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L'île maudite du professeur Bosch : 17

17 - Le Khalid Pacha



C'est à la nuit tombée que les nos héros, maintenant flanqués de miss Wang, embarquèrent dans une luxueuse limousine noire. Miss Wang avait pour la circonstance revêtu quelque chose qu'elle qualifia de « plus confortable », en l'occurrence une robe fourreau noire et or qui mettait en valeur sa plastique longiligne. Détail qui n'avait pas échappé à Jack.
« C'est mignon, Chi-Chi. Ça veut dire quelque chose, en chinois ?
- Ça peut se traduire par « Miss Wang ». Je ne m'offusquerai pas que vous m'appeliez ainsi, du reste.
- J'ai toujours été fasciné par la culture asiatique, savez-vous ?
- Quelle coïncidence, j'ai moi-même soutenu un mémoire sur l'inculture occidentale. »
Jack était de bonne composition, et même s'il n'avait pas l'habitude de se ramasser tant de rateaux (vu qu'un acteur-aviateur-héros de guerre, ça emballe de la fouffe au kilo quasi sans le faire exprès), ça n'entamait pas sa bonne humeur. Le Commissaire se montrait plus circonspect.
« Eh bien, que d'activité malgré l'heure ! Ces maudits allemands sont partout, vous aviez raison, miss Wang. J'espère que nous parviendrons à passer inaperçu.
- Soyez sans crainte, nous sommes ici dans le quartier du nouveau port, construit par les Allemands, et où ils débarquent leurs marchandises à toutes les heures du jour et de la nuit. Mais d'après ce que vous m'avez dit, votre contact vous attend au vieux port de pêche, où ces sauvages n'ont aucune raison de faire du tourisme. Monsieur Mong.
- Oui, miss Wang ?
- Vous éteindrez les phares quand nous approcherons. Nous non plus n'avons rien à faire là-bas à cette heure.
- Oui, miss Wang. »
Car la vénéneuse chinoise ne comptait pas voyager seule en compagnie d'occidentaux, et s'était faite accompagner de son nervi, l'énorme monsieur Mong, qui ne se caractérisait pas par sa finesse d'esprit mais faisait néanmoins un chauffeur passable. La limousine, remarquablement silencieuse, glissa bientôt le long des quais déliquescents et déserts, à la seule lumière de la lune et des étoiles, absorbant de sa suspension impeccablement huilée les cahots de la route.
« C'est notre embarcation, je pense. J'ai vu des silhouettes s'agiter. Oui, voyez, le poste de barre, j'y vois une lueur rouge. On nous fait signe.
- Monsieur Mong, garez-vous. Mais laissez tourner le moteur.
- Oui, miss Wang. »
C'était un de ces vaisseaux de bois ventrus construites un peu partout sur les plages entourant la mer Rouge et l'océan Indien, selon des techniques séculaires et en employant les matériaux disponibles, pour peu qu'ils fussent friables et poreux. Au cours des siècles, ces navires avaient servi à tout, à la pêche, à l'exploration, au commerce, au voyage, au trafic des épices et des esclaves, à la guerre et à la piraterie. Le « Khalid Pacha » semblait du reste avoir rempli toutes ces missions, à la suite ou en même temps.
« Tiens, celui-ci n'a pas de mât, nota miss Wang.
- C'est une bonne chose, ça veut dire qu'il a un moteur, répondit le professeur.
- Nous l'espérons tous. Tiens, ce gredin qui vient vers nous m'a l'air d'être le capitaine.
- Bienvenue à bord di Khalid Pacha, effendi, ji vous attendais, vite vite, monti, monti, on est en retard, la marée elle redescend. »
Le capitaine jetait des regards nerveux des deux côtés de la jetée ; il n'était de toute évidence pas tranquille. Jack nota qu'il portait un Luger Parabellum à la ceinture. Ce détail était le premier qui sautait aux yeux. Le second était que ladite ceinture était longue, vu que l'homme présentait cette morphologie plutôt commune chez les orientaux ayant dépassé un certain âge et un certain tonnage de loukoums. De petite taille, il portait en outre de fines moustaches à la mode en Egypte et son crâne aussi lisse que le dôme de la mosquée Ibn Tulun s'entourait d'une mince couronne de cheveux noirs.
« Vous êtes Ali Saïd Al Zawahiri ? Demanda le Commissaire.
- Oui oui effendi, c'est moi, monti, monti vite. Oh, mais il y a des dames ! Mesdames, je suis confus, bienvenue à mon bord... Je crains que nos modestes installations ne soient un peu rustiques pour des personnes de votre qualité.
- Soyez sans crainte, lui répondit Lorna, ça ira bien, et j'ai cru comprendre que la traversée serait brève.
- Trop brève à mon goût, hélas. Néanmoins, je vous assure que moi et mon équipage nous mettrons en quatre pour faire de ce voyage un agréable souvenir.
- Tiens, l'effendi a disparu et il a perdu son accent, glissa Jack à l'oreille du Professeur.
- Un de mes professeurs tenait pour acquis que le langage humain, qui dépasse de loin en complexité et en subtilité ce qui serait absolument nécessaire pour la survie de l'homme, était une sorte d'ornement semblable à la queue des paons ou aux lueurs émises par les lucioles, et avait été développé dans l'unique but de séduire les femmes. Cette subite compétence linguistique chez cet Arabe pourrait s'expliquer par la mise en présence de la gent féminine.
- Amusante explication. »
L'équipage se composait d'une dizaine de marins de races diverses, mais dont aucun ne semblait sortir de l'école hôtelière. Du reste le boutre, gréé pour la pêche et un peu de contrebande, n'était pas vraiment fait pour transporter des passagers, comme son capitaine l'avait fort honnêtement signalé. Pour être précis, la cabine de l'équipage, c'était une tente qu'on montait sur le pont la nuit. Enfin, une tente, techniquement, c'était plutôt une bâche, tendue par deux bâtons. Seul le capitaine avait droit à une cabine en dur, qui faisait aussi office de poste de pilotage, de radio, de sainte-Barbe et de remise à bière. Les cuisines, c'était un réchaud à charbon qu'on rentrait sous la tente quand il pleuvait. Enfin, un réchaud, c'était vite dit. C'était en fait un vieux bac à huile qui jadis exerçait son sacerdoce sous une durite du moteur, mais qu'on avait remplacé parce qu'il était troué. Pour la douche, c'était sur le pont que ça se passait. On se lavait à grands seaux d'eau de mer, puis on se rinçait avec un peu d'eau douce prise au bidon. Pour les toilettes, la mer y pourvoyait aussi.
Passer de la luxueuse limousine à cet odorant véhicule fut un de ces chocs culturels dont la vie d'aventure est prodigue. Le capitaine Ali Saïd commanda à ses hommes, dans quelque bichlamar coloré, de larguer les amarres en silence. A son régime minimal, le moteur du Khalid Pacha semblait au bord de l'asphyxie, émettant un toussotement pitoyable de poitrinaire en phase terminale. Néanmoins, ces sons étouffés présentaient l'avantage de ne pas porter bien loin, et de se fondre dans le murmure des vagues. En outre, contrairement à la plupart des boutres qui étaient peints de blanc et d'or, celui-ci était soigneusement badigeonné de peinture sombre et sale, et aucun objet clair n'était visible sur le pont, ce qui dans la pénombre lui conférait une quasi-invisibilité pour qui passait à plus de cent mètres. Rien de ceci, sans doute, ne tenait du hasard. C'est donc ainsi qu'ils laissèrent derrière eux les lumières décadentes de Diego Suarez, quittèrent la baie déchiquetée et s'enfoncèrent dans l'obscurité moite des nuits marines.
« Professeur ? Professeur où êtes vous ?
- Ici, Commissaire, je discutais avec le capitaine. C'est comique, figurez-vous que j'ai eu son fils pour étudiant !
- Non ? Sapristi, quelle coïncidence !
- Il me disait aussi que nous en avions pour douze heures de traversée, et que nous serions donc bien inspirés de prendre un peu de repos, ce qui m'a semblé très juste. Après tout, notre périple est loin d'être terminé.
- Douze heures ! Elle est si loin que ça, cette Île Glorieuse ?
- Non effendi, en ligne droite, ça irait plus vite.
- Eh bien alors pourquoi on n'y va pas tout droit ?
- Li vedettes allemandes patrouillent tout le temps effendi, tout le temps, il faut les éviter, il faut rester au large. Laissez moi faire, j'ai l'habitude, oui oui...
- Bon, admettons. Eh, vous avez entendu, il y a douze heures de traversée.
- C'est gai. Holà, vous autres, on dirait qu'on en a encore pour douze heures de navigation. On devrait songer à se mettre à l'aise.
- Eh bien, opina Jack, vous faites comme vous voulez, mais moi, je vais faire comme le dit ce brave homme. On m'a appris à l'armée qu'il convenait de profiter de toutes les occasions pour dormir un peu. »
Et, mettant en pratique ce sage précepte, il se coinça contre un bout de bastingage, ramena sur lui un vieux bout de filet et s'endormit sans se débotter. Ses compagnons l'imitèrent bien vite, l'absence de distraction à bord rendant l'idée du sommeil particulièrement plaisante. Quels cons, quand même, quand on y pense.

Le soleil souverain de l'océan Indien n'était pas encore haut dans le ciel quand le Commissaire s'éveilla. Homme d'action et de discipline, il n'appréciait nullement la mollesse et, été comme hiver, en tous lieux et en toutes circonstances, il mettait un point d'honneur à s'éveiller à six heures et quart tapante, avant de faire un peu de gymnastique selon la méthode Hébert. C'en était à un point de routine que son corps se passait maintenant de réveil-matin et s'actionnait tout seul à l'heure dite. Il se mit donc debout, s'étira longuement, et salua le marin malgache qui, à la poupe, maniait la barre de son pied tout en se roulant une cigarette. Il était peu probable qu'il fut prévu de servir un petit déjeuner, se alors dit notre héros en rajustant sa chemise et sa moustache. Puis, il porta son regard à la proue, et constata avec plaisir qu'à l'horizon se profilait une île.
« Je me la figurais plus petite, l'Île Glorieuse.
- Missié pardon roumi ?
- Je disais, capitaine, qu'il est bien grand, votre îlot.
- Oui oui bwana, de l'eau. Le bidon, le bidon !
- Non, je disais, c'est une grande île.
- Pas fille à bord, pas fille. Demandez Sultan, c'est lui fait ça.
- Ça va, laissez tomber. Ah, ce pauvre diable est bien sympathique, mais parfaitement abruti.
- Qui ça Commissaire ?
- Ah, ma chère Lorna, vous voici éveillée tôt vous aussi.
- Je dors peu.
- Bonne nouvelle, nous voici en vue de l'Île Glorieuse.
- Ah !
- Je ne suis pas un grand connaisseur de la chose maritime mais d'après moi, nous devrions avoir débarqué d'ici une heure. Je crains qu'il nous faille nous passer de petit déjeuner.
- A la guerre comme à la guerre, Commissaire. Dois-je éveiller miss Wang ?
- En effet, ce serait approprié. Pour ma part, je vais me charger du quartier des hommes. »

On aura compris que par souci de convenance, les dames avaient fait chambre à part, la chambre en question étant matérialisée par deux caisses de rhum formant cloison. Le Khalid Pacha mouilla donc à quelques encablures de la côte, puis mit une barque à la mer, propulsée par les bras maigres et noueux de deux numides peu diserts. C'est dans cet équipage que nos compagnons abordèrent l'enchanteresse plage de sable blanc qui ceignait les cocoteraies du long atoll.
« Comme c'est joli !
- Tout à fait, miss Dale, c'est enchanteur, dirai-je, renchérit le Professeur.
- Oui, ces petites îles tropicales sont toujours charmantes sous le soleil. Oui, merci, posez nos affaires ici.
- Ah, les braves gens, dit alors Jack. Ils avaient l'air de brutes épaisses, de pirates et de forbans de la pire espèce, mais en fin de compte, ils ont été d'une compa... Ah, mais je vois un peloton de gendarmes qui vient à notre rencontre comme prévu ! Holà, mes amis, nous voici !
- Bien que de la Police Nationale, je dois avouer que pour une fois, je ne suis pas fâché de les voir, ceux-ci.
- Ces démonstrations nationalistes d'occidentaux décadents m'indiffèrent, mais je dois dire que ces uniformes ne sont pas dénués d'une certaine élégance. Ils sont nouveaux ?
- Non, ce sont des... attendez, des Chasseurs à Pied, je pense. Finalement, ce ne sont peut-être pas des gendarmes. Des Bigors ? Des Spahis ? Des Goumiers peut-être ? En tenue de parade...
- J'ai déjà vu cet uniforme quelque part, dit Jack. Mais où ?
- Gestapo, Herr Whiskers ! Alors, on ne reconnaît pas son vieil ami ?
- Horreur, Biedermeier !
- Obersturmführer Biedermeier, bitte ! Ah ah ah ah ah !
- Jack ? Vous connaissez ce monsieur ? »

Nos héros sont-ils tombés dans un piège ? Sont-ils à la merci de nazis sans scrupules ? Ne manquez pas le prochain chapitre de cette aventure palpitante : « Dans les griffes de la Gestapo » !
Tags: l'île maudite
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