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La catin de Baentcher II - Chapitre 19

Chapitre 19. Tout ça pour deux navets



« Une seconde, j’arrive, j’arrive. Qu’est-ce que tu cours vite pour ton âge ! »
A l’autre bout de Baentcher, Condeezza avait recouvré une partie de sa dignité, et comme à tout le monde, l’éclaircie lui avait quelque peu adouci l’humeur. Cela dit, on ne pouvait pas vraiment considérer qu’elle menait grand train, elle n’avait pour se vêtir que les nippes qu’elle avait pu subtiliser sur un fil en bordure d’un camp de romanichels, une chemise blanche débordant de tous côtés d’un bustier noir, une jupe noire elle aussi, qu’elle avait toutefois réussi à arranger un peu en les pinçant ici et là, car elle partageait avec Vertu l’art de faire naître un peu d’élégance à partir de n’importe quoi. Enfin, presque n’importe quoi, car pour toutes chaussures, elle devait pour l’instant se contenter de boue et de poussière. Cela dit, entre son accoutrement et sa peau sombre, elle passait sans difficulté pour une bohémienne.
Et donc, elle courait après sa gamine muette dans le quartier du Palantin, situé à l’extrême est de Baentcher, entre la muraille et la Colline du Gibet.
Ce n’était pas un très bon quartier, elle y passait donc inaperçue. Un peu plus tôt, elle avait profité de ce qu’un marchand de fruits et légumes montait son étal pour lui dérober, le cœur battant, trois gros navets. Elle n’avait ni goût ni talent pour ce genre de larcin, aussi lui en avait-il coûté, mais là où elle était réduite, elle n’avait pas vraiment le choix. Au final, elle avait réussi à s’éloigner, puis avait dévoré l’un des fades légumes. Elle aurait eu l’appétit pour faire un sort aux deux autres, mais se ravisa et, avec prudence, se les garda pour plus tard. Elle aurait assurément mieux fait de tout manger de suite, puisque dès que son attention se fut portée ailleurs, la gamine s’empara des précieux tubercules et fit mine de s’échapper avec.
Par tous les dieux, qu’elle courait donc vite !
Mais bizarrement, l’enfant semblait ralentir par moment. En fait, dès que Condeezza fatiguait un peu, la gosse faisait mine de l’attendre. Puis elle s’arrêta tout à fait, jeta un regard guère effrayé à sa poursuivante, et s’engouffra dans un bâtiment en ruine. Ç’avait été jadis une villa cossue, deux étages autour d’une cour carrée semée de feuilles mortes, un large toit de tuiles dont les éléments faisaient le siège depuis des lustres, un grand corps de bâtiment où naguère avaient vécu les maîtres, avant la ruine. L’endroit suscitait tout à la fois méfiance et mélancolie. A la poursuite de l’enfant, Condeezza traversa l’atrium, puis se glissa dans la petite porte qui donnait sur les cuisines. La faim ne l’avait pas privé de toute lucidité, aussi s’étonna-t-elle de ne point trouver les lieux encombrés de miséreux, bien qu’ils fussent encore tout à fait habitables. Néanmoins, cette pensée n’effleura pas son esprit assez longtemps pour y imprimer sa marque. La souris grimpait à l’escalier, un étage, deux, trois, puis enfin, elle gravit les barreaux d’une échelle de bois fort termiteuse, mais qui tenait encore pour l’instant. La soupente était si basse qu’il fallait ramper à plat ventre, puis à quatre pattes. D’ordinaire, les enfants évitent ce genre de recoins sombres, mais celle-ci n’éprouvait visiblement aucune crainte à la perspective de faire son chemin sur le territoire des araignées et des rongeurs domestiques.
L’enfant semblait connaître les lieux. Etait-ce son repaire secret ? La demeure avait-elle appartenu à sa famille ?
Une voix basse et étouffée tira Condeezza de ses spéculations. Quelqu’un, d’une voix monocorde, professait un discours. Ce n’était pas dans le grenier, qui était vide de toute occupation humaine, cela venait d’en dessous. Elles n’étaient pas seules, dans cette mystérieuse demeure.
Elle s’approcha de l’endroit d’où provenaient les sons, et s’aperçut que tout un pan du plancher s’était effondré. Elle s’approcha avec prudence de l’orifice, et constata que la chute de ce plancher avait entraîné la ruine du suivant, de telle sorte qu’elle pouvait voir ce qui se passait deux étages au-dessous. Mais que se passait-il donc ? Des choses bien intéressantes, à telle enseigne que d’un seul coup, les histoires de navets s’évanouirent totalement de son esprit.
Six hommes étaient assemblés autour d’un grand feu. Elle connaissait quatre d’entre eux : Makart d’Obino, le cadet d’une famille noble mais désargentée de Baentcher, qui lui avait fait l’effet d’une brute vicieuse, Khafir Sheben, un officier mercenaire d’une quarantaine d’années, Molokai Pankoth, un marchand d’épices connu pour sa jovialité et sa force herculéenne, mais dont la réputation était troublée par des « incidents malencontreux » arrivés à certains de ses concurrents, et enfin le noble Pegod d’Arkatia, un célèbre philosophe auteur de nombreux traités pédagogiques, mettant l’accent sur une éducation stricte et physique des jeunes gens afin de leur former un caractère viril. Il approchait la soixantaine, mais son port n’avait rien de sénile ni d’avachi, sans doute pratiquait-il lui-même ce qu’il prônait. Les deux inconnus n’étaient pas plus des mollassons. Tous les six étaient assemblés autour d’un feu qu’ils avaient fait sur le carrelage, vêtus d’armures de cuir ou de maille, ils avaient tiré l’épée et la tenaient pointée vers le foyer. Quelque chose de sombre était répandu par terre, un peu à l’écart. Etait-ce de la mousse, ou... Non, c’était bien du sang. La forme qui gisait dans la flaque, était-ce un homme ? Trop petit. Un enfant, alors ? Oh non, cela avait un pelage, quatre pattes grêles. Un mouton, ou un assez gros chien peut-être. On l’avait immolé devant...
Horreur ! Elle comprenait maintenant ce qui avait amené ces hommes en ce lieu. Accrochée au mur, on avait déroulé une hideuse tenture, une vieille chose à moitié effacée, mais qui n’en était que plus effrayante. Encadrée d’une mystérieuse maxime écrite en runes du lointain Occident, brodée de noir et de rouge, celui qui était vénéré observait ses fidèles. Ce dieu pour lequel on avait répandu le sang n’avait pas la forme d’un homme. Son corps se lovait au lieu de se dresser, protégé de ses puissantes écailles, prêt à bondir sur ses ennemis, à les déchiqueter de ses griffes, de ses crocs, prêt à déployer ses ailes immenses pour les emporter dans ses enfers. Ils vénéraient le Dragon Noir, ils vénéraient Naong, dieu de la tyrannie.
Des sentiments contradictoires assaillirent la courtisane. Bien sûr, comme n’importe qui surprenant les manigances des fidèles de Naong, sa réaction instinctive était de s’éloigner en silence en priant pour que personne ne la voie, ni ne trouve jamais trace de son passage. Oui, mais Condeezza n’était pas n’importe qui. Une autre petite voix lui soufflait : « combien ces braves bourgeois seraient-ils prêts à payer pour que je ne révèle pas au grand public qu’ils adhèrent à un culte maléfique ? » On comprend aisément que dans la fortune qui était la sienne, et qui se montait à même pas deux navets, le deuxième argument avait quelque poids. Elle se savait rusée et imaginative, elle trouverait bien un quelconque moyen d’empocher l’or sans encourir la vengeance des sectateurs. Mais encore fallait-il trouver un élément irréfutable compromettant les six hommes. Il fallait identifier les deux autres, savoir s’ils avaient du bien. Il fallait découvrir ce qu’ils faisaient exactement ici. Sur ce dernier point, elle avait un moyen de s’informer, elle tendit l’oreille. Pegod d’Arkatia semblait diriger l’office.
« Infatigable fléau du chaos, accueille aujourd’hui au sein de la Griffe Noire un nouveau chevalier. Sire Markart fut un honorable escuyer, qui a servi l’Ordre avec dévouement. Il a fait preuve des qualités requises pour rejoindre les rangs des Compagnons du Sang. Puisse le sang de cet agneau sceller le pacte mieux que ne le feraient les écrits des hommes. »
Pegod s’accroupit devant la flaque de sang, y trempa sa main droite, puis se releva et l’apposa sur le front de Markart.
« Tu es des nôtres, maintenant.
- Hourra ! Firent les autres en levant leurs épées.
- Prends place parmi les Compagnons, Markart. Fais preuve de force et d’honneur, telle est la seule voie qui plaise au seigneur Naong. »
Le chevalier mit genou en terre, ses mains posées sur la garde de son épée, et Pegod l’adouba comme l’on fait dans tous les ordres de chevalerie. Puis il se releva, et bien qu’il fut loin et mal éclairé, Condeezza pouvait ressentir son intense satisfaction. Tout cela était des plus ordinaires.
En revanche, la scène qui suivit ne pouvait guère se voir que chez les fidèles de Naong, tant elle était peu conforme aux canons habituels de la chevalerie, mais je vous en laisse juge.
« Maintenant que me voici chevalier, Lieutenant-Général Pegod, je suis légitimement en droit de vous défier selon l’usage du Jugement à Outrance.
- Quoi, tu oserais ?
- Les chevaliers Molokai et Thonfa seront mes témoins. Je pense que messires Shenozer et Khafir se feront une joie de vous assister.
- Tout était prévu ! Petit serpent, tu préparais ton coup depuis longtemps. Comment ne l’ai-je pas vu venir ? J‘ai été blessé au combat la semaine passée, et tu le sais, et je suis ton aîné de plus d’une génération, je ne puis me battre contre toi.
- Votre temps est passé, Lieutenant-Général, et le mien approche, c’est aussi simple que cela. Vous fûtes un bon maître, et il est temps pour vous de partir dignement, comme un combattant. Il n’y a rien de personnel là-dedans.
Quelle scélératesse ! L’un d’entre vous me servira-t-il de champion
- Ils sont témoins de l’un ou de l’autre, ils ne peuvent être votre champion et défendre votre cause. Assez d’atermoiements, Pegod, faites face à votre destin. »
Eh bien, ce vieux bonhomme s’est mis dans un mauvais cas. Il y avait toutefois de la noblesse dans la manière qu’il avait d’accepter un combat perdu d’avance. Il se prépara au duel, et Condeezza choisit ce moment pour s’esquiver, en profitant du fracas que les armes n’allaient pas manquer de provoquer.
La fillette était dans un coin du grenier, pas loin. A ses pieds traînait un objet couvert de poussière. La courtisane s’en approcha, et constata avec joie qu’il s’agissait d’une épée. Certes, elle était rouillée par endroit, mais du premier coup d’œil, on reconnaissait une arme de qualité. Bien grattée, elle pourrait en tirer quelques bons askenis, sûrement. C’était inespéré ! La chance lui souriait de nouveau, pouvait-on croire.
Elle soupesa l’arme, qui était bien lourde. C’était une épée bâtarde, pouvant se manier à une ou deux mains. Parfaitement fonctionnelle, très joliment équilibrée. Elle n’avait que des notions d’escrime, mais elle savait reconnaître une belle arme quand elle en croisait une.
Tiens, mais quelle étrange pose prenait la petite fille. Elle s’était reculée dans un coin du grenier, là où elle arrivait à toucher les tuiles du plafond, et avait agrippé des deux mains une des grosses poutres obliques.
Puis la petite fille souleva le toit.
Très vite.
Correction, c’était le plancher qui s’était effondré sous Condeezza.
Le bois pourri s’écrasa sur le plancher sous-jacent, qui n’était guère mieux constitué, et s’effondra à son tour. Sans doute cette masse de bois devait-elle être bien spongieuse car, en dépit de ces chocs, Condeezza resta consciente tout du long, et se releva aussitôt qu’elle put trouver un sol résistant.
« C'est pas vrai, fit Markart, on ne peut même plus secter tranquille sans être emmerdé par des romanos. Qu’est-ce que c’est que cette clocharde qui fouine dans les affaires du Dieu-Dragon ?
- Peu importe, poursuivit l’un des deux inconnus, elle doit mourir.
- En effet, la curiosité est un vilain défaut. »
La seule sortie de la pièce était derrière les chevaliers, qui lui barraient la route. La fuite était exclue, et le combat inégal. Mais la ruse lui permettrait peut-être d’améliorer ses chances ? Le cerveau de notre protagoniste tournait maintenant à vive allure, passant en revue tous les paramètres du problème. Puis elle trouva la seule solution qui ne s’apparentait pas à du suicide.
« A six contre une, voici une étrange conception de l’honneur. Le même genre d’honneur, sans doute, qui vous fait défier un vieillard blessé qui n’a aucun moyen de se défendre.
- Silence, chienne, tu ne sais pas de quoi tu parles.
- Oh que si, je sais qui vous êtes et ce que vous faites. Mais puisque Sire Pegod ici présent réclame un champion, me permettra-t-il d’être ce champion ?
- Tu n’es pas des nôtres, tu ne peux être un champion.
- Silence, Markart, c’est encore moi le Lieutenant-Général de notre congrégation. Il est tout à fait licite qu’un étranger à notre culte puisse devenir champion, car notre Seigneur favorise qui bon lui semble. Porte mes couleurs, bohémienne, puisque c’est ton souhait. Ta victoire prouvera ta valeur et la faveur que te porte Naong.
- Merci, Lieutenant-Général. »

Elle fit rapidement le tour de la situation. Son cas s’était amélioré. Elle n’avait plus qu’un combattant à défaire, au lieu de six. Elle avait toujours son épée à la main.
Ça c’était le bon côté des choses.
Le mauvais, c’était qu’elle allait affronter un homme plus grand et plus vigoureux qu’elle, revêtu d’une cotte de maille et qui, contrairement à elle, savait vraisemblablement se servir de son épée.
Néanmoins, quelque chose s’était allumé dans l’âme de Condeezza. Une petite flamme qui ne demandait qu’à grandir pour devenir un brasier triomphant. Car plus elle étudiait l’attitude de Markart, et plus elle était persuadée d’affronter un fat bouffi d’orgueil, qui n’avait pour elle aucune considération, et qui de ce fait, la sous-estimait gravement.
De l’instant où elle réalisa cela, Markart ne fut plus pour elle ce terrible adversaire voué selon toute vraisemblance à l’occire, mais un ennuyeux obstacle placé par le destin entre elle et de grandes choses. Un obstacle qu’elle ne doutait pas de balayer rapidement.
Tags: la catin de baentcher
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