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Boviduc et Palissade




La scène est dans le royaume de Palfrenie. Le marquis de Boviduc, honnête gentilhomme, se rend de bon matin dans les bois jouxtant sa propriété afin d'herboriser et, incidemment, de méditer sur un épineux problème qui occupe son esprit. Au détour d'un bosquet, voici qu'il croise son ami, le chevalier de Palissade, homme à l'esprit éclairé, venu sans doute glaner des morilles.

" Palissade, mon ami !
- Parbleu, Boviduc, par exemple !
- La place m'est heureuse à vous y rencontrer.
- Et moi donc, camarade. Vous tombez bien, j'allais justement déboucher cette excellente bouteille. Mais je vous vois soucieux, quelle difficile affaire ride donc votre front ?
- Holà, si vous saviez !
- Mais dites, dites, je puis peut-être vous être de quelque aide.
- Il est vrai que vous êtes un homme instruit des choses du monde. Alors voici : vous n'êtes pas sans savoir que je me flatte d'être un bon citoyen de Palfrenie.
- Et vous l'êtes assurément.
- Et bien sûr, vous savez que notre beau pays est membre de l'Union Européenne.
- Parfaitement. D'ailleurs, que comptez-vous voter au référendum sur le Traité Constitutionnel ?
- Ah ! Vous mettez le doigt sur le noeud de l'affaire ! C'est précisément mon indécision sur cette grave question qui me tourmente. Auriez-vous quelques lumières à m'apporter ?
- Bien sûr, voyons. Et le conseil que je puis vous donner, le seul qu'un honnête homme pourrait d'ailleurs vous faire, c'est le suivant : votez oui.
- Ah. Et ?
- Et vous en serez content.
- Mais pourquoi ?
- Que vous importe pourquoi, vous me faites confiance, non ?
- Certes, mais c'est un peu court. Je prise votre jugement, vous le savez, mais j'aimerais bien en connaître les arcanes.
- Ce n'est en rien nécessaire. Car voyez-vous, le Traité Constitutionnel est une chose complexe.
- J'ai vu ça, en effet.
- De ce fait, vous qui êtes profane en ces matières ne pouvez en aucun cas prétendre avoir un avis éclairé sur la question. Voici pourquoi la sagesse commande que vous vous en remettiez au jugement de personnes plus érudites.
- Et vous-même, vous êtes plus érudit.
- Je le crois.
- Vous avez donc, comme moi, fait l'effort de lire le Traité ?
- Non, je le confesse. Je ne suis pas spécialiste du droit Constitutionnel. Mais prêchant par l'exemple, je m'en remets au jugement des journalistes que je lis. Vous n'êtes pas sans avoir remarqué que toutes les bonnes gazettes sont favorables au TCE.
- Je l'ai vu, en effet. Mais en quoi les ces journalistes sont-ils plus légitimes que moi pour juger de la qualité du texte en question ? La plupart de ces éditorialistes dont l'avis compte ne sont en rien des spécialistes des affaires européennes, la plupart ne parlent jamais d'Europe, ne rendent jamais compte des travaux des instances européennes, et ne parlent guère que de politique nationale.
- Je vous donne raison sur ce point. Cependant, vous savez que nos journalistes fréquentent assidûment et étroitement nos édiles nationaux, on peut supposer qu'ils se sont fait une religion à leur contact. Vous ne mettriez pas en doute, au moins, la compétence de nos élus en matière d'Europe ?
- Vous voulez dire, ces élus qui ont approuvé sans la lire la directive Bolkenstein avant de la redécouvrir avec horreur au moment où elle a traversé nos frontières ? Loin de moi cette idée, en effet.
- Pas de mauvais esprit, mon ami, je vous prie. Il doit bien y avoir quelque part des gens dont l'avis dûment argumenté a inspiré celui des autres, sans quoi, verrait-on partout une telle unanimité ?
- J'ai lu en effet un plaidoyer particulièrement clair et bien documenté pour le TCE, rédigé sous la direction de l'UNICE, et à destination des chefs d'entreprise, expliquant qu'il n'y avait dans le TCE que du bon, qu'il allait parfaitement dans le sens des intérêts du monde des affaires, et qu'il était de nature à modifier le rapport de force avec les salariés dans un sens favorable au patronnat.
- Ah, vous voyez, en cherchant un peu, on en trouve, des arguments.
- Cependant, les chefs d'entreprises étant minoritaires en Palfrenie par rapport aux salariés et aux chômeurs, je doute que l'argumentaire soit très productif pour le camp du oui.
- Il est vrai qu'il y a encore des réflexes nationalistes, poujadistes et soixante-huitards bien ancrés dans la mentalité de nos contemporains, et c'est consternant. Il n'y a pas à chercher plus loin les causes du déclin de notre pays, car qu'on le veuille ou non, le monde a changé, et il n'a pas attendu la Palfrenie! C'est bien pourquoi on n'aurait jamais dû organiser un référendum sur une telle question. Demander l'avis de la canaille, quelle erreur !
- Pourtant, c'est l'usage universellement répandu, lorsque l'on adopte une Constitution, que de demander l'approbation du peuple, et je m'étonne que si peu de nations aient eu la fibre démocratique nécessaire pour nous emboîter le pas.
- Quelle Constitution ? Ce n'est pas une Constitution, c'est un Traité Constitutionnel !
- Je ne vois pas la différence.
- Eh bien voyons, un traité, c'est un traité. On peut le conclure entre états.
- Pourtant, dans ce traité, il est fait mention à de nombreuses reprises d'une Constitution. Tenez, quand on dit que la pétition d'initiative populaire est limitée "aux fins d'application de la Constitution". De quelle Constitution s'agit-il ?
- Allez savoir...
- Par ailleurs, ce texte, Constitution ou Traité, est spécifié comme étant de portée supérieure aux Constitutions nationales des pays membres ! C'est comme si vous demandiez l'avis de votre épouse pour repeindre la grille de votre château, mais que vous négligeriez de la consulter pour vendre votre propriété. Est-ce démocratique, selon vous, de défaire par le travail parlementaire ce qui a été fait par un référendum ?
- Ah, démocratie, démocratie, vous n'avez que ce mot là à la bouche. Mais la démocratie, ce n'est pas l'alpha et l'oméga de la pensée politique !
- Ah bon ?
- Parfaitement. Et l'affaire qui nous occupe en est l'illustration même. Dans notre pays, beaucoup de gens refusent d'admettre que la libération des carcans du code du travail, la diminution des impôts spoliateurs, la remise en cause des privilèges des fonctionnaires et l'enrichissement d'une élite méritantes soient la recette de la croissance. C'est pourquoi il est judicieux de faire passer ces nécessaires réformes sans attendre le consentement du peuple, qui au final, en tirera les bénéfices.
- Je crois toutefois que ces théories économiques sont quelque peu contestées.
- Je ne vous savais pas trotskyste. Je tombe des nues.
- Donc, pour vous, le peuple ne sait pas ce qui est bien pour lui, et il est nécessaire d'outrepasser sa volonté dans son propre intérêt.
- Parfaitement. Et d'ailleurs, si vous prenez l'exemple de la construction européenne, vous noterez qu'on a rarement sollicité l'avis des manants pour ce qui était de déléguer des pouvoirs de plus en plus étendus à des instances composées d'hommes bien nés, bien intentionnés et à l'abri de la pression populaire. Et les résultats sont là ! Croyez-vous que des réussites telles que Galileo ou l'airbus A380(*) auraient été possibles si tout un chacun avait pu mettre son nez dans ces affaires ?
- Je l'ignore.
- Toutes ces grandes réalisations sont le fruit de ces institutions mises en oeuvre par les grands anciens, les fondateurs de l'Europe. Le Traité les reprend, il n'est en fait qu'une somme des traités existants, qu'il complète et harmonise. Si vous êtes fier de l'Europe bâtie par nos pères, vous devez voter oui.
- Mais il ne me semble pas, à moi, que l'Europe soit une telle réussite. Car depuis 2002, l'économie mondiale a connu des croissances de l'ordre de quatre à cinq pourcents par an, ce qui est considérable, tandis que l'Europe plafonnait à deux pourcents. Et encore là-dedans comptait-on des pays d'Europe orientale, en croissance rapide, de telle sorte que les pays les plus riches ont bien souvent connu la stagnation, voire la récession. La seule nation qui s'en soit correctement tirée, c'est l'Angleterre, et précisément, c'est celle qui est le moins intégrée à l'Europe.
- Oui, mais c'est à cause de la paralysie des institutions, prévues pour fonctionner à 6, et pas à 25. Et c'est pourquoi il est urgent d'adopter le TCE, qui permettra une action plus efficace de l'Europe dans tous les domaines.
- Ah, ça y est, je saisis ! Si l'Europe est une si grande réussite, c'est grâce au TCE, qui est dans les grandes lignes en vigueur depuis des années.
- Mais oui !
- Mais si l'Europe est en grande difficulté, c'est parce qu'il lui manque le TCE, qui apporte de considérables améliorations à son fonctionnement.
- Hosannah ! Vous avez entendu toute l'affaire...
- Je crois, en effet, que j'ai compris tout ce qu'il y avait à en comprendre. J'espérais que vous éclairiez ma lanterne, et c'est ce que vous avez fait au-delà de mes attentes. Sachez que suite à notre conversation, j'ai les idées claires sur le parti à prendre dans le bureau de vote. Merci, mon ami, et retournez en paix à vos morilles, pour ma part, je vais suivre mon chemin qui m'éloigne du votre."


(*) Précisons, pour la clarté du récit, qu'il se déroule début 2005.
Tags: constitution, opinion
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