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Bienvenüe en enfer


Les parisiens, tout comme les provinciaux l'ayant déjà expérimenté à leurs dépens, évitent autant que possible la fréquentation de la gare Montparnasse. Certains vont jusqu'à prendre un autre train, à se lever tôt, voire à payer plus cher, pour partir ou arriver à une autre gare. A l'étranger paumé prévenant de son arrivée à la funeste station, et téléphonant pour savoir quel métro prendre, on répondra : "Rolala, mon pauvre, t'es pas arrivé", ou "prends donc plutôt un taxi", ou encore "t'es con ou quoi, je t'avais dit de prendre le trans-inter-cité-omnibus de 4h48 qui arrive à Saint-Lazare".

La raison de ce désamour apparait dans sa tragique évidence à qui pratique cette gare, pour son malheur. Ce n'est pas qu'en soit, elle soit particulièrement mal conçue, mal fréquentée ou d'aspect spécialement repoussant. Elle n'a pas été construite sur un ancien cimetière celte et n'est donc pas frappée de la même malédiction que la gare de Lyon, non, du tout. La vérité, c'est que pour aller de la gare au métro, ou du métro à la gare, c'est long.

C'est vraiment long.

C'est à dire qu'on a du mal à s'imaginer ce que c'est long.

Mettons que deux jumeaux partant de la gare SNCF, l'un allant vers le métro et l'autre restant buller au relais H, au bout de vingt ans... Oui, bon, j'exagère un peu, mais c'est incroyable ce qu'il faut marcher dans des kilomètres de couloirs étroits pour arriver enfin à son quai. Ça emmerde réellement tout le monde, tout le monde s'en plaint, surtout si on considère que souvent, dans les gares, il y a des gens imprévoyants qui se déplacent avec des bagages. A tel point que la RATP a - tenez-vous bien - fait quelque chose ! Oui, consciente du problème, et avertie des conséquences fâcheuses de ce que des centaines de voyageurs mouraient de faim et de soif chaque jour dans les couloirs en question, elle a un jour décidé d'installer un trottoir roulant automatique à grande vitesse. Louable effort, quoi que légèrement prématuré, et qui dut s'interrompre lorsqu'on s'aperçut que tous les voyageurs n'étaient pas nécessairement des adeptes des sports extrêmes, et que les douzaines de braves mamies qui s'y cassaient quotidiennement le col du fémur commençait à encombrer de façon préoccupante les couloirs pourtant larges des urgences de l'hôpital Cochin.


Bref, la science, la technologie moderne, sont impuissantes à résoudre ce problème, condamnant chaque jour des milliers d'innocents badauds à des randonnées n'ayant rien à envier aux marches de la mort d'Auschwitz, agonissant de jurons Fulgence Bienvenüe, créateur du métropolitain, qui du reste associe son nom à celui de la station Montparnasse.


Pauvre Fulgence, tu n'as pourtant pas mérité autant d'opprobre ! Car les dieux te sont témoins, tu n'as pas comploté de condamner tes contemporains à un tel calvaire ! Non, les ingénieurs de jadis n'ont pas voulu celà, ils n'avaient pas perdu la raison, et ce n'est pas par souci d'épargner quelque relique Atlante ou quelque secret temple massonique enfoui sous le quartier qu'ils ont fait déboucher le métro à quinze années-lumières de sa gare. Car la vérité doit éclater, et je dois vous apprendre, mes pauvres amis, que du temps du père Fulgence, il en allait tout autrement !

Eh oui, vous l'avez deviné, à l'époque, la station de métro débouchait commodément devant la gare, et inversement. Aussi étrange que cela nous paraisse à nous, pauvres esclaves urbains soumis aux lois d'airain d'un XXIe siècle totalitaire, les parisiens des années 30 rejoignaient leur gare aussi aisément qu'il se peut, dans les conditions dignes de citoyens droits et honnêtes, jouissant de la considération de leurs administrations de tutelle. Alors, pourquoi cela a-t-il changé ? Quel malade a donc bougé le métro ?

Personne, voyons. Le métro est toujours à la même place. C'est juste la gare Montparnasse qui a reculé de facile 300 mètres. L'actuelle gare est construite là où jadis, il y avait des fins de quais, des voies, des installations techniques de la SNCF. L'ancienne gare, démolie dans les années 60, se trouvait fort logiquement située sur le boulevard Montparnasse (c'est pour ça qu'on l'a appelée "gare Montparnasse", d'ailleurs). A sa place, on a construit un centre commerciale en béton genre téci, la tour Montparnasse (qui a proverbialement la plus belle vue de Paris, car juché à son sommet, on considèrera que c'est le seul endroit d'où on ne voit pas la tour Montparnasse) et un parvis à clochards. La gare elle-même est tout en béton, sans ouverture sur l'extérieur, recouverte qu'elle est par une dalle surmontée d'un jardin certes joli, si l'on apprécie les espaces entourés d'immeubles HLM et coupés du reste du tissus urbain.


Le gain de l'opération est évident : on a fait une juteuse opération immobilière en vendant quelques hectares de précieux terrain parisien, judicieusement récupérés sur des voies de train sans valeur. Je gage que si on gratte un peu, on trouvera là-dessous un anonyme haut fonctionnaire qui aura bâti sa carrière en saloperies de ce genre. Un gros connard qui aura pris soin de réserver le marché à son ami entrepreneur, moyennant un petit cadeau à tel parti politique qui lui aura ensuite renvoyé l'ascenceur.


C'est grâce à ce redoutable connard, qui est sans doute mort vieux, riche, décoré de la rosette et parfaitement satisfait de lui, qu'on doit s'entasser dans des couloirs de merde des heures durant, pleins d'innocentes âmes condamnées à d'absurdes tourments par la mécanique démente d'une bureaucratie aveugle et sourde.

Et pendant qu'ils perdent à errer des heures de vie qu'ils pourraient utilement consacrer à leur labeur, les Chinois bâtissent sur les bases de la raison et de l'intérêt général la glorieuse nation qui éclairera le XXIe siècle.

Pauvre Fulgence.
Tags: belles histoires
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