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La catin de Baentcher II - Chapitre 16

Chapitre 16. Un soir de pluie



On comprend que vers le milieu de l’après-midi, après deux journées de marche dans la montagne, un donjon riche en combats et une nuit blanche, nos pauvres aventuriers étaient bien fourbus et n’aspiraient rien tant qu’à goûter promptement au réconfort d’une bonne auberge, d’un cruchon et d’une bonne miche, prélude à une nuitée aussi précoce que longue. Par ailleurs, durant la journée, le ciel s’était couvert, et il pleuvait maintenant de façon morne et continue. Revenus dans les faubourgs de Baentcher, ils durent en outre supporter la mauvaise foi du loueur de l’âne qui, bien que favorablement surpris de voir revenir son attelage, leur fit payer deux journées sous prétexte que la deuxième était bien entamée, et que toute journée entamée est due. Vertu, qui n’était plus trop d’humeur à se laisser faire, lui hurla dessus, tentant de négocier au moins un rabais sur la deuxième journée, mais rien n’y fit, il était plus têtu que toutes ses bourriques réunies. Au final, il menaça de garder par devers lui le montant de la caution, ou d’en appeler à la milice. Ces derniers mots remirent en mémoire à nos amis qu’ils transportaient une certaine quantité de biens acquis par le vol et le meurtre, et vu d’un côté la modicité de la location, et de l’autre côté la nécessité de préserver leur butin des curiosités gênantes des fonctionnaires municipaux, on en resta là de cette pénible transaction.
Dans de telles dispositions d’esprit, il en aurait fallu pas mal pour dérider Vertu alors qu’à la tête de son parti, elle se dirigea vers la porte du Gorille des Brumes.
Il en aurait fallu beaucoup pour la dérider, mais un spectacle d’un banal sordide y parvint pourtant en un instant. Il y avait là une charrette conduite par un gros homme d’aspect assez répugnant, qu’elle supposa être un proxénète de quelque ville du nord, accompagné de deux gros bras. Dans la charrette, une demi-douzaine de filles emmitouflées dans des fourrures râpées qui étaient leurs seuls vêtements (sans doute pour leur compliquer la tâche en cas de tentative d’évasion), le regard vide, attendaient que le véhicule reparte après que leur patron eut refait le plein de vivres pour la route.
« Allez vous installer, j’ai une affaire à régler. » dit-elle avant de faire un signe plus ou moins discret au maquereau. Après s’être assuré qu’on s’adressait à lui, il suivit notre voleuse à l’intérieur, étonné, suivi par l’une des arsouilles.
Les compagnons la virent alors discuter un peu avec le gars dans un coin pas trop passant de la salle, puis au bout de cinq minutes, elle se tourna vers le mur, et sortit quelque chose de sa bourse. L’homme s’en empara, et pour autant qu’on puisse dire en ne voyant que son dos, l’examina longuement, avant de signifier son approbation par un hochement de menton. Il expliqua encore quelque chose à Vertu, puis lui donna un objet cylindrique pris à l’intérieur de son lourd manteau. Ils se serrèrent la main.
Puis ils sortirent tous deux.

« Qu’est-ce qu’elle va faire ? Vous savez ? S’enquit Dizuiteurtrente.
- J’ai ma petite idée, expliqua Corbin. A mon avis, elle entend célébrer notre victoire comme il se doit, en commandant une Tourte de la Victoire. C’est une tourte qui se compose de légumes de saison, que les compagnons se partagent rituellement à l’issue de l’aventure.
- Ah bon ?
- Eh oui, c’est l’un des ingrédients indispensables à la fin d’une aventure réussie.
- Avec la traditionnelle partie de « Boule Molverine », renchérit Ange. Ainsi que la Chanson d’Adieu des Joyeux Compagnons, la Bouteille de l’Amitié, remise de la Faluche Aventurière, du Badge de Preux et du traditionnel Parchemin du Départ, et tout ça.
- C’est bien compliqué.
- Et j’ajoute que le chef d’équipe se doit d’en faire la surprise à ses subordonnés, c’est pourquoi dame Vertu s’est éloignée en catimini, afin d’engager la conversation avec ce personnage, qui est sans doute un marchand de comestibles.
- Absolument.
- Si vous le dites, laissa échapper Dizuiteurtrente, quelque peu étonné.
- Mais en attendant, buvons mes amis ! »

Sans doute notre jeune voleur eut-il été plus avisé de suivre Vertu pour s’enquérir des raisons de son escapade, plutôt que de faire confiance aux élucubrations de ses aînés. Il aurait alors vu la maîtresse de ses études s’approcher du chariot du gros bonhomme, et aviser les prostituées qui s’y morfondait. Nonobstant, l’une d’entre elles se morfondait avec moins d’abattement. Même dans cette triste situation, trempée jusqu’aux os et en cette peu reluisante compagnie, cette métisse conservait un port qui n’avait rien d’avachi, et un visage sur lequel on ne lisait aucune émotion.
Sauf lorsqu’elle aperçut enfin Vertu.
Ses grands yeux noirs s’ouvrirent alors en grand l’espace d’un instant, dévoilant l’intensité de ses sentiments. Et le moins que l’on pouvait en dire, c’est qu’elle aurait préféré ne pas croiser notre héroïne.
« Tiens, bonjour. Ça alors, la place m’est heureuse à vous y rencontrer.
- Mademoiselle Lancyent.
- Le temps est un peu humide pour prendre la route, ne trouvez-vous pas ?
- Certainement.
- Ne préfèreriez-vous pas que nous devisions à l’abri de cette riante auberge ?
- Si, mais je crains de ne pas pouvoir jouir de votre aimable compagnie. Car je suis engagée auprès de maître Firlos, que vous voyez ici.
- Qui ? Ah oui. Oh, mais je me souviens maintenant de cette affaire. On disait que vous aviez eu quelques revers de fortune, des dettes, des ennuis avec la justice...
- On l’a dit.
- Mais j’ignorais que vous en étiez réduite à ces extrémités. Je saisis maintenant, et donc, c’est ce monsieur Firlos qui aura racheté vos créances.
- C’est cela.
- Je soupçonne le procédé par lequel il compte se rembourser. Croyez que je compatis à votre malheur, ma chère, car les misères de cette servitude, s’il vous en souvient, je n’ai pas fait qu’en entendre parler. Mais il est vrai que c’est un sort d’autant plus cruel pour... comment disiez-vous déjà... une personne de votre condition.
- Avez-vous quelque chose de précis à me dire ? Ou bien êtes-vous ici dans le seul but de me narguer ? Parce que dans ce dernier cas, vous perdez votre temps autant que le mien. Celui qui a eu le bras arraché ne sent pas la piqûre du moustique, madame, et dans le malheur qui me frappe, ce n’est pas votre langue qui peut me faire bien mal.
- Rassurez-vous, mon amie, car je ne suis pas ici pour discourir vainement. Bien au contraire, je viens à votre secours ! Car il se trouve que je suis en fonds, et apprenant votre détresse, j’ai accouru auprès de maître Firlos afin de racheter votre dette. Voyez, ce parchemin, là. On parle de deux cent askenis, c’est bien ça ? »
A nouveau, le masque se fissura brièvement, laissant transparaître à quel point la perspective de se faire passer sur le corps vingt fois par nuit par des barbares nordiques dans une taverne infâme et lointaine lui semblait incomparablement préférable au fait de devoir quoi que ce soit à Vertu.
« Vous semblez surprise, ne saviez-vous pas que j’étais entièrement dévouée à votre bien ? Soyez soulagé, vous n’êtes plus condamnée à supporter les outrages brutaux de quelques horribles sauvages porteurs de casques à cornes pour le profit d’un vulgaire proxénète étranger. Au contraire, je vous offre l’opportunité de rester dans cette bonne ville de Baentcher que vous aimez, parmi vos alliés et connaissances. Et le plus beau, c’est qu’en arpentant le trottoir, c’est la fortune d’une amie que vous ferez ! »
N’eut-elle été dotée d’une sombre carnation qu’elle eut blêmi. Sa vie n’avait certes pas été un chemin semé de pétales de rose, mais c’était bien le pire affront qu’on lui avait fait subir jusque là.
Mais la journée n’était pas finie.
« Allez, suivez-moi, je vais vous présenter à quelques amis. »

Vertu était cruelle au point de vouvoyer son esclave et de la traiter avec la plus exquise déférence, afin de lui rappeler à chaque instant son milieu d’origine, et par contraste, le sordide de sa présente condition.
« Messieurs, je vous présente mademoiselle Condeezza Gowan, dont j’ai peut-être déjà parlé à certains d’entre vous.
- Mademoiselle.
- Euh... ravi. »
L’intéressée ne l’était visiblement pas, ne jetant pas même un regard à l’assemblée. Bien qu’elle fut trempée, sa coiffure défaite et vêtue de la plus misérable façon, elle semblait opposer à l’univers un mépris d’acier.
« Je viens de recruter cette chère Dizzie – je peux vous appeler Dizzie ? – oui, donc je l’ai recrutée car je me suis aperçu que l’activité de mon groupe était par trop centrée sur le larcin, voyez-vous. Donc, dans le but de me diversifier, je l’ai recrutée afin qu’elle fasse pour mon compte... comment disent les indigènes du Thessol ? « Boutique mon cul ».
- Ah oui ? S’enquit Ange.
- Exactement. Métier qui ne lui est pas étranger, du reste. Pas vrai ? »
Elle ne répondit pas. Elle avait atteint un stade si élevé de la contrariété qu’il confine très temporairement à la sérénité. Au fond, elle ne pouvait pas tomber beaucoup plus bas.
« Ah mais j’y songe, la soirée s’annonce. Ne croyez-vous pas qu’il serait temps de vous mettre à l’ouvrage ?
- Pardon ?
- Eh bien oui, allez donc vous poster au carrefour, je vois que quelques-unes de vos collègues s’y activent, c’est sans doute un lieu propice à notre commerce. Et amenez vos clients dans les étables qui sont juste derrière, je crois savoir que c’est par là que se concluent les affaires. Eh bien, ne restez pas là, mon amie.
- Bien. Comme il vous plaira.
- Vous serez gentille de me faire une bonne petite nuitée, hein ? L’endroit est peu reluisant il est vrai, mais c’est temporaire, demain, nous irons à Baentcher vous trouver un petit bordel plus digne de vos talents. Oh, laissez donc votre... « manteau » à sécher près du feu. Vous en aurez besoin pour vous couvrir lorsque ces messieurs seront partis.
- Mais je ne porte rien d’autre.
- Excellent ! Cela vous fera gagner du temps et sans doute des clients ! »
Condeezza hésita un instant, cherchant sur le visage de Vertu le signe d’une plaisanterie. Puis, lorsqu’il fut évident que ce n’était pas le cas, jeta sa peau puante devant le foyer et, nue comme un ver, sortit avec autant d’élégance qu’il lui était possible.
« Cette fille est adorable, dit alors Vertu sous les regards médusés de ses compagnons. J’ai une faim de loup, vous avez commandé quelque chose ? »

Vertu ne voulut pas entendre un mot avant qu’on eut terminé le repas. De temps en temps elle jetait un œil par la fenêtre toute proche, d’où elle pouvait surveiller ce qui se passait au carrefour. Les filles qui s’y vendaient n’étaient ni les plus fines, ni les plus fraîches, et pour tout dire, de tous les points de prostitution de Baentcher, c’était un des moins prestigieux. Ici, ne venaient que les paysans grossiers ayant fait le marché, les étudiants sans fortune et quelques galants hommes ruinés par les courtisanes, bref, des clients peu regardants. Toutefois, quelque modeste que fut le privilège qui consistait à faire la pute à cet endroit, elles le défendirent contre Condeezza, qui dut se battre pour se faire une place, assez mal située, et se prit quelques mauvais coups.
« Tout de même, s’insurgea la princesse Quenessy, c’est une honte de voir comme vous traitez cette pauvre fille ! On ne traite pas même un chien de la sorte sans s’attirer le mépris de ses voisins. Vous auriez pu au moins lui donner quelque vêture.
- S’il vous souvient, princesse, le seul vêtement que nous ayons en plus des nôtres, c’est celui qui sert à vous vêtir. S’il vous sied de le lui donner, je vous en prie.
- Vous pourriez lui acheter une chemise, l’aubergiste doit bien en avoir ! Ça ne vous coûterait pas bien cher, et au moins votre esclave serait à peu près décemment vêtue.
- Ce n’est pas exactement mon esclave, elle est libre. Toutefois, je possède ses dettes, dont elle ne peut s’acquitter, voici pourquoi je dispose du droit d’user de son travail afin de me rembourser. C’est la loi.
- Ça revient au même.
- Pas du tout. Si c’était mon esclave, il serait de mon devoir de la vêtir, de la nourrir et de la loger à mes dépens. Ce n’est pas le cas, alors, qu’elle se démerde.
- C’est incroyable ! Mais que peut vous rapporter cette pauvre fille toute seule, les pieds dans la boue, accostant maladroitement des passants dont la plupart n’ont pas le premier sou pour la payer ?
- Ce n’est pas une question d’argent. Ah, il faut que je vous explique, Condeezza et moi sommes de vieilles connaissances. Et je vous assure que ce qui lui arrive aujourd’hui n’est que la preuve qu’il existe quelque part un Dieu de miséricorde qui châtie les méchants et procure aux gentils la satisfaction spirituelle de voir réduits plus bas que terre ceux qui les ont persécutés.
- Ah bon ?
- Il se pourrait même qu’elle tirera d’utiles enseignements de cette soirée. En quelque sorte, c’est une manière de pédagogie que je lui offre. Ah, mais voici les musiciens ! Rions de bon cœur, amis, car nous voici victorieux et bien au chaud ! »

Bien que les mots fussent acérés, le ton de Vertu avait perdu de son hostilité à mesure que son ventre repu faisait savoir sa satisfaction et que ses jambes s’allégeaient quelque peu de la fatigue du voyage. Ils devisèrent encore de choses et d’autres. Machinalement, elle jetait de temps à autres un œil par la fenêtre, puis revenait à sa chope d’hydromel. Bientôt, elle ne répondit plus que par onomatopées, pour finalement quitter complètement le cours de la conversation, qui portait sur les trois clés et la fameuse épée, mais qui ne menait pas bien loin. La nuit tombait maintenant, et la silhouette de Condeezza, qui était bien loin du réverbère, n’allait pas tarder à disparaître dans l’obscurité. Elle se tenait un peu à l’écart des autres, l’abondante ondée dégoulinant sur sa peau brune en ruisseaux glacés, les bras croisés sur sa poitrine, moins pour se dissimuler que pour affirmer le défi qu’elle lançait au monde. Ce qui en l’état des choses, ne manquait pas d’une certaine élégance, mais n’était pas de nature à attirer les faveurs des rares badauds.
« ‘vais pisser ! » lança soudain Vertu qui se leva et prit la porte principale, laquelle l’éloignait pourtant des latrines. Dizuiteurtrente ne fit pas deux fois la même erreur et, toujours curieux, suivit sa patronne à quelques secondes de distance.
Profitant du soir qui tombait et du bruit de l’ondée qui noyait celui de ses pas, il se dissimula derrière un tonneau et entendit donc ceci :
« Alors, ça mord ?
- Rien du tout, répondit la pauvresses sans même regarder Vertu. D’ailleurs, quand bien même, je n’aurais nulle part où mettre l’argent.
- J’aurais bien une suggestion. Tiens, prends ça. »
Un parchemin tomba dans une flaque, devant les orteils transis de Condeezza.
« C’est quoi ?
- Ramasse.
- Comme il plaira à ma noble maîtresse. »
Elle lut le rouleau. Mais elle savait déjà ce qu’il y avait dessus.
« J’ai fait une mauvaise affaire. Tu ne me rapporteras jamais le dixième de ce que tu m’as coûté. Prends ça et va te faire pendre ailleurs, nous sommes quittes. »
Un éclair zébra les cieux, dévoilant la face incrédule de Condeezza, étrangement partagée entre surprise, joie et fureur. Les deux femmes se regardèrent un long moment, immobiles.
« Mais fous le camp bordel ! » hurla Vertu en tirant sa gauchère et en prenant une pause menaçante. Condeezza hésita, puis tourna les talons et se retira dans l’obscurité. Vertu resta seule, puis retourna sur ses traces.
« Il va de soi que ceci restera entre nous, dit-elle en s’arrêtant devant le tonneau.
- Hum. Comme il vous plaira, répondit Dizuiteurtrente, vaguement penaud.
- Je sais que j’ai agi sottement, c’est inutile de me le dire.
- Je n’avais pas l’intention de vous juger.
- Bien. Sinon, tu souhaites toujours que je t’apprenne le noble art du combat ?
- C’est en effet mon plus grand désir.
- Bien, dans ce cas, approche, nous allons commencer maintenant.
- On ne rentre pas ? Il fait humide...
- Rassure-toi, le cours sera assez bref, et les profanes n’ont pas à être au courant. Bien, tout d’abord, crois-tu être prêt à recevoir cet enseignement ?
- Je... je le suis, madame.
- Prends garde, car mon enseignement est impitoyable pour les poltrons et êtres timorés. Il implique une grande exigence morale et physique, ainsi qu’une totale implication. C’est à une quête mystique que je t’invite, et non pas à de simples leçons d’escrime.
- Je suis votre dévoué disciple.
- Ça risque d’être un pénible chemin, j’espère que tu en es conscient. C’est le genre de route que pour emprunter, il faut parfois payer de sa personne, mettre en danger ce que l’on a de plus précieux. Es-tu toujours résolu ?
- Je le suis, madOOOOOOOOOOOOOUH. »
Dizuiteurtrente s’écroula dans la gadoue avant d’avoir eu le temps d’achever sa phrase, consécutivement au fait que Vertu lui avait collé son genou dans les roubignolles.
« Bien, la première leçon est terminée. Je te laisse méditer cette nuit sur son sens profond et t’interrogerai demain sur ce que tu en as retiré. Rentrons, maintenant.
- Mooouh...
- Et au passage, ça me fait déjà chier qu’on me suive, mais qu’on le fasse de façon aussi maladroite, c’est inexcusable. »
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