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Le Référent

Jean-Bastien Glandier-Duval se surprenait parfois à se souvenir de cette époque lointaine où il était idéaliste, fougueux, jeune et plein d'allant. En ces temps bénis où, frais émoulu de Normale Sup et s'apprêtant à intégrer l'Ena, il avait l'esprit pétri de naïves conceptions sur le pouvoir, la République, l'état, le service de la nation. Mais, bien des années et des désillusions plus tard, et malgré l'enviable sinécure qu'il occupait et qui nourrissait largement sa famille, il n'avait plus guère d'illusions sus la France et sa marche résolue vers la médiocrité.

" Ces messieurs-dames de l'Association sont là, monsieur.
- C'est bien Vanessa, faites entrer. "

Oui, parce qu'il avait une Vanessa. C'était temporaire. C'était une stagiaire, elle remplaçait Edith partie en vacances d'été. Vu que d'habitude, il n'avait qu'une Edith. Ç'eut pu être pire ; avant, du temps qu'il officiait au Ministère de l'Agriculture, il avait eu une Berengère. Les Edith, les Bérengère, les Josiane, c'était son lot à lui, Jean-Bastien, obscur haut-fonctionnaire d'un sacerdoce sans prestige. Les Vanessa, les Naima et les Tatiana, elles allaient toutes s'occuper de collègues aux postes sexy, à l'Intérieur, à la Défense, à l'Economie-et-les-Finances-et-le-Budget.

Ce matin là, de 10h15 à 11h30, il avait rendez-vous avec les dirigeants d'une association. Les trois personnages entrèrent dans le bureau immense de Jean-Bastien, un bureau Louis XV avec ses dorures défraîchies, son mobilier usé et inadapté récupéré au Mobilier National, ses moulures écaillées, ses lourds rideaux de velours pourpre qu'il valait sans doute mieux ne pas dénouer si l'on voulait éviter qu'ils tombassent en poussière. Ils étaient impressionnés, les trois perdreaux, ça ne faisait pas de doute. Ils essayaient de le dissimuler sous des airs bravaches, mais le langage du corps ne trompait pas, non plus que leur triste vêture. L'homme, petit mais de bonne constitution, avait reçu depuis un bon moment sa carte vermeil, mais le poids des ans ne semblait pas encore lui peser. Il avait revêtu pour la grande occasion un costume bleu en lycra, sans doute celui qu'il avait mis, naguère, pour quémander une augmentation ou un congé à son chef dans l'obscur service public dont il était retraité. Non,

Glandier-Duval n'avait jamais rencontré le bonhomme, mais ils étaient tous sortis du même moule, les Présidents d'Associations : soixante-dix ans, toutes ses dents, retraité de la SNCF, de la RATP, d'EDF ou des postes. Et il était toujours accompagné de ses deux mêmes groupies, deux rombières énamourées, issues de l'Education Nationale ou du simple élevage des chats et chiens errants.

" Asseyez-vous, je vous en prie, messieurs-dames. Alors, que puis-je pour vous ? "

Il avait vu des douzaines, des centaines de délégations depuis qu'il faisait ce métier, Jean-Bastien. C'était incroyable à quel point la France était envahie d'associations. C'était son métier de les recevoir. Il exerçait la fonction de Référent Citoyen Délégué auprès du Médiateur de la République, en charge de la vie associative. C'est vrai que dit comme ça, ça ne paye pas de mine. Pourtant, s'il avait été assez stupide pour s'en vanter, il aurait pu se targuer d'être l'homme le plus puissant de France.

" ...situation qui ne peut plus durer, vous le comprenez ! C'est un scandale que notre pays, jadis précurseur, se retrouve aujourd'hui à la traîne de l'Allemagne, de l'Angleterre, et même de la République Tchèque ! Songez que si nous..."

Ils avaient tous une cause à défendre. Un noble but qui remplissait leur vie et qui, pour les plus malins, leur mettait un peu de beurre dans les épinards. Certains militaient contre la vitesse au volant. D'autres luttaient contre l'alcoolisme sur la voie publique. Il y avait les empêcheurs de fumer dans les bistrots, les apôtres du bonnet de bain obligatoire dans les piscines, les anti-UV, les anti-fourrure, les anti-vaccins, les anti-interdiction-du-vaccin, les anti-publicités, les lobbies ethniques et religieux, du plus établi au plus invraisemblable, les confédérations syndicales des ouvriers de l'industrie du rouet en jonc de noisier et la discrète mais très efficace Amicale des Collectionneurs d'Objectifs Photographiques Russes et Soviétiques.

" ...d'une augmentation de 5% par an, c'est invraisemblable ! Et nous restons les bras ballants, tandis qu'en Orient, les chinois travaillent jusqu'à trente heures par jour, et ils payent leur patron pour ça ! Alors je vous le demande, où va la France ? Ainsi, on peut raisonnablement..."

Le pouvoir de Jean-Bastien consistait en le temps plus ou moins long qu'il parvenait à les faire attendre avant que "leur" loi ne soit votée. Car tous ils venaient le voir pour faire voter "leur" loi, et tous, ils parvenaient en fin de compte à la faire voter. Ça ne manquait jamais. Quels que soient les arguments qu'on leur opposait. Quel que soit le mépris qu'on témoignait à la futilité de leur combat, c'était, pour paraphraser le démocrate Allemand, LEUR combat, le combat de leur vie, celui qui donnait un sens à leur existence misérable. C'est pour ça qu'ils n'en démordaient jamais. Ils ne se fatiguaient jamais. Ils n'étaient jamais à cours d'arguments, d'énergie, de mauvaise foi. Ils revenaient, ils revenaient, ils revenaient encore et toujours, souvent en été car, les rédactions étant en congé, les stagiaires de la presse étaient trop contents de leur faire de la réclame pour remplir leurs colonnes.

" ...et ce ne serait que justice. Par exemple, les subventions accordées par la mairie du Poitain à la Chorale Harpegiaire Levantine, se montaient l'an passé... "

Et c'était ainsi qu'on gouvernait la France. Car bien sûr, il n'y avait que les sots pour croire que le Président de la République était aux commandes ; il ne s'occuperait jamais que de sa réélection. Le Premier Ministre ? Une survivance du régime parlementaire. Les ministres ? Certains étaient honnêtes, d'autres compétents, mais Jean-Bastien n'en avait jamais rencontré aucun qui présentat ces deux qualités simultanément. Ce n'étaient pas plus leurs directeurs de cabinet qui exerçaient du pouvoir, occupés qu'ils étaient à comploter les uns contre les autres, ni les conseillers prétendument influents, autant d'outres creuses boursouflées de vanité. Et si dans cette masse de hauts, moyens et petits fonctionnaires qui fourmillait dans les ministères, il ne manquait ni de talent, ni de bonne volonté, la mécanique bureaucratique rabaissait bientôt les éléments de valeur à la même inefficacité que leurs homologues tire-au-flanc qui attendaient la retraite. Il ne fallait pas en attendre beaucoup plus d'un parlement-croupion, châtré depuis un siècle, qui ne se donnait même plus la peine de lire les projets de loi qu'il votait - ils n'y auraient du reste rien compris. Non, parmi tous ces gens, il n'y en avait aucun qui décidait de ce qui allait se faire en France. Celui qui en décidait, c'était un petit vieillard atrabilaire en costume bleu de chez C&A. Ah, il connaissait son dossier, le retraité. Il ne connaissait que ça d'ailleurs, mais il le connaissait bien. Mieux que quiconque en fait. Il ne voyait que le côté qui l'intéressait, mais c'était suffisant pour qu'il gagne toujours. Puis, satisfait d'avoir triomphé de l'adversité dans sa croisade puérile, il périssait alors paisiblement, laissant sa place à un autre excité tout aussi baroque.

" ...devant l'histoire, qui sera seule juge, monsieur Glandier-Duval. Et s'il est vrai que l'opération présenterait un certain coût pour la collectivité, est-il vraiment temps de compter lorsque l'avenir de nos enfants est en jeu ? Voici pourquoi je vous le dis bien haut : il est de nécessaire d'imposer, sur les récepteurs de télévisions Français, un minuteur qui limitera, dans un premier temps, l'utilisation dudit téléviseur à trois heures par jour. Le salut de notre pays est à ce prix ! "

Le cheminot - il portait le Mérite du Rail à son revers - en avait fini de son laïus. A l'heure, vertu du cheminot. Le Référent Citoyen Délégué auprès du Médiateur de la République, en charge de la vie associative, usa dès lors de son pouvoir - le plus grand de France - pour orienter poliment l'association vers ce qu'il avait appelé "la voie légalo-législative coutournée II en forme plurale", manoeuvre de diversion permettant de retarder l'adoption de ce projet débile par un gouvernement imbécile et un parlement de larves, et ce d'environ dix-huit à vingt-quatre mois. Autant d'insouciance télévisuelle gagnée pour ses concitoyens. Puis, comme il avait du temps devant lui, il se livra à l'introspection, seul dans son bureau. Et soudain, sur le coup de midi moins cinq, pris d'un frisson, il rappela Vanessa,.

" J'ai des rendez-vous cette après-midi ?
- L'Association des Enfants des Fils et et Filles de Juifs Non-Déportés, à 15h10, et c'est tout.
- Bien, excellent. C'est aujourd'hui que tout commence. Appelez mesdames Ronchart et Piédu et vous les convoquez dans mon bureau de 14 à 15. Et vous marquez dans mon agenda : Réunion avec Jean-Bastien Glandier-Duval, Président de l'Association des Victimes d'Associations de Lutte. "
Puis, avant que Vanessa n'eut hoqueté de surprise, il raccrocha le combiné, se vautra tout du long dans son fauteuil en cuir mou, leva les bras au ciel et s'écria " INFINITE POWER ! "
Tags: textes divers
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