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C'est la journée de la femme

Fut un temps pas si lointain où être féministe, c'était lutter pour le progrès, en l'occurrence celui des femmes. Il s'agissait, au sein d'une société qui était alors réellement machiste, de faire triompher une certaine égalité de traitement. Le féminisme, c'était une série de conquêtes, dont les jalons sont le droit de vote en 44, la pilule en 67, l'avortement en 75. Le féminisme était un humanisme, un libertarisme, une des bornes morales délimitant l'idéologie de la gauche.

Il faut garder ceci en mémoire et songer maintenant à la récente conquête du prétendu féminisme : les mini-miss. L'histoire est la suivante : mue par un élan poignant de féminisme, une sénatrice à qui personne ne demandait rien pond un rapport sur l'hypersexualisation des petites filles. Il n'y a pas besoin de sortir de Normale Sup pour comprendre comment, si vous mettez dans la même phrase "sexe" et "petite fille", vous coupez court à tout débat en suscitant l'indignation fébrile des bonnes âmes. L'hypersexualisation des petites filles, c'est terrible, ça laisse des séquelles psychologiques redoutables chez nos chères têtes blondes, comme en témoignent la batterie de pédopsychoescrocs à la mode, qui aussitôt déferle sur les plateaux télé pour expliquer les ravages de ce phénomène de société comme c'est d'ailleurs expliqué dans leur dernier ouvrage €29,95 aux Editions de la Pipe en Bois. La Propagandastaffel médiatique en mal de sujet fédérateur sur les CSP+ cadres urbains se lancent alors dans un tir de barrage comme on n'en a pas vu depuis la bataille de Berlin en 1945, de manière à assurer le succès de l'opération qui, normalement, se conclut à l'Assemblée Nationale par le vote unanime et solennel d'une loi qui interdira les concours de mini-miss (qui n'existent quasiment pas en France, c'est un phénomène propre à la société Américaine). Tout ça au nom d'un féminisme qui a abandonné les conquêtes sociales pour se convertir à la défense de la dignité de la femme. Au fait, en histoire militaire, quand on abandonne l'idée de conquête pour se consacrer à la défense, c'est signe de quoi ?

On fera le parallèle avec la loi passée voici quelques mois dans le but de pénaliser les clients des prostituées. Loi particulièrement faux-cul donc : on ne pénalise pas la prostituée, qui est une victime, mais le client, qui est coupable de proxénétisme (?). Il est heureux que l'on ai fermé les maisons closes, ce serait un beau bordel ! Mais au fait, que deviennent-elles, ces prostituées privées de leurs clients ? Sans doute trouveront-elles facilement un emploi valorisant dans notre économie en pleine croissance qui réclame à toute force une main d’œuvre experte. Ici donc, au nom de la dignité de la femme, on est priés de croire qu'il vaut mieux être mendiante que faire la pute. Et tout comme dans le cas des mini-miss, on cherche en vain le grand mouvement populaire qui aura poussé à prohiber les amours tarifés hors de nos rues, il ne faut chercher là que la main invisible de quelque lobby dit féministe.

Ainsi donc, alors qu'il était un moteur fondamental du progrès des mœurs, le féminisme est devenu une force réactionnaire. J'exagère ? Figurez-vous qu'en lisant le projet de loi sur les mini-miss, on tombe de haut en découvrant, cachée bien au milieu, la véritable raison d'être de tout ce ramdam : il s'agit de réinstaller l'uniforme à l'école. Dans les années soixante, une féministe se reconnaissait au fait qu'elle brûlait son soutien-gorge. Aujourd'hui, elle préconise à l'école les socquettes blanches et jupe plissée pour les filles, pantalons à pince pour les garçons, veste à écusson pour tout le monde. Mai-68 a débuté pour des histoires de dortoirs des filles interdits aux garçons, que de chemin parcouru depuis - à reculons, certes...

La raison de ces "progrès" ? Ce n'est pas que la société se droitise, comme le professent les conseillers politiques de Sarkozy. C'est que la société qui a le droit de parler se droitise. Seuls ont voix au chapitre les membres d'une élite médiatico-politico-financière largement consanguine. Ils viennent des mêmes familles, sortent des mêmes lycées, font les mêmes études dans les mêmes écoles, lisent les mêmes livres, ne se fréquentent qu'entre eux et par conséquent, pensent tous plus ou moins la même chose des mêmes sujets. Leurs savoirs sont pointus sur les mêmes sujets, leurs ignorances sont totales sur d'autres sujets. C'est ainsi qu'on arrive facilement à des consensus sur des sujets dits de société, fabriqués de toute pièce pour occuper le Sénat et faire croire qu'on a encore du pouvoir. Toute la difficulté est alors de se différencier entre la droite et la gauche, pour se donner une illusion de pluralisme, de débat. Donc, à gauche, on interdit les mini-miss parce que ça peut troubler la psyché fragile de ces tendres enfants à la pensée desquelles il est totalement étranger de s'habiller comme maman pour faire comme si on était grande. Et à droite, on interdit les mini-miss parce que le monde est plein de pédophiles que ça excite de voir des fillettes en maillot de bain et qui n'ont pas assez d'argent pour aller à la piscine. Pareil pour les putes : à gauche, c'est pour épargner à ces pauvresses les tourments d'une industrie dégradante, à droite c'est pour lutter contre les mafias d'Europe de l'est.

Songez au passage que cela s'applique à d'autres sujets qui dépassent le cadre du présent article. Ainsi, la construction européenne fait l'objet d'un de ces consensus, seule la justification de cette construction européenne varie. A gauche, on fait l'Europe au nom de la Paix, de la culture Européenne (qui n'est en rien supérieure à celle des autres, hein), de la fraternité entre Européens (mais les races humaines n'existent pas). A droite, on fait l'Europe au nom de la compétitivité internationale, de la défense de la liberté (celle du patron bien sûr) et pour lutter à armes égales avec les Chinois et les Américains en ouvrant toutes grandes les frontières à leurs produits. Fin de la parenthèse.

Je ne doute pas qu'il reste encore quelques féministes de la vieille école que tout ceci consterne. Quelques unes qui n'ont pas oublié que la politique n'était pas qu'interdiction, mais pouvait aussi être une force de proposition positive. Quelques unes à avoir lu Spinoza et à penser que la liberté est un souverain bien. Mais on ne les entend que peu, sans doute soucieuses de ne pas nuire à "la cause" en fissurant un front illusoire dressé... contre qui ? Contre quoi ? Avant, féministe, ça voulait dire quelqu'un qui se promenait les seins à l'air. Aujourd'hui, féministe, c'est un mot qui a trouvé un emploi bien commode depuis que l'expression "dame patronesse" est tombée en obsolescence.

(articulet proposé sur Agogovox)
Tags: bfg-9000
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