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Va, étranger, dire à Sparte qu’ici nous gisons, fidèles à ses lois

C'est le cœur lourd, mais sans en rien laisser paraître, que les trois cent homoioï de la garde royale de Sparte, ainsi que les sept cent hoplites de Thespies qui les accompagnaient dans cette ultime bataille, virent s'éloigner le nuage de poussière soulevé par les sandales de leurs camarades. Ils allaient tenir, autant qu'ils le pourraient. Ils tiendraient jusqu'au dernier, pour gagner non la bataille, mais un peu de temps. Amoindrir d'une goutte de sang l'infinie puissance de l'armée de Xerxès, le Grand Roi des Perses. C'était l'un des jours les plus torrides de l'été, et l'été peut être chaud en Grèce. Léonidas, le roi vieillissant qui commandait la troupe, sut qu'il était temps de redonner courage à ses hommes, en ces ultimes instants. Pourquoi leur mentir ? Leur sort à tous était scellé, ils ne pouvaient que choisir de mourir comme des hommes ou de mourir comme des lâches. Il ordonna qu'on distribue généreusement les dernières rations. Il leur dit ceci.
" Déjeunez bien, mes frères. Car ce soir, nous dînons en enfer. "
Ils s'exécutèrent, certains en silence, d'autres en feignant la joie. Nul ne se faisait d'illusion.
" Faudrait quand même envoyer un message à la flotte qu'ils se dépêchent, pour le ravitaillement je veux dire.
- Hein ? Que me sors-tu de ma languide torpeur, ô, Crétinidès, fils de Kouïon ?
- Non parce que Sire, ce soir on dîne en enfer, mais pour demain, y'a plus rien, alors je me disais, faudrait envoyer un message à la flotte, histoire qu'ils nous ravitaillent. Parce que c'est déjà pas la joie de se tartiner les Perses en plein cagnard, mais si en plus on crève la dalle...
- Oui... en fait ce que je voulais dire, Crétinidès, c'est que demain, nous n'aurons plus à nous soucier de manger. Jamais.
- Ah bon. OK, ça roule. Bon, j'ai gardé quand même un peu de singe dans un tonneau, là, derrière le rocher, on sait jamais.
- C'est bien Crétinidès, c'est bien. Va te reposer, la bataille risque d'être rude.
- OK patron. "

Un cavalier se présenta peu après, venant du côté Perse. Il s'arrêta lorsqu'il fut à portée de voix. Malgré la chaleur, il était vêtu des pieds à la tête d'un habit multicolore. Il dit être l'émissaire du Grand Roi (c'était vrai, l'homme était déjà venu plusieurs fois leur porter la parole de Xerxès) et s'adressant à Léonidas, roi de Sparte, déclara que la résistance des Grecs était inutile, et qu'ils allaient bientôt périr sous les traits innombrables des archers Mèdes, des archers si nombreux qu'à l'entendre, leurs flèches cacheraient le soleil.
" Tant mieux, lui répondit Léonidas, nous combattrons à l'ombre.
- Ah, ben ça c'est pas trop tôt, renchérit Crétinidès. Je crois que j'aurais pas tenu un jour de plus sous ce soleil. Non mais sérieux, j'ai jamais vu un temps pareil, vous croyez pas que le climat se réchauffe ? Oh mais, il s'en va déjà ? Mais pourquoi il reste jamais prendre un godet ? Eh, à demain alors. Le bonjour au roi Xerox machin, là...
- Non mais y'a pas de demain, reprit Léonidas.
- Quoi, on part ?
- Non, on va rester là. Là, à cet endroit, à tout jamais. Et les hommes des temps futurs, voyant nos tombes, songeront à ce que c'est qu'être un homme, ce qu'est le sacrifice, la valeur, le courage. Voici le sens de ce que nous faisons ici aujourd'hui.
- Ah. On va rester ici donc. Bon, du coup, si personne a besoin de moi, je vais aller chercher un petit coin dans les parages pour construire une baraque, parce que c'est pas pour dire mais autant le jour on se liquéfie de chaud, autant la nuit ça pince.
- Ouais, fais ça... "

S'avançait dans le défilé la première cohorte des Immortels, protégeant donc les archers du Grand Roi. Leur multitude ébranlait la terre elle-même, et les chevaux de Poséidon déferlant sur le rivage n'en pouvait couvrir le tumulte.
" Eh, mais ils ont l'air nombreux les boucaques.
- Lorsqu'ils franchit le Pont, Xerxès fit dénombrer ses soldats, et il en compta plus d'un million.
- Ah ouais, c'est ce que je disais. Et juste par curiosité, nous, on est combien ?
- Nous sommes mille.
- Han. "
Crétinidès plongea dans ses pensées. Puis il plongea encore plus profond. Puis super profond. Puis il se mit à compter sur ses doigts, tout en marmonnant dans sa barbe.
" Eh mais dis-donc patron, ils sont genre plus nombreux que nous là...
- Finement observé.
- Ah oui mais alors là ça sent le pâté quand même. Et c'est quoi le plan alors ? Hein ? Hein ?
- Nous faisons honneur à Sparte.
- Bon. Pourquoi pas. Du moment que c'est sans risque. "

Menés par Léonidas, roi de Sparte, s'avançaient à la file les trois cent hoplites de sa garde, les sept cent de Thespies, et ceux de leurs esclaves qui les avaient suivis jusqu'au bout. Ils avançaient sans crainte, car ils n'avaient plus rien à craindre. Ils marchaient d'un pas rapide, car toute lassitude avait quitté leurs jambes. Parfois, au coin de leur champ de vision, des créatures fantasmagoriques glissaient à toute vitesse, qui s'évanouissaient dès qu'ils tentaient de les fixer. Ils traversaient d'étranges paysages, des défilés encaissés, des mers de poussière semés d'arbres noirs aux branches tordues. Noirs aussi étaient les cieux - d'où venait donc la lumière ?
" Hein que c'est sympa, cette petite fraîcheur ? "
Tags: billevesées
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