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La catin II - livre II - Chapitre 2

Chapitre 2. Le chapitre de Bertrand



C’est ainsi que Vertu remporta un prix prestigieux : une superbe et avantageuse coquille d’épais cuir de buffle, ouvragée de motifs d’argent représentant Sforzello, le petit dieu de l’ardeur virile. La mode balnaise faisait chaque année assaut d’extravagance, et ces accessoires aussi inutiles que vulgaires étaient apparemment à la mode chez les gentlemen fortunés. Selon toute vraisemblance, personne parmi les organisateurs n’avait envisagé qu’une femme put se classer dans cette compétition. Néanmoins, bien qu’elle n’en eut pas grand usage, ce lot ravit notre héroïne, car d’une part elle aimait gagner, et d’autre part elle trouverait bien une bonne poire qui lui rachèterait ce grotesque objet pour du bon or bien jaune. C’est pour cette raison qu’elle était de bonne humeur, de même que ses compagnons, tandis qu’elle se dirigeait vers l’auberge du « Joyoso Babouino », où ils avaient pris leurs quartiers. A cette heure là, à Baentcher, les honnêtes gens étaient couchés, pour autant qu’il se fut trouvé d’honnêtes gens à Baentcher, mais à Schizietta, toute la population semblait sortie dans la rue pour s’amuser. Partout les lampions éclairaient des scènes ludiques ou galantes, des musiciens de rue, des jongleurs, des acrobates, ou d’autres sortes de spectacles moins raffinés dont telle n’est pas la matière, n’est-ce pas.
« Madame Caducque, madame Caducque, attendez je vous prie ! »
Vertu n’avait pas perdu tout sens commun au point de s’inscrire sous son vrai nom, aussi avait-elle pris une identité fantaisiste. L’homme qui la hélait ainsi nuitamment dans les ruelles obscures de Schizietta était un personnage à la figure aimable, aux longs cheveux blonds et bouclés, qui devait approcher la quarantaine, sans avoir toutefois perdu en rien la forme altière de ses vingt ans. Il arborait un tablier noir constellé de taches multicolores, ce qui trahissait sa qualité de peintre. Hors d’haleine, ils peinait à se frayer un passage parmi la foule des fêtards à divers degrés d’imbibation alcoolique.
« Ah, madame, deux mots, je vous prie !
- Mais bien plus s’il vous plait, monsieur, lui répondit Vertu d’un air amène. Il se trouve que nous arrivons à notre auberge, vous prendrez bien un verre, vous semblez en avoir grand besoin.
- Volontiers, madame. Ah, je voulais vous aborder tantôt, après vos exploits, mais la foule se pressait tant autour de vous...
- Vous êtes amateur d’archerie ?
- Pas du tout, en règle générale. J’avais mes raisons pour me rendre en ces lieux, et je crois avoir trouvé ce que j’étais venu chercher, en votre personne, pour ne rien vous cacher.
- Vraiment ? Ah je vois, sans doute avez-vous besoin d’un garde du corps, ou d’un mercenaire de quelque sorte.
- Pas du tout, je vous rassure, il s’agit...
- Attention ! »
Vertu plongea dans le caniveau en entraînant son peintre avec elle, juste avant qu’un carreau d’arbalète ne fasse exploser le stuc du mur juste derrière eux. Aussitôt, Ange se fondit dans la pénombre complice d’un porche et tira son couteau, prêt à le lancer sur les assaillants, la princesse entama une incantation, et vif comme l’éclair, le docteur resta planté au milieu du passage en demandant « Hein ? C’est quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? ». L’ennemi était là, au fond de la ruelle, trois formes encapuchonnées tirèrent la rapière et se portèrent sans crainte au contact. Leurs démarches assurées étaient celles de véritables hommes d’armes, des tueurs. L’endroit était propice à l’embuscade, et comme par magie, la foule avait déguerpi au premier signe de violence. Vertu eut le temps de décocher une flèche sur le plus avancé des assassins, le laissant sur le carreau, mais le second fut sur elle avant qu’elle ne fut en mesure de tirer l’épée. Elle l’esquiva maladroitement, et tomba à nouveau, emportée par la masse de son ennemi. Elle avait donc le dessous, d’autant que son gars faisait mine de sortir une gauchère, mais Ange vint lui prêter main forte prenant la brute par derrière et en lui tranchant sèchement la gorge. Nullement découragé, le dernier sicaire s’approcha des deux voleurs qui n’étaient pas en position avantageuse, mais reçut trois projectiles magiques avant d’avoir eu le temps de faire couler le sang. Il n’avait pas fallu dix secondes pour que trois cadavres jonchent les pavés de la venelle.
« Etes-vous absolument sûr de n’avoir pas besoin de gardes du corps ?
- Eh bien... Pour être totalement franc, non, expliqua le Balnais avec philosophie. Je ne suis qu’un pauvre peintre, qui pourrait vouloir ma mort ? Je crois que ces messieurs étaient plutôt là pour vous.
- Vraiment ?
- Je ne me connais pas d’ennemi. Bien, en tout cas, je vous suggère de presser un peu le pas, la milice de Schizietta n’est pas connue pour sa célérité, mais il serait sans doute politiquement habile de nous éclipser et de faire comme si tout ceci ne nous concernait en rien.
- Bien dit. Allons discuter de tout ceci autour d’une bonne chopine. »

Le Babouino était situé en périphérie de la ville, si elle en avait possédé, il aurait été hors les murs. Dans ces immenses faubourgs populeux s’entassait la masse des ouvriers des manufactures, des légions de gueux vomis de leurs campagnes reculées et venus à la ville dans l’espoir d’y faire fortune, contre toute logique. L’auberge se flattait d’un certain standing et donnait principalement le gîte à des marchands, mais la canaille industrieuse fréquentait assidûment la grande salle profiter de la chaleur, de la musique, et dépensait tout son maigre salaire en mauvais vin. Vertu avait choisi cet établissement pour son agitation, au sein de laquelle ils passeraient inaperçus. En ces jours de fête, bien sûr, il était difficile de trouver le sommeil avant trois heures du matin, aussi n’eurent-ils aucun remord à s’attabler pour commander une chope et discuter autant tout leur saoul.
« Alors, c’est quoi, cette affaire ?
- Madame, c’est un peu particulier. Je souhaiterais que vous preniez bien le temps de réfléchir et de considérer ma proposition.
- J’écoute.
- Eh bien voici : accepteriez-vous de poser pour moi ?
- Pardon ?
- De poser.
- Vous voulez dire... de poser le Sceptre du Pouvoir dans le Cénotaphe de Cristal du Moine Pourpre ?
- Non, de poser en tant que modèle, quoi. Je suis peintre.
- Vous ne voulez pas qu’on vous débarrasse d’un troll ?
- Je crains de n’en avoir jamais rencontré.
- Vous ne recherchez pas l’Anneau Maléfique de Karamol...
- Du tout.
- Votre sœur n’a pas été enlevée par un vil nécromant ?
- Eh bien il se trouve que si.
- Ah !
- Mais ils sont mariés maintenant, ils ont trois gamins...
- Vous voulez juste que je vous serve de modèle pour un tableau !
- Exactement.
- Ecoutez, je vais jouer franc jeu, nous sommes des aventuriers en quête d’or, de gloire et de mauvais coups, pas vraiment des amateurs d’art.
- Ah, je comprends. Mais il faut absolument que vous posiez pour moi, madame. C’est à cause de certaines particularités physiques de votre personne.
- Ah bon ?
- J’ai remarqué votre physionomie particulière alors vous maniiez votre arc, tantôt, et j’en ai été sur le coup ébloui. Je me suis dit : « C’est elle ou personne ».
- Ah bon ?
- Je fais actuellement le portrait d’une noble dame de la cour, et pour parachever mon tableau, une dame qui a bien des grâces, mais aussi quelques défauts. Et j’aurais besoin de prendre modèle sur vous pour corriger quelques méchancetés que la nature lui a faites.
- Ah, monsieur le peintre, croyez que j’en suis flattée, mais hélas...
- Au fait, coupa sèchement Dizuiteurtrente, nous ne connaissons toujours pas votre nom, monsieur.
- Mon Dieu, mais c’est vrai, je suis un butor, j’ai omis de me présenter. Je suis Fabrizzio d’Areva, de l’Honorable Société des Artistes de Schizietta
- D’Areva ? Le Premier Peindre Officiel de la Cour ?
- J’ai en effet le grand honneur de servir le duc. C’est d’ailleurs de sa favorite, dame Graziella Piazziflora, dont je fais le portrait. Mais je vois que je ne...
- ...ravie d’accepter votre proposition ! dit Vertu. Ah, je frétille d’avance à l’idée de participer à la renommée culturelle de Schizietta, fut-ce de fort modeste façon. Buvons, mes amis, à l’art ! »

Vous aurez compris que par le truchement de Fabrizzio d’Areva, Vertu comptait s’ouvrir quelques portes à la cour, et éventuellement, approcher le Comte en personne. Elle ne pouvait laisser passer une telle occasion. Après quelques verres, ils se séparèrent, Fabrizzio n’étant apparemment pas un noctambule, et ils se couchèrent donc à des heures décentes.
Le lendemain matin, Vertu mangea un peu, puis se rendit seule jusqu’à l’atelier du peintre, où il lui avait donné rendez-vous. Elle refusa toute escorte de ses compagnons (à part celle de la gamine, qui ne lui laissa pas le choix), car elle estimait n’avoir rien à craindre d’une nouvelle embuscade. En effet, elle réfutait l’analyse de l’artiste comme quoi les tueurs de la nuit passée en voulaient à sa personne, puisqu’à l’évidence, ni elle ni ses amis n’avaient eu le temps de s’attirer la haine de quiconque. Ces hommes avaient fait preuve de trop de bravoure pour que le mobile puisse n’être que le vol, la seule explication logique était donc que quelqu’un en voulait à Fabrizzio. Elle avait raisonnablement confiance dans son raisonnement, et marchait donc d’un pas assuré et insouciant dans les rues encore fraîches et désertes des quartiers nord.
Et ce qui devait arriver arriva.
Quelque chose lui mit la puce à l’oreille. Sans doute un subtil changement dans l’air, ou bien les passereaux urbains qui s’étaient tus, ou encore une odeur d’acier huilé portée par le vent. Rien qui ne soit consciemment détectable, mais assez pour rendre nerveuse une combattante habile et expérimentée. Elle sauta en haut d’une charrette et évita deux étoiles de fer qui rebondirent avec un sifflement métallique contre le mur de pierre. Une forme noire tomba du toit derrière elle, un combattant en tous points semblable à celui qu’elle avait combattu, quelques semaines plus tôt, dans le théâtre de Baentcher. Il tira un court poignard. Une ombre passa dans son champ de vision, un deuxième combattant semblable au premier sortait d’une ruelle, faisant tournoyer une lourde chaîne de combat, elle était prise entre eux deux. Elle se souvint du mal qu’elle avait eu à se défaire d’un seul de ces lascars, l’affaire était donc loin d’être gagnée. Et l’enfant, au fait ? Vertu se surprit à se faire du souci pour elle, mais la vit se glisser prestement dans un tonneau disposé sous une gouttière. Au moins, elle n’était pas totalement idiote. La voleuse tira sa rapière et sa gauchère. Les livres d’escrime regorgent de conseils sur la manière de défaire deux adversaires à la fois. Mais ces livres ne sont jamais écrits par des combattants ayant pratiqué la chose, car ceux qui ont la sotte habitude de se laisser prendre en aussi mauvaise posture vivent rarement assez longtemps pour écrire des bouquins. Juchée sur sa carriole, tenant ses adversaires en respect de ses deux lames, Vertu avait pour l’instant un léger avantage tactique, qui tiendrait aussi longtemps que la neige d’août, et elle en était consciente. Il lui fallait prendre rapidement l’initiative pour rétablir l’équilibre des forces en sa faveur.
Elle réagit avec une vivacité surhumaine et sauta de toutes ses forces en direction de celui qui maniait une chaîne, car elle savait que même à un bon combattant, il fallait quelques précieuses fractions de seconde pour amener une arme aussi complexe à une configuration propice à la défense. Ses deux lames visèrent simultanément le cœur et le visage invisible du guerrier noir, mais celui-ci avait apparemment conscience des inconvénients de son équipement, et lorsqu’il vit Vertu venir à lui, il eut la sagesse de reculer d’un bond, ce qui lui donna le temps de se préparer.
Damnation ! Voici qui ne faisait pas les affaires de notre dame qui, sollicitant ses muscles à leur maximum, se détendit à nouveau pour arriver enfin à portée du sicaire, lequel parvint à esquiver un coup et à parer l’autre de sa chaîne. Sa contre-attaque manqua de la terrasser, une serpe effilée comme un rasoir était montée à chaque extrémité de la chaîne, et d’un mouvement habile, il ramena les deux instruments devant lui à toute vitesse, de telle façon qu’ils se croisèrent en sifflant, et qu’ils auraient vraisemblablement accroché bras ou jambes de notre héroïne si celle-ci n’avait eu le réflexe de sauter au-dessus d’un des mortels moulinets tandis qu’elle se roulait en boule pour ne pas se faire décapiter par l’autre. A nouveau, elle pointa son épée vers la tête de son assassin, qu’il esquiva à nouveau. Les dixièmes de secondes s’égrenaient, et elle savait que dans peu de temps, l’autre forban, qu’elle avait laissé dans son dos, lui planterait un pied d’acier entre les côtes. Que ne l’avait-il encore fait, d’ailleurs ? S’il était moitié aussi bon combattant que celui qu’elle avait en face d’elle, il avait eu tout le temps de faire ce qu’il fallait. Elle esquiva un nouveau coup qui visait sa jambe, mais ne put empêcher la chaîne de s’enrouler autour de son bras gauche. Elle l’empoigna, et risqua un œil derrière elle.
Et là, elle constata avec la plus grande stupeur qu’on lui était venu en aide. L’autre assassin, en effet, ne lui avait pas donné le coup de grâce pour l’excellente raison qu’il était lui-même aux prises avec un combattant qui lui ressemblait en tous points, à ceci près qu’il était vêtu de blanc. Sans ce détail, elle aurait été bien en peine de dire qui lui voulait du bien et qui lui voulait du mal. Du coup, les choses tournaient mieux qu’elle ne l’espérait.
Elle retourna donc à son adversaire, qui était plus vigoureux qu’elle, aussi n’avait-elle aucun espoir de rivaliser en terme de force physique. Il la tira violemment à lui, elle résista de toutes ses forces, puis céda brusquement et parcourut la distance qui la séparait du malandrin en décrivant une élégante cabriole qui avait plus sa place dans une troupe de saltimbanques que dans un duel à mort. Elle acheva sa trajectoire par un coup de pied au plexus qui envoya l’homme au tapis. Il se releva aussitôt par une violente contraction des abdominaux, mais Vertu avait pris soin de mettre la main sur la chaîne, quelle tira de toutes ses forces lorsque le gaillard fut en l’air. Du coup, déséquilibré, il chut de nouveau sur le côté. Sans relâcher un instant la pression sur sa proie, elle l’enfourcha, fit un tour de chaîne autour du cou du vil sicaire et serra de toutes ses forces, jusqu’à ce qu’elle ressente dans ses bras fatigués la dislocation des vertèbres cervicales.
La tension se relâcha alors un peu, et elle prêta enfin attention au fracas de l’autre duel qui se déroulait derrière elle. Les deux combattants se livraient une joute farouche au sabre court, faisant assaut de dextérité et de bravoure, tant et si bien que Vertu se fit la réflexion que finalement, celui qu’elle venait de défaire était peut-être le moins adroit des deux. Elle le fouilla. Comme la première fois, le cadavre s’était évaporé aussitôt la mort survenue, ne laissant que vêtements et armes jonchant le pavé. Ah, mais il avait lui aussi ces étranges étoiles de fer ! Comment cela se lançait-il donc ? Ah, sans doute comme ça...
Vertu avait sans doute des dispositions pour les arts ninjas, car elle parvint du premier coup à loger un shuriken dans la cuisse du guerrier noir, qui du coup perdit pas mal de mobilité. Le guerrier blanc ne se le fit pas dire deux fois, et redoubla d’efforts. Malgré l’épuisement, Vertu vint à son aide de façon peu chevaleresque, et le combat s’acheva conformément à la logique que je vous exposai plus haut.
Tremblante, elle s’assit à même le sol crotté, la sueur coulant de ses membres douloureux. Elle releva la tête vers le guerrier blanc qui, lui, ne laissait filtrer aucun signe de fatigue.
« Merci ! » Lui dit-elle.
Sans un mot, il disparut. Comme un rêve.

Vertu se releva, perplexe. Elle s’empara de l’habit d’un des hommes en noir, et en fit un baluchon dans lequel elle rangea les armes. Si ça continuait comme ça, elle ferait fortune comme armurière. La gamine sortit de son trou en s’époussetant, sans accorder un regard au champ de bataille. Vertu la considéra de haut. La petite la considéra d’en bas.
Elles se remirent en route.
Tags: la catin de baentcher
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