aspexplorer (aspexplorer) wrote,
aspexplorer
aspexplorer

Jeune fille de Mégare assise et filant


(Louis-Ernest Barrias, 1870)


Jeudi, profitant que j'étais en congé (c'était la grève et j'ai passé l'âge de me faire chier dans les transports), je suis allé au musée d'Orsay, qui se trouvait être gratuit (vu que c'était la grève). Cette sculpture a attiré mon attention par son excellente facture.

Il s'agit donc d'une jeune fille assise en tailleur, vêtue en tout et pour tout d'une jupe et d'un bracelet autour du biceps, et filant une laine qu'on nous laisse imaginer. Toute absorbée à son ouvrage, son expression ne nous livre rien de ses pensées, l'essentiel de l'œuvre est ailleurs.

Car, et ça n'aura échappé à personne, il s'agit là d'une étude de nu. Le sujet n'étant ni historique, ni mythologique, ni religieux, ni quoi que ce soit, nous nous concentrons ici purement sur la forme du corps féminin. Et il faut dire que plus on regarde la statue, plus on tourne autour, plus on la détaille, et plus on se dit que le très oublié Louis-Ernest Barrias vaut largement mieux que tous les gâcheurs de glaise qui lui ont succédé (sans compter bien sûr les "artistes" contemporains).

Je ne crois pas possible de faire mieux rendre au marbre l'impression de la chair humaine. Le moindre détail de l'anatomie est ici juste, proportionné et à sa place. On sent bien comme l'artiste a la passion de connaître la façon dont les masses de graisse, de muscles et de peau s'accrochent entre elles et sur le squelette pour rendre l'exactitude complexe d'une posture vraie. Ceci ne peut être obtenu par la seule observation d'un modèle ; il faut encore le comprendre, l'étudier. Il est malheureux qu'il n'existe sur le net aucune photo du dos de cette fileuse, car c'est là que l'on observe le travail le plus remarquable. La torsion de l'épine dorsale est splendide, toute en rondeurs subtiles attirant la main autant que l'œil. L'arrière de l'épaule gauche, en particulier, présente cette petite bosse typique d'un deltoïde totalement contracté, détail qu'aucun de ces barbouilleurs officiels qui nous tiennent lieu de moderne académie n'aurait l'idée de considérer.

Barrias est surtout connu, de nos jours, pour une de ses statues intitulées "La défense de Paris", érigée sur le rond-point de Courbevoie et commémorant donc le siège de 1871. Cette statue a donné son nom au quartier qui l'entoure, et dont les usagers ignorent généralement et l'origine, et la statue elle-même (elle est actuellement noyée sous la dalle de béton).

De son vivant, Barrias était reconnu et comblé d'honneurs. Combien d'artistes remarquables, tels que lui sont-ils aujourd'hui tombés dans l'oubli ? Parce que la mode a changé, parce qu'on préfère aduler de "géniaux précurseurs" chez qui ce que l'on appelle aujourd'hui "style" n'est que l'aveu d'une maladresse. Il est douteux que de nos jours, il existe encore en France un seul lauréat des Beaux-Arts qui soit capable ne serait-ce que d'imiter Barrias (et je ne parle pas de création originale). Employer l'expression d' "art dégénéré" vous classe immédiatement parmi les nazis, et pourtant, à l'esprit de qui ces mots funestes ne sont-ils jamais venu à propos de tel "artiste" dont le métier consiste à jeter sur un papier quelque "concept" fumeux, à laisser des assistants et des entreprises spécialisées réaliser "l'œuvre", puis pendant qu'on réalise la chose, à se pavaner en cocktails, vernissages et inaugurations de fondations pour lécher le cul de cent mercantis parvenus et cacochymes ?

Il faudrait fermer les musées ; ils ne soulignent que de façon trop éloquente le déclin de notre civilisation.
Tags: art
Subscribe
  • Post a new comment

    Error

    default userpic

    Your IP address will be recorded 

    When you submit the form an invisible reCAPTCHA check will be performed.
    You must follow the Privacy Policy and Google Terms of use.
  • 35 comments