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Hommage à Eric Rohmer

[Putain, Scandalsaco, je te jure, ce matin, tu manques quelque chose d'ENORME !]


Le grand homme nous a quittés. Il est parti au pays des poêtes disparus, l'auteur du "Genou de Claire", des contes des quatre saisons et plus récemment, des "Amours d'Astrée et Céladon". Mais si l'on les voix se sont faites vibrantes pour saluer le grand réalisateur, on n'a pas assez évoqué l'homme d'affaire génial qu'était Eric Rohmer. Car en effet, par-delà le message de l'artiste, il y avait une méthode Rohmer, un savoir-faire, pour tout dire, un business-model.

Car en effet, à la fin des années 50, quand Eric Rohmer prend la caméra après qu'il eut échappé aux visées criminelles du dictateur nazi*, le cinéma français est encore engoncé dans les horipaux décatis d'une écriture cinématographique servilement inspirée de celle des studios d'Hollywood et appartenant déjà à l'antiquité du septième art. Concrètement, le cinéma d'alors consistait à reprendre et à adapter des genres codifiés, tels que le policier, le drame, le film de guerre, la reconstitution historique... En fonction des goûts supposés du public, on bâtissait un script en mandant pour ce faire un ou plusieurs scénaristes professionnels, quitte à adapter une oeuvre littéraire pré-existante. Puis, on passait des semaines, des mois, à réunir riches décors et costumes élaborés, on stipendait à prix d'or les plus populaires comédiens disponibles, qui répétaient longuement leurs répliques, on allait chercher des preneurs de son, des responsables photo, des chefs opérateurs, des techniciens de toutes sortes, tous aussi compétents que syndiqués et jaloux de leurs prérogatives, et bien sûr, un réalisateur qui coordonnait tout celà, sous la houlette d'un producteur sachant quand serrer sa bourse et quand la délier. Tout ceci coûtait évidemment fort cher, et une fois sur deux, le film faisait un flop parfaitement imprévisible, de telle sorte que l'entreprise était risquée.

Or, point n'est besoin d'avoir fait Normale Sup et l'ENA pour comprendre qu'un business coûteux et risqué n'est pas le meilleur choix pour qui veut gagner sa vie. Revenu d'une guerre glorieuse dans les déserts d'Afrique du Nord**, Rohmer faisait précisément partie de cette génération de jeunes gens d'après-guerre, entreprenants mais point stupides qui, remettant en cause les recettes de jadis, ont bâti la France que nous connaissons aujourd'hui. Rohmer fait partie de ceux qui vont secouer ce carcan commercial, en appliquant une recette inédite qui fera sa fortune. Point de star dans un film de Rohmer, la France ne manque guère, alors, de jeunes comédiens inconnus sortant du conservatoire, capables de déclamer leur texte et ne demandant pour ce faire qu'une modeste obole (voire, rien du tout, nombre d'entre eux étaient des bénévoles !). Inutile, aussi, l'armada des techniciens, des machines, des projecteurs, des ventilateurs et des rails de travelling. Inutiles les décors ; on tournera en appartement, à la campagne, où on pourra. Inutile, enfin, le scénario, que Rohmer écrira lui-même par souci d'économiser le salaire d'un gratte-papier, c'est ce qu'on appelle du "cinéma d'auteur". De part sa faible épaisseur, le ratio ligne de script/métrage est tout à fait avantageux, et se rapproche de celui en usage dans le cinéma pornographique. Bref, à moins de partir tourner à Pudong, il est difficile de faire moins cher qu'un film de Rohmer.

Et le goût du public dans tout cela ? C'est là que réside toute la subtilité de l'affaire. En premier lieu, compte-tenu de ses faibles coûts de fabrication, les films de Rohmer n'ont pas besoin de recueillir un énorme succès public pour être rentables. Pour rameuter cette faible audience, il est néanmoins nécessaire de faire de la promotion, ce qui en théorie coûte cher. En théorie car dans la pratique, Rohmer et ses semblables ayant de l'entregent, une cour nombreuse et des journalistes amis dans tous les media, leurs films font toujours l'objet d'une promotion bien supérieur à ce que leurs chiffres de fréquentation pourrait laisser supposer. Ajoutons à cela qu'au cours des années, pour les mêmes raisons, l'Etat a cru bon de subventionner largement le cinéma dit "d'auteur", en accordant des avances sur recettes n'ayant pas vocation à être remboursées, des avantages fiscaux aux intermittents du spectacle, des fonds de soutien à la création, un statut particulier pour les salles d'art et d'essai... la liste est longue des cadeaux faits par le contribuable à Rohmer et ses amis - car bien sûr, comme tout génie des affaires, il a fait des imitateurs.

C'est ainsi qu'Eric Rohmer est devenu le cinéaste le plus rentable du cinéma français, assurant un retour sur investissement sûr et considérable. Il est attristant que ce grand capitaine d'industrie n'ai reçu de louanges que du milieu artistique, et pas comme il le méritait, du MEDEF.




*On me signale ici une petite confusion bien innocente : c'est Ernst Röhm, chef des SA, qui fut victime d'Hitler, et non Eric Rohmer, avec qui on le confond souvent. Dont acte.

**Encore une petite bévue, décidément ! C'est en effet Erwin Rommel qui s'est illustré dans l'Afrika Korps, et non Eric Rohmer, avec lequel on le confond souvent, toutes mes confuses.
Tags: bfg-9000
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