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La catin de Baentcher II - Chapitre 17

Chapitre 17. Enter the black queen



Vertu et ses compagnons restèrent à l’auberge la nuit durant, goûtant avec délectation au confort douillet que procurent ventres pleins et literies moelleuses, et pour l’un d’eux, une planchette et du coton. Leurs rêveries les portèrent vers les lointaines terres du nord qu’ils sillonnaient au grand galop, aux ruines d’anciennes cités où ils disputeraient aux fantômes anciens les reliques inestimables du passé, qui leur apporteraient à chacun puissance, gloire et fortune.
Tel n’était pas tout à fait l’état d’esprit de Condeezza Gowan, on s’en doute. Les portes de Baentcher étaient closes, et elle n’avait trouvé d’autre abri que l’issue d’un égout qui avait alimenté la douve, du temps où celle-ci était encore entretenue. Il fallait avoir atteint le dernier degré de la misère pour vivre là, et pourtant, quelques gueux s’y entassaient, s’enivrant de mauvais alcool, se querellant avec lassitude autour d’un feu qu’ils avaient réussi à rendre minable. Quelques mois plus tôt, elle n’aurait pas pu imaginer se retrouver en telle compagnie, et pourtant...
Elle était épuisée, glacée, souffrait de contusions et d’écorchures, elle avait faim, soif, envie de pisser, et un reste d’amour-propre lui criait qu’il serait tout de même bienséant de trouver quelque harde pour se couvrir. Assise en boule contre la paroi de pierre polie par les ans, elle se balançait lentement, se demandant comment elle avait pu en arriver là.
Elle ne comprenait pas. Elle savait valoir largement Vertu, tant en beauté qu’en intelligence. En outre, elle avait été bien mieux éduquée, avait eu plus d’entregent, et sa science des choses de l’amour, elle en était sûre, surclassait de loin tout ce que savait faire sa rivale.
Alors ?
Alors pourquoi l’autre claquait-elle maintenant son or à pleine poignées, tandis qu’elle-même ne possédait pas même une serviette pour se couvrir les fesses ? L’une, chef d’une compagnie d’aventuriers, sortait victorieuse d’un donjon, l’autre, ruinée et esclave, sortait de prison. L’une avait la panse gavée de mets délicats, l’autre n’avait rien mangé depuis deux jours.
Qu’est-ce qui avait foiré ?
Pourquoi ?
Avait-elle offensé quelque dieu ?
Sans doute Condeezza aurait-elle pris à témoin Nyshra, la déesse de la vengeance, si elle avait eu plus de sentiment religieux, et l’aurait-elle fait que le sort du monde aurait été singulièrement différent. Mais elle avait trop de fierté pour s’être jamais prosternée devant l’idole muette et idiote d’aucun dieu.
Elle retomba dans son introspection morbide, songeant aux avanies qu’elle avait eues à subir. Comment Vertu avait-elle osé ? Passait encore qu’elle l’ai contrainte à la prostitution, ce n’était que la dernière d’une assez longue liste. Passait encore qu’elle l’eut exposée de la sorte au regard de la canaille des faubourgs, après les premières minutes, cela lui était devenu presque indifférent. Passaient encore les insultes et les moqueries. Mais Vertu avait fait bien pire. Et Condeezza l’admira presque d’avoir trouvé un si cuisant supplice.
Vertu lui avait fait le don de la liberté.
Une telle injustice la révoltait. L’aurait-elle gardée en servitude, fut-ce dans les plus humiliantes conditions, qu’elle aurait conservé un espoir de racheter un jour sa dette, et de partir alors sans se retourner. Mais en la congédiant ainsi, elle s’était assuré qu’elles ne seraient jamais réellement quittes.
Condeezza avait un sens moral bien arrêté. Elle pensait que les bonnes choses arrivent aux gens qui se donnent de la peine, et que les mauvaises arrivent aux fainéants. Elle croyait que ceux qui sont bons dans leur partie sont récompensés, et que ceux qui sont malhabiles disparaissent. Elle avait viscéralement boulonnée à la charpente même de son être la conviction que chacun avait sa place dans l’univers, son destin, sa valeur – et à cette aune, sa présente situation semblait indiquer qu’elle s’était jusque là fort méprise sur sa propre valeur. Elle estimait en outre qu’il y avait des règles, qui ne sont pas nécessairement les lois que l’on compile dans les livres juridiques, mais qu’il convient de respecter, sans quoi la vie n’a pas de sens.
En lui rendant sa liberté, Vertu avait transgressé une de ces règles, et pis que tout, elle lui avait dénié à elle la possibilité de s’y conformer. Vertu avait tout simplement aboli la valeur de Condeezza. Elle n’était plus même une putain à deux-cent askenis. Sa liberté ne valait rien. Elle n’était plus rien. Comment rembourser Vertu de rien ?
Elle le sentait comme un fer enfoncé dans son cœur, elle en aurait vomi si jamais elle avait eu quelque chose dans l’estomac. La perspective de vivre ainsi lui faisait horreur.
Soudain, apparut dans son champ de vision un bras d’enfant tenant une pomme.
Au sens propre.
« Bonjour, mignonne. C’est pour moi ? »
La gamine avait l’air bien décidée à faire cadeau de son fruit, qui était d’une taille hors du commun, les petits doigts grassouillets peinaient à la saisir pleinement. C’était une de ces belles pommes à l’épaisse peau cireuse, d’un rouge profond, promesse d’une chair croustillante, juteuse et abondamment sucrée. A cet instant précis, et on la comprendra aisément, Condeezza n’avait d’yeux que pour cette pomme, et négligeait parfaitement de détailler celle qui la lui offrait. Sans trop hésiter, elle s’en empara et s’en nourrit. Elle en dévora jusqu’au trognon, extrayant les pépins hors de leur gangue ligneuse à l’aide de sa langue experte en ce genre d’exercice, avant de les briser sous ses molaires pour en tirer la pulpe fade. Certes, une pomme ne rassasie pas son homme, mais ce modeste fruit était bien ce qui lui était arrivé de mieux depuis des lustres, aussi considéra-t-elle d’emblée la fillette avec la plus grande sympathie.
« Tu es gentille, toi. Comment tu t’appelles ? »
L’enfant la dévisagea de ses grands yeux vides de tout sentiment, sans faire mine d’avoir entendu la question.
« Tu n’as pas de nom ? Eh, vous autres, elle est à qui la gamine ?
- J’en sais rien, moi, répondit une voix avinée avant de se perdre dans une toux tuberculeuse »
« N’as-tu pas des parents ici ? »
L’enfant n’avait toujours rien à dire. Elle se lova contre Condeezza, qui caressa sans réfléchir ses cheveux emmêlés et crasseux. Bientôt, la petite tête se fit lourde contre la poitrine de notre héroïne, les membres potelés de la petite fille perdirent toute force, et elle sombra dans un sommeil aussi rapide que profond.
« Toi t’es gentille » dit-elle alors en remarquant combien on raconte facilement des conneries quand on est fatigué. Condeezza, à son tour, bascula sur le côté. Elle n’aurait jamais cru pouvoir y parvenir, après la terrible rancœur qui l’avait saisie quelques heures plus tôt, mais elle parvint à s’apaiser, et à son tour, sombra dans l’oubli le temps d’une longue nuit sans rêve.
Tags: la catin de baentcher
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