais de la production.
- Oui, bref... de toute façon, je crois que nous voici arrivés. »

Que dire de monsieur Hsu le cordonnier ? C'était un Chinois entre deux âges, qui faisait son petit métier en souriant, et qui s'acquitta de sa tâche avec diligence et compétence en plantant quelques petits clous bien sentis dans le talon que le Commissaire avait cassé quelques temps avant. Ils tentèrent bien de lui soutirer quelques renseignements en relation avec leur affaire, mais dès qu'ils eurent prononcé le nom de « Wang », monsieur Hsu se trouva soudain bien incapable de formuler une phrase plus élaborée que « moi pas comprend france meussieu ».
Nos compères s'en allaient donc rejoindre leurs amis restés à boire leur thé quand ils furent bousculé par une femme qui entrait dans la boutique sans le moindre égard pour eux, et aussitôt apostropha Hsu d'une voix peu amène, bien que la teneur exacte de sa diatribe resta mystérieuse (personne ne parlait cantonais dans le groupe). Ils allaient pour s'éclipser quand le volume sonore de la dame diminua brutalement, tandis que le rythme de ses phrases ralentissait. Jack, pour sa part, resta s'immobilisa, en proie à quelque sens subconscient du danger. Il se retourna, pour constater que la Chinoise venait de faire de même, et ouvrait de grands yeux ronds – et nous vous saurons ici gré de bien vouloir vous dispenser de remarques racistes.
« Mais... vous êtes miss Wang !
- Le... le gweilo de Boma ! »
La surprise ne la paralysa qu'une demi-seconde, avant qu'elle ne se mit en garde dans la plus pure tradition des arts martiaux orientaux. Elle était vêtue d'une tunique et d'un pantalon de soie noirs, brodés de motifs floraux et dragonesques dorés, et chaussée de petits mocassins noirs malheureusement tout à fait adaptés au combat. Néanmoins, la très étroite échoppe de l'industrieux artisan n'était certes pas le cadre le mieux adapté à l'expression de ses dons acrobatiques, ce que Jack sentit instinctivement. Voici pourquoi, sans trop faire était de trop d'esprit chevaleresque, il se jeta sur elle, les poings écartés, bien décidé à l'écraser sous sa masse supérieure. Se voyant prise au piège, elle s'empara de ce qu'elle trouva à portée de main et le jeta sur son agresseur ; en l'occurrence, il s'agissait de trois savates bien molles et parfaitement inoffensives. Puis, espérant avoir déconcentré son adversaire, elle se jeta en l'air d'un bond preste au-dessus de sa tête, et parvint à faire un remarquable saute-mouton avant de se réceptionner sur ses mains. Toutefois, Jack n'était pas en reste de rapidité, et la désarçonna d'un coup de pied dans les avant-bras. Elle effectua une belle roulade et se releva aussitôt, pour porter un coup de sa main tendue droit à la carotide de l'officier Américain. Sans doute les longs ongles de l'asiatique, propulsés par ses muscles étonnamment puissants, n'auraient-ils eu aucun mal à déchirer sa gorge s'il n'avait paré le coup de son poing droit, avant de tenter une contre-attaque par un puissant coup du gauche à l'abdomen. Miss Wang intercepta toutefois la menace grâce à un coup de genou, qu'elle transforma en coup de pied au plexus solaire. Bien qu'il manquât de puissance en raison de l'exiguïté du champ de bataille, ce fut suffisant pour que Jack fut désarçonné et contraint de reculer d'un demi-mètre. Ayant maintenant du champ, cette rude combattante poussa son avantage en enchaînant une série de fulgurants coups de poings auxquels notre aviateur tenta de faire face grâce à une garde de boxeur. Nul doute que Miss Wang aurait trouvé la faille dans la garde de notre héros si elle n'avait été interrompue dans son élan par le froid contact d'un petit cercle de métal contre ses vertèbres cervicales.
« Les mains en l'air, ma jolie, et que ça saute ! » énonça le Commissaire, sans trop d'originalité dans son propos (il y avait, à l'Ecole Nationale de la Police, un cours spécialement dédié aux phrases à dire aux criminels que l'on vient d'arrêter).
S'étant assurés qu'ils tenaient maintenant Miss Wang en leur pouvoir, et ayant intercepté monsieur Hsu avant qu'il n'aille alerter ses compatriotes, ils se firent fort d'interroger leur captive, assujettie à une chaise.
« Ah ah, on fait moins son intéressante maintenant, pas vrai ? On fait moins la fière ! Tu vas cracher ton venin, morue, tu vas tout nous dire, où je t'arrache tes yeux avec ce... dépoinçonneur d'oeillets, et je te les fais bouffer !
- Lorna, je vous en prie, intervint Jack, la brutalité n'est pas nécessaire.
- Oh pardon. Je n'y peux rien, cette dame m'est antipathique.
- Bien, miss Wang, pouvons-nous compter sur votre coopération ?
- Plutôt crever, misérable chien de Français ! Je crache à ton visage, je crache sur ta race maudite, rien n'est plus répugnant que cette variété de porcs sur deux pattes qui se goinfrent de fromage et d'escargots !
- Je suis Américain, pour votre information. Capitaine Jack Whiskers, en congé de l'US Air Force.
- Ah pardon, dans ce cas là, ça change tout. Vous et votre horde de barbares à peine sortis de l'âge de pierre ne méritez même pas le mépris du millénaire peuple Chinois.
- Eh bien, vous voyez, la conciliation progresse.
- Conciliation ? Vous pouvez me torturer, me tuer, faire subir à mon corps outragé les plus abominables humiliations que votre cerveau lubrique d'occidental pervers puisse concevoir, jamais je ne vous aiderai en quoi que ce soit. Ah, si seulement je pouvais vous traîner devant mon père, il vous donnerait, avant de vous tuer, une longue, très longue et très cruelle leçon de savoir-vivre.
- Il suffit, madame ! Tempêta le Commissaire, qui se souvint à ces paroles de l'extrême souffrance qu'il avait subie sous la poigne implacable de sa prisonnière. Votre comédie est risible, et je vous conseille de revenir à de meilleurs sentiments. Vous allez nous conduire auprès de ce Maître Wang, que ce soit de gré ou de force. Et croyez-moi, j'ai vingt-cinq ans de police derrière moi, j'en ai maté des apaches, et des plus coriaces que vous.
- Serai-je asservie à subir cent fois par jour les étreintes brutales de marins avinées dans les bordels du port, que je me considèrerai encore bien heureuse de n'avoir pas à vous donner satisfaction.
- Eh ?
- Allez vous faire foutre !
- Quel langage... Je me doute que vous parlez d'expérience, au sujet des étreintes avinées...
- Oh, malotru !
- Euh... attendez une minute, dit alors Jack. Vous nous menaciez, tout à l'heure, de nous traîner devant votre père, dont je me doute qu'il s'agit de Maître Wang.
- Je n'ai rien à vous en dire.
- Il se trouve justement que nous souhaitions lui être présentés, pour discuter d'une affaire qui devrait l'intéresser au plus haut point.
- Mon père n'a rien à traiter avec des gweilos. »
Puis, le masque de la colère s'estompa un bref instant sur l'admirable visage triangulaire de la jeune Chinoise.
« Cela dit, si vous tenez tant que ça à vous faire empaler sur un bambou enduit de piment, je puis, en effet, vous conduire. »
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* Il prononçait "jongle". C'est comme ça.
Tags: l'île maudite
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