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La politique

Bon, alors aujourd'hui, je vais vous expliquer la politique. C'est très facile.

Aux temps jadis, nos ancêtres vivaient en petits groupes familiaux qui peinaient à survivre. On peut supposer que les débats politiques dans ces communautés tournaient autour de questions de survie, d'élevage, de rendre vivable l'environnement immédiat et de se protéger contre la tribu d'à-côté.


Et puis la civilisation a progressé, les communautés se sont regroupées et se sont complexifiées, et il a fallu des géomètres pour faire les cadastres, des scribes pour compter les boisseaux de blé, des tisserands, des guerriers, des marchands, des princes et des rois. Et puis il s'est produit un phénomène inexplicable. Spontanément, irrésistiblement, il sembla que toutes les richesses produites par la grande majorité des gens remontait dans les mains de quelques individus, à savoir les rois susnommés, les frères des rois, les fils des rois, les amis, cousins, relations des rois.

Cette situation ne manqua pas d'étonner certains individus du peuple qui, lorsqu'ils faisaient part de leur perplexité, se voyaient répondre que la raison de ce phénomène était la volonté des dieux, qui seraient sans doute courroucés qu'on remette leurs décisions en cause. Lorsqu'on faisait montre de persévérance dans la perplexité, le roi faisait remarquer qu'il avait non seulement les richesses, mais aussi les armes, et en faisait volontiers la démonstration. Et lorsque le peuple était décidément trop perplexe, il finissait souvent par renverser le roi, pour aussitôt le remplacer par un autre, qui bientôt se comportait très exactement de la même manière que le prédécesseur. La politique consistait alors à être soit l'ami du roi en place - quitte à démasquer les comploteurs, soit l'ami de quelqu'un qui avait de bonnes chances de le remplacer.

Puis un beau jour, en Grèce, on inventa la démocratie. C'était à cause d'une stupide histoire de rameurs à bord des trières. Il en fallait beaucoup, de rameurs, dans une trière, et pour avoir une flotte efficace, Athènes devait armer beaucoup de trières. Or un rameur, ça ne peut pas être un esclave, car c'est compliqué de ramer en cadence au milieu d'une bataille navale, on ne peut pas forcer quelqu'un à le faire, il faut qu'il soit volontaire et compétent, donc, il faut que ce soit un homme libre. Et un homme libre, ça veut avoir son avis à donner sur la conduite de la guerre, la levée des impôts, tout ça. Suite à divers quiproquos, les Athéniens se retrouvèrent finalement avec un système politique assez baroque, mais qui se trouva fonctionner de façon plutôt satisfaisante pendant quelques siècles : la démocratie. Et là, ça s'est compliqué.

Parce que, à force de débattre de tout et de n'importe quoi, les Athéniens finirent par aborder la question de la répartition des richesses. Ou plutôt, cette question qui ne s'appelait pas encore "sociale" s'est infiltrée dans les sujets les plus divers. Par exemple : les riches étaient souvent partisans de la paix, car ils savaient qu'une guerre ça coûtait cher, et que c'était eux qui la financeraient. Les pauvres étaient plus volontiers partisans de la guerre, vu qu'en cas de victoire, on y trouve souvent du butin, des terres et des esclaves. Les riches souhaitaient qu'Athènes reste un état rural et agraire, puisqu'ils possédaient les terres de l'Attique, les pauvres souhaitaient étendre l'empire d'Athènes car les tributs des cités vassales et le commerce avec l'étranger les arrangeait. Les riches souhaitaient se rapprocher de Sparte et de Thèbes, cités oligarchiques où les bonnes familles étaient confortées dans leurs droits, les pauvres étaient partisans de la démocratie car, plus nombreux que les riches, ils y avaient le pouvoir et se répartissaient des charges publiques lucratives.

En fin de compte, il apparut que la question de la répartition des richesses était, en dehors des cas d'urgences causés par les catastrophes naturelles et les guerres, la seule question qu'il était pertinent de débattre en politique.


Tiens, le Parti Radical a fêté il y a peu ses 110 ans, ce qui en fait le plus vieux parti de France. Aujourd'hui, il est scissionné entre le PR dit "valoisien" de Jean-Louis Borloo et le parti des radicaux de gauche de Jean-Michel Baylet. Toutefois, les radicaux existaient avant 1901, et plongent leur histoire dans la restauration post-napoléonienne. Mais au fait, pourquoi est-ce qu'on les appelle "radicaux", ces braves gens ? Parce que bon, ce sont plutôt des centristes, de gens raisonnables, des de bonne compagnie, pourquoi cette appellation de "radicaux" ? De quoi sont-ils donc "radicaux" ?

En fait, ce sont des républicains radicaux. Parce qu'aujourd'hui, depuis Besancenot jusqu'à Marine, il n'y a personne qui remette en cause la République. Tout le monde admet le principe, c'est un acquis, mais jusqu'à la fin du XIXe, ce n'était pas si simple. Après la décapitation de Louis XVI, la France a quand même connu trois rois et deux empereurs, le dernier monarque français, Napoléon III, a cédé la place à la 3e République en 1870. Les monarchistes étaient alors "la droite", les propriétaires terriens, les ruraux, les catholiques. Être "de gauche", c'était être républicain, urbain, ouvrier, bourgeois. Les ancêtres de Jean-Louis Borloo étaient donc de dangereux gauchistes. Or, après 1870, il leur arriva la pire chose qui soit pour un mouvement politique : ils ont réussi à imposer leur programme. Ils ont installé une République pérenne, qui ne tombera que sous les coups de la Wermacht en 1940.

Donc, les voilà bien embêtés, les radicaux. Ils n'ont plus de programme ! Que vont donc faire nos hommes de gauche ? Quel os ronger ? Oh, et bien ils vont réaliser de grandes choses. On leur devra l'école gratuite et obligatoire. On leur devra la colonisation (mouais). On leur devra les premiers embryons de protection sociale, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et puis on leur devra quelques chefs notables, comme Jules Ferry, Georges Clémenceau, les Daladier-Herriot... Juste le problème, c'est qu'ils étaient à côté de la plaque. En défendant becs et ongles la propriété à un moment où les inégalités sociales s'accroissaient, les radicaux ont peu à peu glissé de la gauche vers le centre. Ils ont mené de nombreux combats périphériques, comme la loi de 1905 sur la laïcité, mais ils ont éludé soigneusement la seule question importante, la question sociale, et ont laissé l'électorat populaire aux communistes et socialistes, qui formaient alors l'extrême-gauche.


Aujourd'hui, il n'en reste plus grand chose, une force d'appoint pour le PS ou l'UMP. Quelques notaires de province qui se font élire conseiller général.

Mais au fait, qu'en est-il de la question sociale en 2011 en France ? Eh bien, elle fait l'objet d'un consensus entre la droite et la gauche. La gauche souhaite faire pleuvoir les allocations les plus saugrenues sur les têtes des classes modestes parce que c'est sa fonction naturelle. La droite aussi, pour "ne pas laisser l'électorat populaire au Front National" (ce qui est une polie de dire qu'on paye les électeurs pour qu'ils votent pour vous). On pourrait croire que c'est une victoire pour la gauche, pourtant, vous noterez ici que "la question sociale" a bien changé, puisqu'elle se résume désormais à un chèque. Il n'est plus question, comme du temps de Thorez ou de Jaures, de trouver une dignité dans le travail, vu que du travail, il n'y en a plus. Il n'est plus question d'élever les masses par la culture, puisqu'ils semblent préférer la Star Academy. Il n'est plus question de donner une voiture à chaque famille, vu que ça pollue le CO2 des ours polaires. Il n'est évidemment plus question du tout de mobilité sociale, car les postes à responsabilité sont réservés désormais aux fils et filles de par l'efficace sélection d'un système de grandes écoles conçu exprès pour, qui fait que quand on naît dans la merde, on n'a statistiquement pas plus de chances de s'en sortir qu'un serf du Moyen-Âge n'en avait de devenir marchand.

Non, le consensus, c'est qu'il faut donner à chacun dans ce pays, quelle que soit sa situation, ses antécédents, son statut légal ou son utilité sociale, une somme d'environ mille euros par mois, parce que ça tombe juste. Celui qui a un boulot de merde, il a mille euros. Celui qui a perdu son boulot, il a mille euros d'allocations chômage. Quand il est en fin de droit, il aura mille euros de RSA, d'allocations logements et d'aides du conseil général. Quand on est retraité, on a mille euros. Quand on est handicapé ou malade incurable, mille euros. Quand on est mère célibataire, on a mille euros de la CAF, etc... Si on compte les primes de Noël, de vacances, de rentrée scolaire et de chute des feuilles des arbres, le tarif social d'EDF et la carte orange gratuite, on arrive toujours, à peu près, à mille euros par mois. Mille euros, si vous réfléchissez, c'est aussi ce qui reste à la plupart des salariés à 1500 euros par mois une fois qu'ils ont payé leurs impôts et leurs factures incompressibles. C'est le "pot de fer", le minimum vital, ce qui est juste suffisant pour ne pas crever de faim. Ça, c'est le prix que l’État est prêt à payer pour que les pauvres cessent de prétendre au statut de citoyen pour devenir de simple sujets, des clients reconnaissants. Ce ne sont pas les riches qui payent cela, bien sûr, parce que si on fait payer les riches, il paraît qu'ils s'en vont, et on est priés de croire que c'est catastrophique puisque ce sont des créateurs de richesses. C'est la classe moyenne qui paye pour cela. Une classe populaire cliente, une classe moyenne qui trime pour être un tout petit peu mieux lotie que la classe populaire, et une classe nantie, une aristocratie politico-mediatico-financière qui seule bénéficie du système, c'est ça la France de 2011.

J'ignore comment cela va se terminer, et ça ne m'inspire évidemment rien de bon, en revanche, je sais ce que va devenir le parti dit socialiste. Il va suivre le chemin des radicaux, celui qui reste sur les rails de la décence démocratique, du compromis de bon sens, de la modération pragmatique, le chemin qui mène aux 3% des voix. Tandis que, la nature ayant horreur du vide, des partis réellement populaires, qui aborderont les réelles questions sociales (et pas seulement la burka, la présomption d'innocence, le développement durable ou les avertisseurs de radars) prendront sa place.


Tout ça pour dire qu'à quarante et un ans, après vingt-trois ans de majorité civique, j'ai enfin compris ce qu'était mon rôle de citoyen dans une supposée démocratie comme la France. Je sais enfin que faire de mon bulletin de vote. Donc, jeunes gens, voici ma philosophie :

Le vote, ça ne sert pas à changer la monde. Personne ne vous demande d'imaginer un nouveau modèle de société idéal où tout le monde serait heureux. Ceux qui vous font miroiter cette perspective sont des menteurs et des hypocrites qui prêchent la vertu le matin et la rigueur l'après-midi tout en violant les bonniches à l'heure du déjeuner. On ne peut pas exiger de vous que vous ayez une expertise quelconque en droit des sociétés, en taux d'intérêt ou en normes Bâle III, et ceux qui veulent vous disqualifier du débat public sous prétexte que vous n'entendez rien à ces questions sont les véritables ennemis de la démocratie (et qui du reste, eux-mêmes, n'en savent pas plus). Non, citoyen. Il n'y a qu'une seule chose qui doit te préoccuper au moment où tu songes à la politique, au moment où tu milites, tu manifestes, tu votes. Tu veux savoir ce que c'est ?

TON INTERET

Oui, TON intérêt. Pas celui de ton voisin, pas celui du plus riche ou du plus pauvre que toi. Le tien ! C'est de ta vie qu'il est question, de ta liberté et de ton argent. Défends les ! La lutte des classes, c'est un terme un peu tombé en désuétude, mais si le mot est vieillot, la réalité existe toujours, et les classes possédantes en sont particulièrement conscientes. Les riches agissent en fonction de leur intérêt bien compris. Qui le leur reprocherait ? Alors, imite-les. Songe à ta situation, et à la manière de l'améliorer. Les problèmes des autres, c'est aux autres de les régler. Toi, tu as un beefsteak à défendre, et personne ne le défendra à ta place. Informe-toi. Sois conscient de ce que tu es, connais tes forces et tes faiblesses. Agis avec raison, ne prête pas l'oreille à ceux qui te parlent de nobles sentiments, de solidarité, d'humanité. Sois déjà solidaire de tes amis, de ta famille, de tes connaissances, et tu seras un honnête homme.

Sois conscient de ton intérêt et tu seras un citoyen utile.

-oOo-

Petite illustration de mon propos : voici un risible exemple de dialectique permettant, à défaut d'augmenter le niveau de vie des masses, de les amener à se satisfaire de ce qu'elles ont. Tout comme un comptable n'a qu'à faire preuve de créativité pour transformer une faillite en bénéfice, il suffit de changer le sens de quelques mots, comme "croissance", "bonheur", "développement" pour que la déconfiture totale de l'Occident se transforme en marche vers des lendemains qui chantent. Le PIB stagne ? Qu'on change d'indicateur ! Il n'est pas loin, le temps où l'on nous expliquera que chauffer son appartement collectif à 10° en hiver est excellent pour la santé et qu'on devrait se sentir fiers de vivre dans un pays où on a droit à trois heures d'électricité tous les soirs, alors que les pauvres enfants Africains du Cambodge n'en ont que deux.
Tags: belles histoires
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