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La catin II - livre II - Chapitre 1

La Catin de Baentcher II


Livre II



Chapitre 1. TIG



A mille cinq cent kilomètres au sud-est de Baentcher, Maurizio Urbino, Comte de Schizietta, Gonfalonnier de Scanuzzi, Duc de Palimpseste, de Scapone, de Molvanie et de Pirandello, Protecteur de la Marche de Salascuzzo, Prince Electeur de Brimbourg, Légat d’Olida di Monte, Grand Faufreluche Pourpre de l’Ordre du Phénix et Joueur de Luth Passable, se faisait du souci. Il y avait à cela plusieurs raisons.
La première de ses préoccupations concernait Fabrizzio d’Areva, son peintre officiel. C’était un excellent peintre. Il s’était vanté, dans sa lettre d’introduction, de pouvoir faire n’importe quel travail de peinture « aussi bien qu’aucun autre », et de fait, il avait démontré une maîtrise merveilleuse. Le problème, c’est qu’à chaque fois que Maurizio lui rendait visite dans son atelier, et qu’il lui demandait où en était le retable de la cathédrale de Hima, qu’il était sensé avoir terminé neuf ans plus tôt et pour lequel il avait été payé, l’artiste répondait quelque chose du genre « Je ne l’ai pas commencé, mais je viens d’inventer une machine astucieuse permettant de griller à la perfection les tranches de pain ». ou « Je suis très occupé à disséquer les fleurs de tournesol, savez-vous que leur structure est des plus fascinantes ? ». Bien sûr, le comte Maurizio se fichait pas mal du retable de la cathédrale, en revanche, on lui avait rapporté que le chanoine avait juré, s’il mettait la main sur le divin Fabrizzio, d’élargir sa tessiture dans les octaves supérieures. Et le comte Urbino avait quelque affection pour son protégé, que tant qu’à faire, il préférait entier.
Maurizio Urbino avait bien sûr d’autres sujets d’inquiétude, mais rien qui le tracasse autant que ça. Pêle-mêle, citons son cousin Cavalero, qui s’était pris de folie mystique sous prétexte qu’il était devenu Hiérarque de Boon, c'est-à-dire chef spirituel de l’église Héganite. Du coup, il battait le rappel de ses parents et alliés pour monter une expédition contre les infidèles en Achs ou en Malachie, ça dépendait des mois. Il y avait aussi la fille du comte, Graziella dite « la Cannibale », que l’on avait marié avec son demi-frère après que sa mère putative – un travesti du nom de Fandagulo – l’eut mise enceinte, et dont la conduite faisait scandale dans toute la ville (elle s’était, en effet, coupé les cheveux). Il y avait en outre les malheurs financiers de la banque Urbino, qui jadis avait étendu son empire sur tout l’Occident, et maintenant perdait des succursales dans le nord, au profit de la Hanse Khnebite. Bien sûr, les Urbino n’en étaient pas à faire la manche, mais il faudrait bien s’en préoccuper, un jour. Et puis, il y avait la peste, à ce qu’on disait, qui s’approchait de Schizietta, le mildiou qui grignotait les vignes familiales dans le sud, et la guerre qu’il menait contre le Comtat Ponteusque, celle contre les Cantons Vétalliques, celle contre le marquis Ludovico de Moraigne, celle qu’il faisait à la Ligue des Bergers de Castrie, celle qui faisait rage dans le Pizzapino, celle qu’il avait par mégarde déclarée au duché de Scapone avant de se souvenir qu’il envahissait ses propres terres (mais une fois qu’une armée est partie, allez donc l’arrêter), celle qu’il avait contre le roi de Panade pour une obscure histoire de rideaux, et quelques autres qu’il avait oubliées.
Mais au moins, pour ce qui est des guerres, c’étaient des problèmes faciles à résoudre : on engage des mercenaires, et puis on les envoie se battre contre les autres mercenaires, et puis ça va bien comme ça.

Justement, à Santanzio de Vica, petite localité à deux lieues de Schizietta, était basée une compagnie de mercenaires, le Tercio de Crotene. Ce n’était pas la troupe franche la plus nombreuse de la péninsule Balnaise, puisqu’elle ne comptait qu’un peu plus de deux mille hommes, mais elle avait relativement bonne réputation. Le capitaine Giovani Acuto, qui la commandait, avait été informé par le Comte lui-même de l’imminence d’une nouvelle campagne de Schizietta contre la cité de Daglioli, de l’autre côté des montagnes Pennines, et avait agi en conséquence en recrutant de nouveaux mercenaires. Ils étaient à l’entraînement, dans les prés ceignant la bourgade.
Corbin, Toudot et Dizuiteurtrente avaient réussit à se faire engager dans la même unité, moyennant quelques pots de vins. Ils portaient maintenant l’uniforme grotesque à la mode dans les contrées Balnaises, bas à rayures, culotte bouffante, pourpoint à brandebourgs, rubans et nœuds à tous les étages, large chapeau à plume, et pour couronner le tout, des pantoufles du dernier ridicule.
Corbin supportait ce triste accoutrement avec philosophie, ce qui n’était pas le cas de Dizuiteurtrente, être coquet et soigneux de sa mise, qui s’en attristait fort. Toudot, en revanche, semblait ravi de retrouver l’armée, pour des raisons qui échappaient à tout le monde.
« Oui, c'est lui, regarde cette démarche hardie, cette mâchoire carrée, ce regard clair, ces cheveux blanchis par le soleil, cette trogne de bulldog ! A n'en pas douter, c'est lui notre sergent instructeur ! Regarde-le bien et souviens-toi de ce moment, car celui que tu t'apprêtes à rencontrer, c'est lui qui sera ton maître de guerre, c'est lui qui va faire de toi un homme, mon jeune ami ! »
Le personnage en question, il est vrai, avait tout du chien de guerre, y compris le nerf de bœuf dont il se flagellait occasionnellement la cuisse tout en bombant le torse et en toisant les recrues de ses petits yeux réduits à des fentes auxquels, toutefois, rien n’échappait. D’une voix tonitruante, il aboya à l’adresse de la vingtaine d’hommes en rangs sur la place d’armes :
"VOUS êtes des pignoufs ! VOUS êtes des branleurs ! VOUS n'êtes que des SOUS-MERDES ! VOUS n'êtes même pas digne de souiller la SEMELLE de mes rangers, bande de COUILLES DE LOUPS ! Durant le prochaines semaines, JE vais vous faire BOUFFER DU REGLEMENT et vous allez me CHIER DES GALONS ! JE vais devenir votre PIRE CAUCHEMAR, vous allez apprendre à me DETESTER, vous allez apprendre à me HAIR, et dites-vous bien que je n'en ai strictement RIEN A FOUTRE ! MON BOULOT c'est de transformer cette vingtaine de SACS A MERDE en soldats, et même si ça va être TRES DUR, vous pouvez compter sur moi pour vous donner autant de COUPS DE PIEDS AU DERCHE que nécessaire !
- Chef oui chef !
- C'est sûrement ce genre de DISCOURS que vous auriez entendu si vous étiez tombés dans un AUTRE PELOTON que le mien, mais moi je ne suis PAS COMME ÇA ! JE NE SUIS PAS un sergent instructeur à l'ANCIENNE MODE, on n'est plus au MOYEN AGE, JE crois aux vertus du DIALOGUE, de l'AUTODISCIPLINE et du MANAGEMENT EMOTIONNEL ! JE VEUX que vous voyez en moi UN AMI, JE VEUX que vous sachiez que ma porte vous sera TOUJOURS OUVERTE si vous avez besoin de PARLER, si vous avez des PROBLEMES, si votre famille VOUS MANQUE ! JE NE ME VOIS PAS comme un OFFICIER mais plutôt comme un PEDAGOGUE qui sera comblé si vous parvenez à vous EPANOUIR et à exprimer TOUT VOTRE POTENTIEL dans la vie militaire. ALORS vous allez me faire le plaisir de vous mettre A L'AISE et de m'appeler MAURICE.
- Euh...
- ET MAINTENANT, je voudrais que nous réfléchissions ENSEMBLE aux moyens que nous pourrions trouver pour rendre notre cadre de vie AGREABLE ET FONCTIONNEL ! TOUS ASSIS EN ROND, ATELIER BRAINSTORMING !"

Maintenant que nous sommes rassurés sur le sort de nos trois camarades, retournons à Schizietta. Après la séparation de la compagnie, il n’avait pas fallu bien longtemps pour retrouver la trace de la clé suivante. Pour être précis, le docteur Venarius s’était rendu fort utile en allant le lendemain à la bibliothèque municipale, afin de compulser divers ouvrages savants, pour en venir à la conclusion irréfutable que ladite clé avait été enterrée avec le doge Dandinolo, dans sa tombe, située au beau milieu du grand temple de Hanhard, à Daglioli. Ce qui posait un petit problème technique : la cité de Daglioli était présentement encerclée par les troupes coalisées de Schizietta et de San Stronzo. Vertu avait alors ourdi un plan pour se rapprocher de son but. Elle-même, le docteur, Ange et la princesse tâcheraient de se fondre dans la belle cité de Schizietta, glanant autant de renseignements qu’ils le pourraient, tandis que Toudot, Dizuiteurtrente et Corbin s’engageraient dans l’armées, ce qui leur permettrait d’approcher les défenses de Daglioli, et éventuellement, de trouver un moyen de faire entrer un petit groupe.
Quenessy et Toudot revinrent à Baentcher dans les temps, et furent ravis de voir qu’on ne les avait pas attendus pour préparer l’expédition. Le voyage depuis la Cité Rouge jusqu’aux cités Balnaises fut sans grand relief, car les routes étaient bonnes en cette saison, aussi ne vous ai-je pas ennuyé avec ces sept semaines de chevauchée point pressée. Et c’est comme cela qu’ils arrivèrent dans la prestigieuse Schizietta, éminente capitale des arts, du bel esprit et du meurtre par strangulation.

Schizietta était l’une des plus prestigieuses cités de la péninsule Balnaise, forte de soixante-dix mille âmes. Fondée en des temps dont tout le monde avait perdu le souvenir, à l’exception d’un très très vieux dragon endormi, la ville avait été la capitale d’un petit comté agricole sans prétention, jusqu’au jour glorieux de la Révolution, qui avait vu la fondation de la République et le triomphe de la Liberté. C’était ce que l’on pouvait lire au fronton des bâtiments publics, sur les frises des temples et au pied des statues des Grands Hommes. Dans la pratique, il s’était trouvé un hiver où la famine passant, la plèbe s’en prit aux nobles du coin et après leur avoir fait subir toutes les avanies, les avait pendus. Les madrés marchands qui les y avaient poussés en profitèrent pour prendre le pouvoir, et trois siècles plus tard, ils l’avaient toujours.
Il faut concéder que ce changement de gouvernement avait bénéficié à la cité. La plupart de ses habitants étaient des ouvriers des manufactures de faïence, des peausseries et des filatures qui avaient fait la fortune de la ville, à défaut de la leur propre. La prospérité attirant la canaille à grands flots, Schizietta avait rapidement débordé des murailles féodales pour se répandre dans les faubourgs, puis on avait abattu les murailles dans le but d’en construire d’autres plus loin, mais au final, des entrepreneurs peu scrupuleux avaient récupéré les pierres pour bâtir des immeubles de rapport où s’entassaient les miséreux dans des conditions d’hygiène déplorables et pour des loyers scandaleux, et on avait en chemin oublié toute ambition de ceindre la ville de fortifications.
Donc, après que la famille Urbino se fut servie la part du lion, quelques dizaines de familles marchandes se partageaient ce gâteau, sur lequel se payaient encore les influents clergés de divers cultes, mais il est dit que même les goinfres les plus voraces ne peuvent manger sans laisser tomber des miettes, lesquelles alimentaient divers parasites. Parmi eux se trouvaient les artistes. Car pour n’être que d’extraction roturière et d’ambition financière, les possédants de Schizietta n’en étaient pas moins fort contrits lorsqu’ils croisaient des aristocrates dont ils enviaient la naissance, les titres et les gloires chevaleresques. Voici pourquoi, afin de se parer d’une noblesse qui leur était inaccessible, nos braves bourgeois affectaient de parrainer tel ou tel bel esprit, dont la gloire et la production artistique ferait parler favorablement de leur clan. Et c’est pour ces raisons qu’en un siècle, Schizietta s’était couverte de colossales statues de bronze et de marbres, de ponts audacieux enjambant le Tallio (une rivière pourtant modeste), de places prestigieuses, de palais aux colonnades échevelées et de multiples chapelles peintes du sol au plafond.
Schizietta était cosmopolite, de sorte que leur arrivée dans cette belle cité ne suscita guère de curiosité. En route, n’ayant pas d’autres occupations, nos coquins avaient appris de Toudot de bons rudiments de balnais, de sorte qu’ils pouvaient converser à peu près intelligiblement avec les gens du cru, sans toutefois pouvoir passer pour des natifs. En revanche, le nécripontissien étant peu en vogue dans les terres méridionales, Vertu, Quenessy, Ange et le docteur Venarius purent converser tout leur saoul en déambulant sur la Piazza Cornada sans craindre d’être compris par des oreilles indiscrètes. Il faut dire que l’on se préparait au jeûne du Prédant, destiné à honorer Hima, déesse protectrice de la ville. C’était annuellement prétexte à un débordement d’activité pinardières et bâfratoires, n’ayant qu’un lointain rapport avec la religion, et que l’on appelait « le Festival ». Du coup, la place bruissait joyeusement d’activité, comme le reste de la ville, tandis que partout des hérauts bariolés donnaient de la corne ou du tambour, et hurlaient dans les oreilles des badauds les nombreuses activités organisées par les divers notables pour les festivités.
« Bon, alors je vous rappelle le mot d’ordre : on passe inaperçus. On se fond dans la masse, on se dissimule, on ne se fait pas remarquer, d’accord ? Nous sommes ici en terre étrangère et ne pouvons compter sur aucun secours extérieur, donc je compte sur vous pour adopter profil bas.
- Oui, chef, approuva, Ange.
- C’est toi qui vois, dit Quenessy.
- Vous avez raison, renchérit le docteur, tant de compagnies ont connu l’échec, la mort et l’humiliation parce que l’un de ses membres s’était conduit comme un matamore, je vous en prie, ne les imitons pas.
- ..., exposa doctement la petite fille en comptant les pigeons qui arpentaient la place.
- Ah tiens, elle est revenue, celle-là. Bon, maintenant que les choses sont au point, je vous...
- GRAND CONCOURS D’ARCHERS DU FESTIVAL !
- Euh... je disais quoi ?
- La discrétion.
- VENEZ MESURER VOTRE FORCE AUX MEILLEURS ARCHERS BALNAIS ! OUVERT A TOUS !
- Oui, la discrétion. Ne pas nous faire...
- NOMBREUX LOTS ! UNE OCCASION UNIQUE !
- Bon, alors pour la discrétion, on va dire qu’on commence demain. »
Tags: la catin de baentcher
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