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L'île maudite du professeur Bosch : 18

18 - Dans les griffes de la Gestapo



Né au tournant du siècle dans une très modeste famille de Thuringe, Gustav-Emil Biedermeier quitta le nid jeune et sans regret, voletant de ses petites ailes tordues vers le plus proche commissariat de police où, en ces troubles années d'après-guerre, on embauchait. Son caractère trouva à s'y épanouir, tout en finesses et subtiles ruses, confondant les suspects par l'écoute, l'observation et la psychologie. Excellant dans l'art d'infiltrer les milieux criminels, il sut utiliser sa souplesse d'esprit pour s'y fondre et parfois, y nouer de réelles amitiés. Usant avec intelligence de tous les moyens à sa disposition, il fut prompt à comprendre tout le parti qu'il pourrait tirer de l'ascension des nationaux-socialistes, qu'il rejoignit et soutint en secret. Il fit un bref passage dans la SS puis, à sa dissolution, rejoignit la toute nouvelle Gestapo, où il s'employa avec diligence à rechercher les éléments subversifs, défaitistes, conspirateurs et autres mauvais coucheurs qui, sans ces vigilants serviteurs de l'Etat, auraient pu troubler la quiétude et l'œuvre ambitieuse de l'ordre nazi. Sa carrière, cependant, aurait été plus brillante s'il n'avait connu trois ans plus tôt un regrettable échec lors d'une opération au Luristan, échec auquel du reste Jack Whiskers n'était pas étranger et qui lui valait sa relégation dans cette région éloignée. C'est la raison pour laquelle il lui gardait quelque rancune bien compréhensible. Néanmoins, c'était de l'avis général un homme charmant, un joyeux compagnon et un joueur de whist tout à fait décent.
« C'est Biedermeier, l'écorcheur de Nüremberg ! Le plus immonde scélérat que l'Allemagne ai jamais enfanté. Je pensais pourtant avoir purgé la terre de sa présence à Baba Dan...
- Il faut plus qu'une cuve d'acide enflammé pour se débarrasser de moi, herr Whiskers. Ah, mais je vois que vous avez amené des amis avec vous. Et des dames. C'est excellent, excellent. Je me réjouis à l'avance de m'entretenir avec vous de sujets divers et variés. Ah ah ah ah ah. »
Ce disant, il se frottait les mains avec une lenteur de maniaque.
« Mais à quoi songez-vous, herr Whiskers ? Vous avez l'air soucieux. Est-ce que par hasard, vous ne seriez pas en train de compter les fusils que j'ai de mon côté et les vôtres ? Je vais vous épargner cette peine, mon cher, j'ai ici les douze hommes en armes chargés d'assurer la sécurité de cette... station météorologique. Chacun est armé d'un fusil Karabiner 98b. Pour votre part, vous êtes donc sept, et le Capitaine Ali Saïd a pris soin de vous dérober vos munitions pendant que vous dormiez.
- Oh, le traître ! Il nous a vendus !
- Vous ne pouvez imaginer la joie que j'ai eue d'apprendre que vous veniez me rendre visite sur ma petite île, à moi, votre vieil ami.
- Ignoble porc nazi, vous ne l'emporterez pas au paradis.
- Ergreifen sie ! »
Ce qui signifiait « saisissez-les ». Néanmoins, le premier de ces gardes fridolins, sans doute peu aguerri et de toute évidence peu inspiré, eut la mauvaise idée de poser rudement la main sur l'épaule fluette de miss Wang, ce qui fait qu'il se retrouva les quatre pattes en l'air et la thyroïde au fond de la trachée artère avant d'avoir eu le temps de dire « scheiße ». Elle lui prit son fusil dans le même mouvement et mit en joue l'officier gestapiste qui, comme souvent ce genre d'homme placé dans une telle situation, s'avéra peu disposé au sacrifice. D'un geste de la main, il fit reculer ses sbires de quelques pas.
« Ach, quelle intéressante situation.
- Nous sommes à égalité, dirait-on.
- Oui, plus ou moins. A part un petit détail que vous négligez, à savoir que dès que cette charmante demoiselle aura un instant de faiblesse, mes hommes vont la cribler de balles, ce qui sera très regrettable mais hélas inévitable.
- Allons, allons, nous pouvons négocier. Qu'est-ce que vous voulez précisément ? Est-ce moi ? Dans ce cas, vous pouvez relâcher les autres.
- J'ai mes ordres, herr Whiskers, je dois vous capturer et vous garder jusqu'à ce qu'on vienne vous prendre. Ça ne devrait pas être long.
- Allons, entre nous, on peut toujours s'arranger. Par exemple, je ne connais pas la paye d'un
Obersturmführer, mais je suis convaincu qu'avec un peu de...
- Quoi ? Vous essayez de m'acheter ? Mais ma parole, vous déraisonnez, Whiskers ! Je suis un fidèle et inflexible serviteur du Troisième Reich, je suis un authentique nazi de cœur moi monsieur, un véritable fasciste de conviction. Je ne veux pas de votre sale argent français, cloporte, je suis bien au-dessus de tout ça !
- Ah oui, c'est vrai, j'oubliais, vous êtes un dur de dur vous.
- Exactement, et je m'en vante. Rien ne compte plus pour moi que le sort de l'Allemagne et le triomphe du Grand Reich dont l'étendard glorieux frappé de la croix gammée flottera bientôt, je l'espère, sur le monde entier. Car, guidés par notre bien-aimé Führer, les Allemands enfin assemblés seront bientôt une force irrésistible dont la pureté raciale et... euh... et...
- …et anéantira la ploutocratie judéo-bolchévique, peut-être ?
- Exactement, anéantira la ploutocratie judéo-bolchévique comme j'écrase ce misérable insecte qui ne cesse de bourdonner autour de moi. Où est-il, enfin ? Ach dumkopf ! Schweinehund ! Kapelmeister ! Gepäck ! »
Deux explosions quasi-simultanées éventrèrent alors la plage en soulevant des gerbes de sable corallien. Le bras hideux de la guerre venait de frapper cet éden insulaire, la violence extrême des armes modernes venait d'apparaître dans toute son absurde laideur, projetant à terre les pauvres marionnettes humaines des deux camps opposés, pourtant unis dans le même instinct de conservation. Et soudain, le monde bascula autour de Gustav-Emil Biedermeier, qui comprit tout à la fois d'où venait ce bourdonnement agaçant et pour quelle raison Whiskers tenait tant à lui tenir le crachoir. En effet, passant au-dessus des cocotiers, un massif cigare volant arborant la cocarde tricolore venait de faire son apparition : majestueux orgueil de la Police Nationale Française, l'Alphonse Bertillon venait à la rescousse ! Ses canons jumeaux de 125 venaient de tonner à nouveau, tandis que de ses flancs jaillissaient des grappes denses de petites formes noires, et bientôt, de chacune d'entre elle, éclot un blanc flocon.
« Fallschirmjäger ! Schnell, schnell ! »

Le reste de cet engagement est assez confus, mais peut se résumer ainsi : Sortant son arme de poing, Biedermeier tira au jugé parmi les silhouettes de ses prisonniers qui, profitant de la confusion et de la poussière soulevée, avaient pris le parti de s'abriter dans les dunes toutes proches. Les gestapistes, néanmoins, avaient d'autres chats à fouetter, puisqu'eux mêmes s'enfoncèrent dans la luxuriante végétation qui bordait la plage afin d'intercepter les parachutistes avant qu'ils ne touchent terre. En effet, voyant clairement qu'ils étaient en infériorité numérique, leur seul espoir de victoire résidait dans l'acte peu sportif mais parfois nécessaire consistant à déquiller les paras tant qu'ils étaient encore en l'air.
Cette action aurait pu être couronnée de succès si le Bertillon n'avait disposé de plusieurs pièces de 75 et d'une mitrailleuse lourde destinée à balayer le terrain à basse altitude, une artillerie bien suffisante pour repousser les entreprises d'une douzaine d'hommes somme toute peu entraînés à de tels assauts. Voyant que ses sbires n'allaient pas au combat dans les meilleurs conditions, Biedermeier les héla en des termes peu courtois, et parvint à se faire entendre de deux d'entre eux, qui revinrent sur leurs pas. Ils constatèrent avec dépit que leurs captifs s'étaient échappés, et prirent donc le parti de traverser l'île pour rejoindre une embarcation qu'ils y avaient mise au mouillage. Alors qu'ils s'y activaient, ils butèrent inopinément sur Lorna Dale qui titubait dans sa robe en lambeaux et ne savait plus vraiment ce qu'elle faisait là – elle s'était retrouvée trop près d'une explosion qui l'avait visiblement un peu secouée. Sans faire ni une ni deux, l'ignoble Biedermeier et ses complices l'embarquèrent sans qu'elle résiste trop. A quelques centaines de pas de là, Jack et ses compagnons assistaient à la scène, à leur grand désespoir.
« Horreur ! Il enlève miss Dale !
- Excellente chose, souligna miss Wang. Cette dinde les encombrera comme elle l'a fait pour nous jusqu'ici.
- Dois-je vous rappeler qu'elle connaît nos plans ?
- Ah oui, c'est vrai ça. Et je ne suis pas certaine qu'elle résiste à un interrogatoire.
- Surtout que Biedermeier est surnommé « le Torquemada de Dresde ».
- Oh. Vous avez raison, c'est une catastrophe, il faut la secourir.
- Allons-y tout de suite. Commissaire, partez avec monsieur Duilding et le professeur Lavanture et tentez de faire jonction avec le dirigeable et d'expliquer la situation. Moi-même, miss Wang, monsieur Mong, allons intercepter ce monstre et...
- Le professeur Lavanture ? Mais ça fait un moment qu'il est parti à leurs trousses ! Et connaissant sa vitesse de course, il doit déjà y être. »

Aussitôt, Jack, Mong et sa maîtresse détalèrent comme des lapins. L'île était un atoll assez typique, à savoir qu'il était fort long, mais d'une largeur très modeste, quelques centaines de mètres. C'est donc au terme d'une course assez brève qu'ils rattrapèrent Lavanture, qui négociait avec Biedermeier. Ce dernier, qui tenait fermement Lorna par la taille, la menaçait de son pistolet, qu'il pointa néanmoins avec la dernière nervosité lorsqu'il vit arriver la petite bande sur son coin de plage. Au même moment, les deux gestapistes peinaient à faire glisser le canot à moteur jusqu'à l'eau.
« N'approchez pas, où je vous descends ! N'approchez pas, chiens !
- Allons, monsieur, tempérait le professeur, soyez raisonnable. Madame Dale est innocente dans cette histoire, et n'a en aucune façon mérité un tel traitement. Relâchez-la, je vous prie.
- Et puis quoi encore.
- Je comprends qu'il vous faille un otage pour fuir en toute quiétude, aussi vous proposè-je, monsieur, une alternative. Pourquoi ne pas me prendre à la place ? Ainsi, vous n'auriez pas à rougir d'avoir enlevé une faible femme, et votre sécurité serait assurée. N'est-ce pas équitable ?
- Vous dites ? Vous voulez prendre sa place ?
- Comme le ferait n'importe quel gentleman.
- Hum... c'est vrai, il ne faudrait pas qu'on puisse dire que les Allemands sont des brutes et que la Gestapo manque à l'honneur. Je consens à cet échange, venez par ici et je libèrerai cette demoiselle.
- A la bonne heure...
- Non, Professeur, n'en faites rien, ce scéléra...
- Soyez sans crainte, Jack, je sais jauger les hommes, et je sais que celui-ci est lié par l'honneur des soldats. Prenez soin de miss Dale, je vous prie.
- Mais enfin prof...
- J'arrive, monsieur. Voyez, je suis sans arme. »
Lavanture franchit les quelques pas qui le séparaient de l'Obersturmführer Biedermeier.
« Excellent. Les mains dans le dos, je vous prie.
- C'est de bonne guerre. »
Entre temps, les deux arsouilles avaient mis la barque à flot, et l'un d'eux revenant, son supérieur lui intima l'ordre de menotter le numide universitaire.
« Me voici réduit à l'impuissance, maintenant. Vous pouvez libérer miss Dale.
- Oui, je peux. Dans l'absolu. Allez, embarquez les tous les deux ! Ah ah ah !
- Oh, monsieur, vous n'êtes pas un gentleman !
- Ah ouais ? »
Et pour toute réponse, Biedermeier couvrit sa retraite en tirant quelques coups de feu en direction de Jack et son groupe, qui s'aplatirent dans les dunes, impuissants.
« C'est beau le courage, nota miss Wang. Mais quand c'est allié à la stupidité, ça perd de son charme. »

Sur ces mots, l'odieux Biedermeier disparut-il vers le large avec ses otages.
« Horreur ! Nos compagnons sont captifs !
- On peut encore les rattraper, Jack, je vous rappelle que nous avons un dirigeable.
- Vous avez raison, miss Wang ! Hardi, mes amis, courons rejoindre les combats ! »
Mais de combat, il n'y en avait plus guère, les parachutistes ayant capturé les cinq gestapistes survivants, ainsi que la dizaine de techniciens de l'île, qui se prétendirent météorologues, malgré l'évidente incongruité du matériel que l'on découvrit dans leurs installations (des radars, des antennes de radio et de puissants amplificateurs à lampes à la pointe de la technique).
Devant l'urgence de la situation, toutefois, il fut décidé de ne pas poursuivre les investigations et, après avoir détruit tout ce qui était exploitable sur l'île à coups de canon, on y laissa ces malheureux Allemands, avec quelques vivres et médicaments pour soigner les blessés le temps que la Kriegsmarine vienne à leur secours.
Donc, une heure seulement après que les armes eusse cessé de parler, le Bertillon fit demi-tour en direction nord nord-est, ses quatre moteurs crachant quelques 1200 chevaux pour le propulser à plus de 140 km/h à la poursuite de l'embarcation nazie. Dans le poste de pilotage, le Capitaine du Bertillon, Auguste de Bramentombes, semblait sûr de son fait. Il s'agissait d'un quinquagénaire, tout en maigreur et en rectitude, au regard ardent et aux tempes grisonnantes ; il avait tout du Capitaine de marine, et sans doute s'était-il égaré dans les engins volants à l'occasion de quelque malentendu.
« Vu la direction qu'ils ont prise, et compte-tenu de l'autonomie de ces canots, ces forbans ne peuvent aller qu'à l'île du Cerf, située à quelques trente-cinq milles d'ici. Nous les rattraperons sans peine, je doute que leur embarcation dépasse les douze nœuds.
- Excellent, Capitaine. Je reconnais bien là le légendaire orgueil des officiers de la Royale.
- Mais vous en êtes un autre, Commissaire.
- Vous êtes bien aimable. Mais j'y songe, comment avez-vous fait pour nous secourus de si providentielle façon ? Est-ce par hasard que vous nous avez retrouvés ? Pardonnez cette inquisition, c'est la déformation professionnelle qui parle, mais...
- Vous êtes tout excusé, Commissaire, votre curiosité est bien naturelle. En fait, nous vous attendions comme convenu au large de l'île Glorieuse, qui pour votre information est à bien cent cinquante milles au sud est d'ici, quand nous avons intercepté une communication de la Marine Nationale comme quoi un de nos avisos croisant dans les parages, le Bellérophon, avait repéré le Khalid Pacha, qui est bien connu dans ces eaux pour se livrer à toutes sortes de trafics. Bien sûr, la mention de ce navire attira mon attention, puisque je savais que vous deviez l'emprunter pour revenir ; le fait qu'il soit en mer signifiait donc que vous étiez sans doute à bord. Or, selon le Bellérophon, vous n'étiez pas du tout sur la bonne route !
- Et donc, vous avez décidé de tirer ceci au clair.
- J'ai surtout soupçonné le pire ! Car ce coquin d'Ali Saïd est un malhonnête homme, y compris selon les critères en vigueur dans ces eaux, aussi ai-je compris qu'au lieu de vous mener au lieu de notre rendez-vous, il comptait vous livrer à la plus proche possession allemande, l'atoll de Farquhar !
- Quel vilain bougre.
- Il recevra la monnaie de sa pièce, soyez-en sûrs. En attendant, profitez de ces quelques instants pour vous reposer, je ne doute pas que vous soyez fatigués par votre aventure. »

C'était bien le cas, toutefois, ni Jack, ni miss Wang n'étaient d'humeur à se prélasser dans le confort tout relatif du foyer ; ils restèrent donc dans le demi-ovale de la passerelle, accompagnés de monsieur Mong qui ne quittait pas sa maîtresse, scrutant les vagues opalescentes de l'océan Indien en quête d'un indice. S’il n'était pas le couteau le plus affuté du tiroir, Mong disposait au moins d'une belle paire d'yeux mongols, car c'est lui qui le premier vit sur tribord le V blanc d'un sillage d'écume tracé sur l'encre bleue de la mer.
Aussitôt, le Capitaine de Bramentombes ordonna de virer de bord, et le dirigeable plongea à pleine vitesse pour couper la route de l'embarcation qui, de toute évidence, n'aurait pas le temps de rejoindre l'île du Cerf avant d'être à portée des canons du Bertillon.
« Maudit sois-tu, misérable boche ! Messieurs (il parlait dans son cornet acoustique), à vos postes de combat, chargez toutes les pièces ! Nous allons capturer ce misérable sans coup férir, ou expédier sa coque de noix au fond de l'océan ! Canonnier, préparez-vous pour un coup de semonce de 125 à cent mètres à l'avant.
- Au fait, Capitaine, demanda Jack, vous avez des mitrailleuses anti-aéronefs, je crois ?
- En effet, Capitaine Whiskers. Trois tourelles de 12,7 le long de la nacelle, une en queue et une au sommet du dirigeable. Des mitrailleuses de chez vous, d'ailleurs, des Browning.
- Excellent choix, en effet. En revanche, vous n'avez pas de chasseurs.
- A l'origine, notre aéronef était équipé de deux Potez, mais nous les avons échangé contre le planeur qui vous a servi à Madagascar.Pourquoi ces questions ?
- Ça aurait pu nous être utile. Pour les deux BF 109 qui nous arrivent dessus, là, à 11h. »

Les Messerschmitt, en effet, déboulaient sur le dirigeable, en descendant et avec le soleil dans le dos, dans la grande tradition d'Oswald Boelcke. De Bramentombes ayant promptement transmis ses ordres, et les hommes étant déjà sur leurs gardes, ils furent fraîchement accueillis par une grèle de projectiles qui les dissuada de trop s'approcher, néanmoins ils eurent le temps de décocher quelques balles. Aucun ne toucha la structure, qui sans ça aurait résonné comme une cloche, mais la masse du dirigeable rendait difficilement détectable la perforation de l'enveloppe. Aussi le Capitaine du Bertillon, rendu légitimement circonspect, jugea-t-il prudent de virer à 90° sur bâbord, manœuvre permettant de présenter le flanc aux agresseurs, et donc de maximiser le nombre de tourelles en position de tir. Incidemment, cela fit cesser l'attaque du canot, qui reprit de plus belle sa course folle.
« Ah, les misérables ! Ils protègent leurs coreligionnaires en ignominie teutonne !
- Lorsque l'aigle les survole, les rats se serrent les coudes, Commissaire. Ah, j'enrage, nous ne pouvons approcher. Voyez, ils se mettent en formation et reprennent de l'altitude, comme pour nous défier d'aller plus avant. Ah, si seulement Lorna était là...
- Lorna ? Que vient-elle faire là-dedans ?
- Eh bien, je me disais qu'avec son habileté au canon anti-aérien, on en aurait au moins envoyé un par le fond. Mais pourquoi n'attaquent-ils pas ?
- Sans doute ont-ils leurs ordres, Capitaine. Songez que si la Luftwaffe abattait en mer libre un dirigeable de la République, ce serait la guerre immédiate !
- Vous avez raison, c'est sans doute la crainte qui retient ces barbares. En attendant, ils ont l'ascendant sur nous. Par contre, j'ignore tout à fait d'où viennent ces appareils.
- De l'île du Cerf, non ?
- Il n'y a pas de piste, c'est un îlot désolé habité par quelques sauvages. Du reste, Farquhar est la seule possession Allemande dans la région.
- Alors, d'où viennent-ils ?
- De Madagascar, peut-être.
- Ou de plus près. Regardez ça, mes amis, et dites moi que je ne rève pas. »

Non, le Commissaire Terrassol ne rêvait pas. En effet, à moins d'un demi-mille nautique du canot de Biedermeier, était soudain apparu un gigantesque navire de guerre aux formes fuselées comme celles d'un avion. L'avant en était démesurément long et plat, et bordé par un kiosque épais et hermétique, le tout luisant d'humidité.
« C'est quoi ce truc ?
- Un sous-marin, je pense, puisque ça sort de l'eau, mais le plus grand qu'on ai jamais vu.
- Non voyons, c'est un porte-avions. Regardez la piste, et les catapultes.
- Avez-vous vu ces tourelles ? Ce doivent être des canons de 300 mm, au moins ! C'est un vrai cuirassé., il y en a six !
- Ce qui m'inquiète, ce n'est pas tant leur diamètre ni leur nombre, que le fait qu'ils sont tous en train de tourner vers nous. Capitaine, sans vouloir vous commander, si on prenait un peu de champ ?
- C'est en effet une bonne idée, Commissaire. Demi-tour, poussez les moteurs à puissance maximale. Mais qu'est-ce que ces diables vert-de-gris sont donc allés inventer cette fois ci ? »
Tags: l'île maudite
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