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Le luxe

Il y a neuf ans, avant de monter à Paris pour gagner ma vie, je suis allé avec mon père chez C&A pour acheter de quoi présenter bien aux entretiens. Il y avait, je me souviens, un épais pantalon bleu en synthétique, des chaussures noires, une ceinture en cuir noir, une chemise jaune, une veste bleue clair, une cravate. Puis, je partis vers les lointaines terres du nord chasser le kobol à poil vert à coup de JCL, comme mes ancêtres.

Je bossais, je bossais, et comme le métier, somme toute, payait bien, j'accumulais peu à peu des quantités d'argent dont je ne sus que faire (et je ne sais toujours pas). Néanmoins, partant du principe que "si t'es pas capable de claquer un smic dans un costume, tu vas y rester toute ta vie, au smic", je résolus un jour de me saper un peu classe. J'allais donc aux galeries Lafayette et jetais mon dévolu sur une jolie ceinture en cuir de marque Hugo Boss, environ cent euros, qui remplaça avantageusement la vieille ceinture de papa.

Je la mis avec fierté et la portais quelques temps. Mais au bout de quelques semaines, de disgracieuses crevasses se firent jour près de la boucle. C'était ennuyeux. Mais peu importe. Les mois passèrent et les crevasses s'élargirent. Il advint que, ma garde-robe s'étendant, il me fallut acquérir une autre ceinture dans des tons marrons. J'allais dans une boutique un peu classe pour acheter une autre ceinture de marque Kenzo, en simili-lézard très jolie, dans les mêmes prix.

Au bout d'une semaine, la petite languette casse net. Un coup d'oeil me perment de m'apercevoir que le métal n'était que de la camelote, guère plus solide que du carton. Le mois suivant, c'est l'autre ceinture qui le lâche, la boucle encore, qui explose au niveau où le cuir rencontre le métal. Camelote, encore.

On croit naïvement que quand on achète "de la marque", le prix élevé qu'on débourse sert à payer un artisan consciencieux, un professionnel qui aime son métier, une petite entreprise familiale qui façonne à la main des boucles de ceinture selon les règles de l'art. En fait, le luxe, on le voit sur l'étiquette, on le voit sur le ticket de caisse, mais on le voit rarement dans la qualité du produit. C'est effarant comme il y a des expressions qui se banalisent, comme "industrie du luxe". Mais le luxe c'est exactement le contraire de l'industrie. L'industrie du luxe, ça consiste bien souvent à acheter la même merde qu'ailleurs, fabriquée à Pudong ou a Jakarta, à mettre un logo à la mode et à vendre ça dix fois plus cher. J'exagère ? Pensez-vous...

Le luxe, le vrai luxe, c'est la qualité. Un article de luxe, c'est un objet qui va se faire oublier, un objet qui va accomplir son modeste office des années durant, jour après jour, à votre grande satisfaction, et puis un jour, vous vous dites "ah tiens, mais ça date de quand, ce truc". Le vrai luxe, c'est la ceinture à papa, qui a dû coûter cent francs à l'époque, qui a toujours belle allure, souple et solide, que j'ai retaillée, que j'ai retrouée, et qui ceint mon abdomen musculeux à l'heure où j'écris ces lignes.
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