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Hommage à feu ma carrière dans le dev'

Jean-Rémi Pointier-Lassale embaucha à la BCRIP le 13 juillet 1972 en qualité de pupitreur stagiaire. La BCRIP recrutait alors nombre de jeunes gens désireux de découvrir un métier d'avenir : l'informatique bancaire. A l'origine, Jean-Rémi ne se destinait pas à ce métier qui évoquait alors la NASA et les cartes perforées, cependant, sa passion toute relative pour la charcuterie familiale, combinée avec le salaire conséquent, les avantages statutaires relatifs à la Convention Collective des Banques et la demi carte orange remboursée par l'employeur le convainquirent de chausser la cravate de rigueur, de glisser le petit livret IBM dans la poche de sa chemise et d'aller joyeusement cliqueter sur les claviers mécaniques de son nouvel employeur. Si on l'embauchait, c'était sur un projet spécifique : la BCRIP, donc, s'informatisait, car ça faisait moderne et américain, et par voie de conséquence, se dotait d'un référentiel client. Il s'agissait d'une base de données recensant les noms et prénoms des clients, les adresses auxquelles envoyer les relevés de banques, tout ce genre de choses. C'était un gros projet, avec beaucoup de pression, mais c'était passionnant de bâtir quelque chose que personne n'avait jamais fait dans la boîte, de monter quelque chose d'utile aux chargés de clientèle. Il se trouvait que Jean-Rémi devait son embauche à un petit oubli que l'on avait fait dans les spécifications initiales : la date de naissance. Oui, car un règlement tâtillon interdisait d'ouvrir un compte de bourse à un nourrisson, ou ce genre de chose, et pour être sûr de ne pas faire de bêtise, il fallait bien que l'on connaisse la date de naissance du client.

La mise en place de l'application CRAP (Clients Rapprochés par Appariement de Personnes) avait été un relatif succès et, après les réticences initiales des utilisateurs, ils avaient fini par s'y faire. A telle enseigne que les récriminations avaient cessé, et avaient laissé place aux demandes d'évolutions. L'une d'entre elles fut du reste le premier travail de Jean-Rémi au poste d'analyste-programmeur, qu'il avait atteint fin 1977 après trois années passées comme programmeur pas-analyste. Car les clients de la BCRIP avaient bien des qualités, mais certes pas celle de l'immortalité, on décida donc de nantir leurs fichiers d'une date de décès, car hélas, on ne pouvait décemment pas ouvrir un compte à un mort, et qu'en outre, il fallait bien que les chargés de clientèle puissent gérer les successions.

En 1982, pour ses dix ans de maison, Jean-Rémi avait eu deux beaux cadeaux. D'une part, on l'avait nommé chef de projet (junior, faut pas rêver). Et ensuite, on l'avait chargé d'un programme exploratoire afin détudier la mise en place d'un nouveau référentiel clients, qui reprendrait le fichier CRAP, mais qui y incluerait le dernier cri en matière de technologie moderne venu des USA : tout codé en PL1, avec une base de données DL1. Ayant déjà un peu traîné sa bosse, Jean-Rémi fut d'avis que le plus simple était de reprendre le modèle des fichiers existants, dont il serait tiré chaque soir des fichers séquentiels semblables à ceux de CRAP, de telle sorte que les applications clientes n'eussent pas trop de développement à faire pour s'adapter. D'où des économies, facteur qui suscita un vif intérêt de la part des managers de la DSI.

Le projet BATU (Banque Assitée par Transaction Unilatérale) dura six longues années et mobilisa tous les acteurs de la banque. Il se déroula assez mal, suite à des erreurs de stratégie en amont et des incompréhensions avec les métiers, de sorte que quelques têtes roulèrent dans la poussière, et que celle de Jean-Rémi finit par émerger. C'est en 1988 qu'il devint Responsable de Secteur, en charge du référentiel client, et c'est cette même année que BATU passa en production. On y avait adjoint des écrans transactionnels sur lesquels les agents pouvaient faire leurs saisies en temps réel, des modules d'éditions d'imprimés, toutes sortes de choses. Les autorités de tutelle, ayant pris acte que toutes les banques étaient maintenant largement informatisées, en avaient profité pour demander plus de retours fiscaux, plus de sécurité, plus de traque aux blanchisseurs d'argent sale... Bref, BATU était devenu une usine à gaz, mais au final, c'était passé en prod au soulagement général.

En 1993, Raymond Larouquette, Responsable de Domaine, ayant fait valoir ses droits à la retraite, c'est son bras droit Jean-Rémi qui avait pris sa place, juste à temps pour recevoir une requête étrange des métiers : le triplement des clients. En effet, nombre de clients de la BIP (nouveau nom de la BCRIP après absorption de la CUDA, la BPN et du CCC) étaient mariés et, pour des raisons de rationalisation des procédures, il avait été décidé en haut lieu de tripler les enregistrements clients, de façon à ce que chacun eusse un enregistrement qui lui fût propre, un relatif à son conjoint, et un troisième au ménage qu'ils constituaient. Ceci valait aussi pour les célibataires, divorcés, veufs, ou pour les clients dont le conjoint n'était pas lui-même client de la banque. Il en résultait des situations cocasses qui étonnaient les jeunes embauchés, comme le fait qu'un même client puisse avoir trois dates de décès.

Jean-Rémi ne resta que deux ans en poste. En effet, la BIP ayant été rachetée par la CPDR, il avait été décidé de migrer la totalité de l'application BATU dans un système-cible CECOS (Clients Et Comptes On-Site), tout en cobol et DB2. Jean-Rémi, se souvenant de la mise en place de BATU, avait alors jugé qu'il était temps pour lui se rapprocher des métiers de la Qualité et de l'Audit, qui avaient toujours été sa passion, surtout que ça sentait quand même bien le plan pourri cette histoire. Grand bien lui en avait pris. C'est donc avec un oeil extérieur qu'il avait observé l'évolution de CECOS, projet pharaonique qui avait duré huit longues années, englouti des millions de francs, puis d'euros, et s'était vu adjoindre toutes sortes de fariboles en java-objet pour faire moderne. On s'était aperçu qu'un prestataire farceur avait, la veille de sa fin de contrat, ajouté de son propre fait, au nez et à la barbe du contrôle qualité, un champ assez absurde dans la base de donnée : DFDC (la date de fin de décès). Chaque client en avait donc trois. Une fois la chose faite, il était impossible de revenir en arrière (vous avez déjà essayé de reformater une base DB2 vous ?) et du reste, la donnée, pour inutile qu'elle puisse paraître, fut rapidement utilisée pour stocker tout à fait autre chose, donc c'était un mal pour un bien.

Finalement, la CPDR ayant été rachetée par la Schleues Bank, la BIP avait été cédée à American Charterhousepricingcoopers, puis à Nihondojishi Bank, puis brièvement au Crédit Lyonnais qui avait encaissé sa traditionnelle moins-value avant de la lâcher à Tchang Tchen Limited, obscure banque chinoise (et néanmoins la deuxième plus grosse du monde, derrière une autre banque chinoise tout aussi inconnue) basée à Shanghai. Le projet CECOS avait donc survécu à tous ces bouleversements, se payant le luxe d'une version CECOS II en 2006, orientée web-objet-HTML5. En 2007, blanchi sous le harnais et doté du titre de sous-directeur non-exécutif, Jean-Rémi quitta la banque pour se consacrer à la pêche à la ligne et se jura bien de ne jamais plus programmer quoi que ce soit de plus compliqué qu'un magnétoscope.

C'est le 8 avril 2014, en revenant de la pêche, que Jean-Rémi trouva dans sa boîte aux lettres la missive suivante de la BIP, dont il était toujours client :

Cher monsieur POINTIER-LASSALE Jean Rémi POINTIER-LASSALE Jean Rémi POINTIER-LASSALE Jean Rémi,
Désireux de mieux connaître nos clients, et préalablement à la mise en place du nouveau référentiel client DUGLAND, nous vous prions de nous renvoyer dans l'enveloppe pré-affranchie ci-jointe le présent bulletin de correspondance, en prenant soin d'indiquer dans la case violette votre DATE PREVISIONNELLE DE DECES.
En vous priant de bien vouloir ce que de droit à ce titre, veuilez agréer, monsieur.
Tags: textes divers
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