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Si vous voyez où je veux en venir...

[Altar of sacrifice]


" Qu'y a-t-il, Xoltepetl, mon disciple ? J'ai senti ce matin, lors de la cérémonie, que ton esprit était troublé. Parle moi, tu sais que tu peux confier les tourments de ton coeur.
- Maître Qixcoco, puis-je vous parler en vérité ?
- Je t'en implore, toi que je considère comme mon fils, parle.
- C'est que ce matin, il m'est venu une pensée impure, qui m'a troublé sur le moment et me trouble encore.
- Quelle était-elle ? Tu m'inquiètes, soudain.
- Lorsque ce matin, vous avez plongé la dague d'obsidienne dans la poitrine de ce captif pour offrir son cœur au Dieu-soleil, alors que d'ordinaire, je n'ai vu dans votre geste qu'un vulgaire acte de boucherie, et je fus pris de pitié pour la victime. D'ordinaire, je vois dans votre geste le sublime et nécessaire sacrifice conforme au rite, mais là, brusquement, je fus pris d'horreur et de dégout.
- Sèche tes larmes, Xoltepetl, sèche tes larmes. Je comprends ce que tu vis. Je savais qu'un jour, cela se produirait, car tu es plus sensible que bien d'autres, plus curieux, moins docile peut-être. Tes scrupules t'honorent, sache le, même si tu dois les extirper de ton âme pour devenir prêtre comme moi.
- Mais comment, Ô, mon maître ? Je ne puis commander à mes sentiments.
- La raison te guidera, fils, et elle primera sur les sentiments. Car vois-tu, il est vrai que les sacrifices que nous faisons au Dieu-Soleil sont horribles. Il ne me plait pas plus qu'à toi d'avoir chaque jour les mains couvertes du sang de pauvres malheureux. Mais ces préventions, je les fais taire, car je sais ce sacrifice nécessaire. Songe en effet à la raison pour laquelle nous faisons tout ceci !
- La renaissance du Soleil ?
- En effet ! Songe que nos sacrifices n'ont d'autre but que d'étancher la soif de sang de l'astre du jour. Si jamais nous contrevenions à ce rite, ne serait-ce qu'un seul jour, nous risquerions alors de subir le courroux de l'astre suprême, et de plonger la Terre dans les ténèbres éternelles !
- Quelle horreur !
- Alors bien sûr, le sacrifice de tant de pauvres diables est un prix bien lourd à payer, oui bien lourd. Mais en comparaison avec une la perspective que je viens d'évoquer et qui fait froid dans le dos, ce sacrifice est tout à fait justifié.
- En effet, maître, vous avez raison. Pourtant...
- Pourtant ? Oh, je vois, tu songes que peut-être, le péril qui nous menace n'est pas si certain.
- Voilà, exactement. Car quelle que soit ma foi, il est toujours possible, indépendamment de ce que j'en pense, que le Dieu-Soleil n'ai en réalité que faire de nos sacrifices. Peut-être éclaire-t-il les hommes par habitude, par envie, ou parce que c'est sa nature. Qui sommes-nous, pauvres mortels, pour prétendre connaître ces choses ? Et pourtant, sans hésiter, nous sacrifions la vie de bien des innocents à ce dieu qui, personnellement, ne m'a jamais rien demandé de tel. Peut-être es-ce en vain que depuis des siècles, sur la Pyramide, tous les matins, les prêtres plongent la dague dans les poitrines. N'est-ce pas une terrible perspective ?
- Terrible, en effet, voici pourquoi tu ne devras parler à personne de ces idées, à personne.
- Mais pourquoi, maître ?
- Mais parce que, quand bien même tu aurais raison, quand bien même le Dieu-Soleil n'accorderait aucun prix à nos offrandes, quand bien même il n'aurait aucun besoin de nous, ou bien même s'il n'existait pas, il n'en demeurerait pas moins que ces sacrifices resteraient utiles. Et pour deux raisons. La première, c'est que comme tu le notes, cela fait des siècles que l'on pratique ainsi, sans y jamais déroger une seule fois. Si nous interrompions les rituels, et que le Soleil continue néanmoins sa route, nous devrions répondre devant le peuple de tous ces gens sacrifiés en vain. Car il y a les captifs des guerres, certes, mais aussi, en temps de paix, des membres tirés au sort des familles du peuple. Tous, dans les bas quartiers, ont eu un oncle, une sœur, un cousin tué sur l'autel. Ils l'acceptent car c'est le prix à payer pour que le monde tourne. S'ils venaient à être jamais convaincu de la fausseté de cette croyance, ils se retourneraient alors contre nous et nous devrions rendre des comptes. La deuxième raison, qui rejoint la première, c'est que la Cité ne tient que par le culte. Le Prince contrôle ses sujets car ils le vénèrent comme un dieu. Ils payent l'impôt aux temples car ils estiment justifié de s'appauvrir pour obtenir la bénédiction des cieux sur leurs récoltes. Sans cette soumission, la cité n'existerait plus depuis longtemps. C'est malheureux, mais le monde n'est pas parfait, et vois-tu, seuls une petite partie de la société bénéficie des bienfaits de la civilisation, tandis que la plus grande masse vit dans la misère, et l'accepte. La raison pour laquelle elle l'accepte, alors qu'elle devrait en toute logique la rejeter, c'est la croyance. Si nous retirons la croyance, c'est la cité toute entière qui sombre dans le chaos, l'anarchie, la mort. De telles choses sont déjà arrivées par le passé, et sans doute notre cité connaîtra-t-elle un pareil sort dans l'avenir. Mais nous devons à tout prix préserver les rites, même s'il est possible qu'ils soient mensongers et injustement cruels.
- Je comprends, maître. C'est un bien lourd fardeau que le notre.
- Certes, un bien lourd fardeau. Mais je préfère encore être à ma place qu'à celle du captif que je sacrifierai demain. Pas toi ? "
Tags: textes divers
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