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L'île maudite du professeur Bosch : 15

15 - La Tour de la Mort



Wang Mi Fu faisait partie de ces gens qui ont trop la tête de l'emploi. Quand on le voyait, on se disait « tiens, un vieux sage Chinois, il doit être vachement fort ne kung-fu ». Avec son air de pas y toucher, son visage impassible et souriant et sa longue épistémologie blanche longue et étroite flottant au vent, on sentait tout de suite qu'on avait affaire à un kador des arts martiaux capable de vous broyer la colonne vertébrale rien qu'en appuyant dessus avec l'index. On sentait le gars qui avait étudié l'enseignement des vieux moines tout pourris dans les montagnes et qui méditait sur les quatre éléments, ce genre de choses. Toute personne un peu sensible aux réalités du monde comprenait en le voyant qu'il s'agissait de toute évidence d'un personnage important, craint et respecté, et qu'il valait mieux éviter de lui chercher noise.
« Allez, mon p'tit bonhomme, accrochez-donc ça à une patère. » lui dit le Commissaire Terrassol en lui confiant son chapeau mou. « Et profitez-en pour nous ramener les rafraîchissements et prévenir votre patron qu'on est arrivés.
- Cher Commissaire, dit alors Miss Wang en se retenant d'éclater d'un rire sardonique, j'ai l'immense honneur de vous présenter le Très Estimé Maître Wang, mon père.
- Oh pardon ! Je vous ai pris pour le larbin, toutes mes confuses... Je veux dire, c'est pas que vous ayez l'air d'un serviteur, sauf que vous ressemblez à un Chinois et que... enfin, non pas que les Chinois soient nécessairement serviteurs, hein, y'en a des bien... Hein ? Jack, des commentaires à faire ?
- Soyez les bienvenus dans ma modeste demeure, étrangers, répondit Maître Wang d'une voix qui aurait pu être sincère. Passons dans la véranda, les thés sont servis. »
La véranda était ouverte en cette saison, laissant les alizés rafraîchir agréablement l'intérieur. Deux banquettes étaient disposées en angle droit autour d'une table basse rectangulaire en bronze et bois laqué, orné de motifs dorés représentant un dragon entouré de fleurs.
« Oh, mais dites donc, c'est que vous avez un remarquable jardin, Maître Wang, hasarda Jack.
- L'étude de la nature est chère au sage, autant que sa contemplation est précieuse à l'homme simple.
- Lao Tseu ?
- Wang Mi Fu. J'ai collationné au cours des années les essences les plus représentatives et les plus spécifique de notre belle Chine, de chacune de ses provinces, de chacune de ses campagnes... Mes jardiniers tentent de les acclimater au mieux en cette contrée pourtant si différente... La terre d'ici, voyez-vous n'a rien des argiles jaunes du vieux pays.
- Pourtant, je vois que vous avez de bons résultats.
- Oui, dans certains domaines, pour certaines espèces. D'autres dépérissent, hélas. Quelle perte ! Car en vérité, nombre de ces espèces, endémiques à la Chine, sont en voie de disparition. Les nouvelles méthodes de culture, importées d'Occident, le développement des routes, des chemins de fer et des villes, l'exploitation des forêts, tout ceci réduit la place accordée en Chine à ces essences.
- C'est l'progrès, lâcha négligemment le Commissaire Terrassol.
- Néanmoins, j'ai l'espoir qu'un jour prochain, quand les circonstances s'y prêteront, moi et mes amis pourrons ramener en Chine ces merveilleuses cultures, en planter les graines dans notre sol encore fertile, et les voir refleurir comme avant, restaurées dans leur grâce passée.
- Vous devriez demander de l'aide au Muséum d'Histoire Naturelle à Paris, je crois qu'ils ont des programmes pour ce genre de chose. Mais venons-en à notre affaire, je vous prie. Nous souhaitions vous interroger sur une affaire assez trouble à propos d'un cristal trouvé en Afrique, l'étoile de Djalagnagna...
- Diayema.
- C'est cela même, monsieur Wong. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?
- Excusez-moi, je n'ai pas bien saisi, à quel titre êtes-vous ici ?
- Terrassol, Commissaire Divisionnaire Valentin Terrassol, du Bureau des Enquêtes Extérieures. Et voici mes assistants, le sergent Dragan Dragonisevitch et le brigadier Bobby Duilding, tous deux des Forces Spéciales, le docteur Lavanture, de l'Université de Lyon, le célèbre capitaine Jack Whiskers, qu'on ne présente plus, et pour finir, la délicieuse Lorna Dale, que vous avez sans doute reconnue si vous êtes cinéphile.
- Mais si j'ai bien suivi votre propos, vous êtes un policier Français, donc.
- C'est ça. Donc, l'Etoile de...
- Par conséquent, si je ne m'abuse, et à moins que la situation n'ai drastiquement changé ces derniers jours à Madagascar sans que j'en sois informé – ce qui est possible car je ne m'intéresse que d'assez loin à la politique – nous ne sommes pas exactement sous votre juridiction, monsieur le Commissaire.
- Eh bien... c'est vrai que techniquement... si l'on s'en tient à la lettre de la Loi...
- Dans ce cas, nous sommes bien d'accord que vous n'êtes pas en position de réclamer quoi que ce soit de moi, que rien ne me force à vous répondre, ni à vous aider en quoi que ce soit dans votre affaire.
- Eh bien...
- A part bien sûr la courtoisie coutumière du peuple Chinois envers ses hôtes, et le fait que je suis toujours prêt à coopérer avec les autorités de la glorieuse République Française. Je suis donc disposé à vous faire part de mes lumières sur cette histoire, voire même, à vous apporter une certaine assistance, pour autant que mes moyens me le permettent.
- Quelle joie.
- J'ai en effet, pour ma part, entrepris des... comment dire... des actions qui pourraient être complémentaires des vôtres. Néanmoins, je ne vous cacherai pas que vous associer avec moi revient à vous aliéner les puissants ennemis qui sont les miens.
- Les nazis ? Nous ne craignons guère ces abominables doryphores.
- C'est un bon début. Voici pourquoi, afin d'être sûr que vous aurez la force de résister au mal qui bientôt nous assaillira de toutes parts, pourrais-je vous proposer une sorte de petit... test ? Une sorte d'exercice.
- Une épreuve, quoi ?
- Voilà, une épreuve.
- Je m'en réjouis à l'avance. C'est dangereux ?
- Du tout voyons, du tout, c'est plus sportif qu'autre chose. Chi-Chi ?
- Oui, père ?
- Mon enfant, allez voir si les préparatifs sont achevés dans la Tour de la Mort. »

Deux heures plus tard...

« Ah, mon dieu, s'écria le Commissaire, ce cauchemar est enfin terminé !
- J'ai bien cru que mes poumons allaient exploser, gémit Lorna, pantelante et agrippée au bras de Jack.
- Heureusement, dit ce dernier, que nous avons pu compter sur la ruse du docteur Lavanture pour vaincre la femme-araignée.
- Et sur l'esprit d'à-propos du Commissaire lorsque les Sept Dragons ont dévoilé la Tunique d'Or !
- Je crois que je n'oublierai jamais la terreur que l'on a vue dans les yeux du sorcier Yiling lorsque la Cloche de Brique a retenti la troisième fois, dit Lorna. C'était pathétique.
- En tout cas ma chère, vous vous êtes bien jouée du Joueur de Goshi, bravo ! Remarquable diction, et supère crochet du gauche.
- Le Singe Pi m'a beaucoup aidée, il faut dire.
- Je vois que vous avez triomphé de l'épreuve, étrangers, constata Maître Wang. Je ne pensais pas que vous réussiriez à franchir les Trois Stades de la Sagesse. Mais je vois que l'un de vos compagnon manque à l'appel. Aurait-il regrettablement trépassé dans la tour ?
- Ah ? Dit le Commissaire. Il manque quelqu'un ? Oh oui, c'est vrai, le sergent Dragonisevitch... Ah là là, quelle histoire... C'est l'destin.
- Comme vous dites. Parlons, maintenant.
- Bonne idée. »
Ils s'assirent derechef autour d'un bon thé. Après que Jack eut conté une nouvelle fois comment il était entré en possession de l'Etoile de Diayema et comment il avait entendu parler de Maître Wang.
« Ainsi, Wu Hongwu a rencontré son destin, mais a néanmoins réussi à accomplir sa mission en mettant la pierre à l'abri du mal. Mais vous ignorez ce dont il retourne, n'est-ce pas ?
- Tout à fait.
- Voici donc toute l'histoire, pour ce que j'en connais. Voici bien des millénaires, au bord des grands fleuves du monde, les hommes ont émergé de la barbarie originelle pour fonder des villages, des cités, des royaumes et bientôt des empires...
- Euh... vous n'êtes peut-être pas obligé de nous raconter TOUTE l'histoire. On pourrait commencer par le début de ce qui nous concerne et zapper tous les trucs de Moïse et des croisades...
- Mon exposé, Commissaire, se doit de débuter en des temps anciens, car c'est là que se trouve précisément l'origine de mes tracas. Donc, c'est à peu près à la même époque, il y a cinq mille ans à peu près, qu'en des lieux bien éloignés de la Terre, sont apparues les grandes civilisations connues de vos universitaires, les Chinois et les cités de l'Indus en Asie, les Egyptiens et les Sumériens autour de la Méditerranéenne, les Olmèques en Amérique, et bien d'autres encore qui n'ont pas laissé tant de monuments, et donc nous sont méconnues. Ces temps reculés, qui virent l'apparition de l'astrologie, de l'écriture, de la politique, vous sont connues en Occident sous le nom d'âge du bronze.
Mais depuis quelques décennies, des chercheurs ont examiné certains vestiges mystérieux découverts ici et là sur toute la planète. Il y a d'étranges reliques forgées dans des matériaux inconnus et ornées d'écritures indéchiffrables, ne se rapprochant d'aucune graphie connue, les ruines cyclopéennes érodées jusqu'aux fondations d'installations dont nul n'a percé la raison d'être. Dans leur majorité, les archéologues admettent que ces reliques proviennent de civilisations de l'âge du bronze qui nous sont encore inconnues, et les datent d'environ quatre à cinq mille ans. Cependant, il existe un groupe de jeunes chercheurs inconoclastes qui estiment que ces vestiges sont bien plus anciens, au moins antérieurs de dix mille ans à l'apparition des plus anciennes civilisations connues.
- Excusez-moi, demanda Lorna, mais sur quoi se basent-ils pour dire ça ?
- Sur les similitudes qu'ont ces vestiges entre eux, et sur l'absence de similitude qu'ils ont avec les autres civilisations. Par ailleurs, on a découvert dans le Yunnan des fragments de métal très profondément enfouis dans les sédiments d'une rivière depuis asséchée. Le tout gisait sous les vestiges d'une ville Chinoise antérieure à l'époque des Royaumes Combattants. De toute évidence, ils sont donc encore bien plus anciens que cette cité. Étant moi-même passionné par l'étude des lettres anciennes, je me suis intéressé à la question, et après avoir tout d'abord incliné pour la thèse orthodoxe, l'étude de certains écrits fort anciens m'a convaincu de la justesse de l'autre thèse. Selon les mythes et les légendes de tous les continents, il y a bien eu, avant les temps historiques, une grande et puissante civilisation, peut-être aussi avancée que la notre, ou voire même plus, et qui a étendu son influence sur tout le globe. Je crois d'ailleurs, docteur Lavanture, que vous êtes comme moi un ardent partisan de cette thèse.
- En effet, en effet. Mais je vous en prie, poursuivez, votre exposé est si brillant, je n'aurais pas mieux dit.
- Vous me flattez, docteur. Cette thèse reste donc encore peu populaire dans le milieu universitaire Français, essentiellement, je crois, parce que les Allemands l'ont reprise à leur compte et érigée au rang de dogme. Certains cercles de nazis fanatiques, illuminés mêmes, pensent en effet que la race Allemande descend de ce peuple puissant qui aura étendu son empire sur le monde.
- Une prétention qui ne surprend guère de la part des boches, s'emporta Terrassol. Et vous pensez qu'ils cherchent à s'approprier les reliques de cette civilisation pour leur propagande ?
- Pas seulement. Le fait est que des missions de recherche sont parties aux quatre coins de la planète pour fouiller tout ce qui pouvait l'être, et qu'ils ont organisé une grande exposition à Berlin l'an passé pour exhiber le fruit de leurs travaux – des travaux qui, si l'on passe outre leurs pitoyables fanfaronnades nationalistes, sont de grande qualité. Mais des éléments récents m'ont laissé à penser qu'en réalité, c'est quelque chose de bien plus dangereux que la connaissance académique qu'ils ont trouvé dans les sables de la péninsule Arabique. Avez-vous entendu parler des incidents d'Irem ?
- Il me semble que oui, reprit Lavanture... c'était une expédition Allemande en Arabie, en effet. Ils ont été contraints d'arrêter leurs fouilles il y a trois ans, non ?
- Contraints, le mot est faible. Ils ont été chassés par les Français qui leur ont retiré leur licence de fouille lorsqu'ils se sont aperçus qu'ils évacuaient discrètement certaines des pièces qu'ils mettaient au jour.
- Encore une fois, voilà qui ne m'étonne pas de ces fridolins.
- Si les journalistes Français ont parlé à l'époque du « sauvetage » du patrimoine impérial, ils n'ont pas évoqué, par ignorance ou pour sauver la face, le fait que la découverte de ces malversations est intervenue bien tard. Car ce petit manège durait depuis longtemps et très discrètement, ce sont des tonnes de reliques du passé qui ont rejoint le sol Allemand !
- Les scélérats !
- Or, le hasard faisant bien les choses, il advint que ces pièces étaient tout d'abord débarquées ici, à Madagascar, par des boutres descendant discrètement la côte Africaine, avant d'être embarquées dans des cargos tout à fait officiels à destination du Reich. Ce port de Diego Suarez, où nous nous trouvons, a été l'une de ces plaques tournantes. Apprenant cela, je fis jouer mes amitiés et mon influence pour examiner certaines de ces reliques précieuses, encore à l'entrepôt, et je fis alors une effroyable découverte. Les pièces qu'ils rassemblaient m'étaient familières, car j'en avais vu les dessins et descriptions dans de très anciens rouleaux de parchemin dans un certain monastère du Tibet. Il s'agit d'armes. Des fragments d'armes puissantes, invincibles ! Sans doute cherchent-ils à les reproduire, dans leurs usines.
- Voici qui colle bien, en effet, à la personnalité de ces abominables teutons, approuva le Commissaire. Mais qu'ils les construisent, leurs armes, et qu'ils osent donc les lever contre la République ! On leur montrera une nouvelle fois ce qu'on en fait, de leur belle armée.
- Je crains que ça ne soit plus sérieux qu'une habituelle menace militaire, Commissaire. Savez-vous comment la civilisation de Mû – appelons-là comme ça, puisque c'est ainsi que l'a baptisée le professeur Vandorken – savez-vous donc comment elle a disparu ? Ravagée par ses propres armes, Commissaire. Ces armes dont nous parlons aujourd'hui, et qui causèrent un si grand désastre sur toute la planète que l'humanité passa au bord de l'extinction, un si grand désastre que les terres jadis fertiles devinrent des déserts, que des continents furent engloutis, que les montagnes s'effondrèrent et que la géographie du monde fut remodelée à un tel point que des millénaires plus tard, nos civilisations en gardent encore la trace dans leurs mythes fondateurs. Il fallut tous ces siècles, toutes ces générations pour que notre race refasse le chemin vers la civilisation. Imaginez ce qui se passerait si les nazis mettaient la main sur de telles armes !
- Sambre et Meuse !
- Une apocalypse planétaire ! Un cataclysme à nul autre pareil... Vous comprenez maintenant l'importance cruciale de la mission qui, à notre corps défendant, nous échoit.
- Mais hélas, Maître Ming, il est trop tard ! Comment empêcher que l'Allemand ne déchaîne sa furie sur le monde, maintenant qu'il est en possession de ces richesses ?
- Par bonheur, je sais qu'il leur manque trois éléments cruciaux pour arriver à leurs fins, trois pièces qui étaient à la base de la technologie des Anciens. J'en ignore l'usage exact, mais j'en connais la forme et l'aspect : il y a le Disque, le Cylindre et le Cristal. Le Disque, hélas, ils en ont volé un à Paris.
- L'Anneau de Nürburg !
- Il leur faudra sans doute du temps avant de pouvoir en faire une copie utile. Le Cristal est plus simple à produire, pour peu qu'on connaisse sa composition précise. Ce qu'ils ne risquent pas de découvrir puisque par bonheur, le seul exemplaire connu est en votre possession, Capitaine Whiskers !
- Et il n'est pas né, celui qui arrivera à me le prendre, c'est moi qui vous le dit !
- Ne manque plus que le troisième élément, le Cylindre.
- Mais je présume, maître Wang, que vous avez déjà quelque soupçon sur l'endroit où nous pourrions en trouver. Et que vous n'aurez pas trop de quelques alliés de circonstances nous en emparer avant les nazis, n'est-ce pas ?
- Je vois, acquiesça le mandarin en lissant sa longue barbe, que vous avez oublié d'être bête. Vous plairait-il de visiter un peu la Russie ? »
Tags: l'île maudite
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