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Rape à nuit

Je vais vous conter l'histoire de l'Île de Pâques. Jadis, ce minuscule triangle de rocher plat parsemé de petits édifices volcaniques, perdu dans le Pacifique (l'île la plus proche est la déjà très isolée Pitcairn, à 2000 km de là), était couverte de forêts. Puis, des polynésiens parvinrent, allez savoir comment, à aborder sur ce caillou. Ils s'y installèrent, s'y reproduisirent, et fondèrent une petite communauté, puis un peuple, les Rapanui, qui atteignit après quelques siècles les 3000 habitants environ.



Mais voici que, pressés par des chefs ambitieux, ils se mirent à construire de grandes statues, les moais, que tout le monde connaît. Ils les débitaient sur les flancs d'un volcan, dans le centre de l'île, puis les portaient jusqu'aux ahus, les vastes terre-pleins situés au bord de la mer. Et comment les transportaient-ils ? Sur des rondins de bois, bien sûr. Et pour chaque moai, il fallait abattre des arbres, et des arbres, et encore des arbres... Jusqu'à ce qu'un jour, un Rapanui coupe un dernier arbre pour transporter le dernier des moais.



Et leur civilisation s'écroula. Ils sombrèrent dans la barbarie, la guerre, l'anthropophagie, la misère la plus noire... Alors, les pauvres rapanui perdus sur une île désolée dont ils ne pouvaient s'échapper (faute d'arbres pour constuirer des pirogues) tirèrent un trait sur le passé, jetèrent à bas les moais, recomposèrent leur civilisation à partir de zéro, en gérant avec sagesse le peu de ressources qui leur restaient.

-oOo-


Alors ça, c'est la version pour ceux qui aiment les belles fables pleines de morale écologiste sur le thème "notre planète est une grande Île de Pâques, et nous la saccageons sans vergogne, pauvres fous que nous sommes, honte à nous, envoyez vos sous à Greenpeace sinon votre voisin finira par dévorer vos fils et vos compagnes". Cette belle histoire, tellement connue qu'elle est maintenant illustrée par de grandes entreprises pour leur publicité, m'a toujours un peu étonné. Parce que justement, c'était une histoire un peu trop belle. Et puis ce mois ci, j'ai lu "Pour la science", magazine dont je ne vous conseillerai jamais trop la lecture, et dans lequel un article et la couverture étaient consacrés au mystère de la disparition de la fameuse forêt.

Et l'auteur, Terry Hunt, professeur au département d'anthropologie de l'Université d'Hawaï, de proposer une autre thèse, qui sonne mieux à mes oreilles de candide. D'après lui, la disparition de la forêt de l'île est bien dûe à l'arrivée de l'homme, mais indirectement, par le biais de l'introduction par ces derniers de rats, animaux inexistants jusque là. En l'absence de prédateur, les rongeurs auraient proliféré, dévoré les graines et les jeunes pousses de palmiers avants qu'ils n'aient le temps de grandir, et en quelques siècles, les vieux arbres seraient morts de vieillesse, sans pouvoir être remplacés.

Il cite à l'appui de sa thèse de nombreux éléments scientifiques, en particulier des datations qui remettent en cause la chronologie classique du peuplement de l'IdP (que je vous engage à consulter), ainsi que deux remarques de simple bon sens.

En premier lieu, il est peu vraisemblable qu'un peu polynésien vivant principalement de la pêche ai pu avoir l'idée saugrenue de liquider sciemment tous les arbres de l'île, fut-ce pour des raisons religieuses.

Ensuite, il fait remarquer que dans d'autres îles du Pacifique, la population humaine a cohabité avec la forêt depuis la préhistoire, sans jamais l'éradiquer.

Enfin, historiquement parlant, il fait remarquer que les forêts avaient quasiment disparu lorsque les premiers Européens abordèrent l'île, sans que ce déboisement ne provoque l'effondrement culturel de la civilisation Rapanui. En revanche, après l'arrivée de l'homme blanc, la population de l'île a progressivement décru de 3000 à 110 individus. Là, les causes sont bien connues : variole, typhus, armes à feu, alcoolisme, déportation en esclavage...

Mais cette histoire là, on n'a guère envie de l'entendre, elle est moins jolie. Il n'y a rien qui suscite l'éveil des consciences écologiques. On ne peut pas vendre de l'électricité avec un banal génocide colonial.

Tags: opinion
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