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La catin II - livre II - Chapitre 3

Chapitre 3. Fabrizzio



En tout cas, cela remettait en cause l’opinion qu’elle s’était faite, selon laquelle on en voulait à Fabrizzio d’Areva, puisque celui-ci n’était pas dans les parages. D’un autre côté, les trois tueurs de la veille n’avaient peut-être rien à voir avec les deux du matin, qui clairement, lui en voulaient à elle et à personne d’autre.
L’atelier était une grande bâtisse délabrée perchée au bord du Tallio. Sans doute cela avait-il été la demeure d’une famille bourgeoise, mais toutes sortes d’échafaudages biscornus rompaient joyeusement l’harmonie architecturale, on s’était échiné à installer des poutres de bois, des poulies et des arches de métal et des clochetons dans tous les coins, structures dont les plus hautes débordaient de la cour, de telle sorte qu’elles étaient visibles de la rue. Qu’est-ce que c’était que cet endroit ? Quel genre de peintre pouvait vivre ici ?
Lorsqu’elle approcha, elle aperçut Fabrizzio dans la rue, en chemise de nuit, et en grande conversation avec trois prêtres en robes. Son premier sentiment fut naturellement de croire qu’ils étaient venus faire la quête pour leurs œuvres, toutefois, quelque chose dans l’attitude des quatre hommes trahissait une situation plus tendue que ça. Vertu fit signe à sa jeune compagne de se cacher, et se faufila dans l’ombre, usant de cet art remarquable qu’ont les bons filous pour prendre l’air le plus anodin possible. Elle se coinça contre un mur, et s’y fit oublier, mimant quelque pauvre hère prenant son poste de mendicité. Incidemment, elle était à portée de voix.
« Alors, Don Fabrizzio, notre Déesse vous a-t-elle inspiré en vous quelque élan artistique ?
- Hélas, mes bons pères... répondit-il avant d’être coupé.
- Oh, que devons-nous comprendre ? Vous n’auriez toujours point d’idée ?
- Eh bien en fait, j’en ai de nombreuses !
- A la bonne heure.
- Mais aucune qui soit en rapport, hélas, avec le culte de Hima.
- Oh, quelle tristesse. Mais peu importe, voici neuf ans que la Déesse attend, elle n’est pas à quelques jours près, n’est-ce pas ? La patience est qualité divine.
- Euh... tout à fait...
- Toutefois, je m’étonne que vous ne soyez pas plus inspiré par ce travail que nous vous avions confié. Surtout à voir ce cadre superbe dans lequel vous travaillez, qui est propre à élever l’âme. N’est-ce pas mes frères ?
- Une construction en tous points remarquables, appuya un de ses collègues. Belle ornementation, bonne exposition... L’endroit rêvé pour qu’un artiste de votre talent s’épanouisse.
- Pour ma part, nota innocemment le troisième, je m’inquiète quand même un peu de tout ce bois dans la cour. On ne sait jamais, une lanterne qu’on oublie d’éteindre, une nuit, un mauvais coup de vent... c’est dangereux.
- Mais vous avez raison, mon frère, reprit le premier, vous avez tout à fait raison. Ce serait vraiment dommage tout ça parte en fumée. Pas vrai, Don Fabrizzio ?
- ...Gulp...
- Nous repasserons la semaine prochaine, Don Fabrizzio. En espérant qu’entre temps, l’Esprit Saint vous ai permis de progresser dans l’achèvement du retable. N’oubliez pas, Don Fabrizzio, la patience est...
- ...qualité divine ?
- Exactement. Contrairement à la bonne-poiritude. Allez en paix sur le chemin de Hima, Don Fabrizzio. »
Ils s’éloignèrent, laissant l’artiste blême, les bras ballants, sur le pas de sa porte.
« Des problèmes avec le clergé ?
- Ah ! Oh c’est vous, je ne vous avais pas entendue approcher.
- Merci.
- Oh non, ce n’est qu’une petite affaire.
- Je n’ai pas pu m’empêcher d’entendre malgré moi ce qu’ils vous disaient, ils veulent un retable, je crois ?
- Effectivement. Un travail assommant que j’avais accepté par faiblesse, à une certaine époque. C’est incroyable ce que l’on consent à faire pour de l’argent lorsque l’on est conseillé par la faim.
- J’en sais quelque chose. Et il n’est pas terminé, le retable ?
- Pas tout à fait, non. Déjà, il faudrait qu’ils m’expliquent clairement ce que c’est qu’un retable, au juste.
- Ah oui, d’accord.
- En plus de ça, la religion, je le confesse, n’est pas la chose la plus importante de ma vie, et je serais incapable de reconnaître Hima si je la voyais en face de moi, alors pour que ça m’inspire... Et puis je n’ai pas que ça à faire, j’ai d’autres soucis bien plus urgents en tête. Par exemple, ce tableau sur lequel je travaille pour le Comte.
- Et pour lequel je dois poser.
- Et pour lequel vous devez poser. Venez, ma chère, que je vous fasse visiter mon atelier ! »

L’atelier de Fabrizzio d’Areva occupait tout le bâtiment. C’était incroyable de voir les quantités de matériel qui s’entassait à tous les étages, des roues dentées, des équerres grandes comme des hommes, des maquettes de balsa, des bestioles empaillées, des étagères entières de fioles, des établis, des outils, des sacs remplis de diverses variétés de terre, des bouquins écrits dans toutes les langues de la terre, des kilomètres de parchemins, un astrolabe géant, de grandes machines de laiton et d’acier toussotant gentiment leur vapeur, des cultures de plantes sous serre, des reliefs de menuiserie, un four à tuiles, quatre cercueils de métal, un tableau noir s’ornant d’un schéma de tuyauterie biscornue, et partout, jonchant le sol, les multiples apprentis du maître qui avaient dû veiller tard la nuit dernière, car ils étaient encore endormis. Ils pénétrèrent dans la grande pièce qui lui faisait office de chambre à coucher et de studio.
« Laissons ces chers anges à leurs songes, et commençons. C’est ici que je peins. Attendez, aidez-moi à pousser ce gorille... Voilà.
- Bel endroit que vous avez là.
- La générosité du Comte est sans égale, répondit-il en extrayant sa palette d’entre deux armoires.
- C’est ce que je vois. Et cette pièce est remarquablement exposée, vous bénéficiez d’une lumière tout à fait adéquate à votre art.
- Vous l’avez remarqué ? Dit-il distraitement en ouvrant les rideaux noirs.
- En revanche, je m’imaginais différemment l’atelier d’un peintre. En quoi toutes ces choses vous aident-elles dans votre métier ?
- Vous avez raison de poser la question, dit-il en préparant ses couleurs. Il est vrai que la pratique de la peinture m’a fait cheminer parmi les sentiers de la connaissance humaine jusqu’à de lointains rivages a priori sans lien aucun avec elle. Toutefois, à y regarder de plus près, il y a d’évidents rapports entre l’art pictural et la philosophie naturelle. En effet, l’œil ne perçoit que l’infime pellicule qui recouvre la surface des choses, n’est-ce pas la plus pauvre ambition du monde que de se borner à la rendre avec fidélité ? Si l’on souhaite peindre avec honnêteté, il convient de s’intéresser non pas seulement à l’aspect extérieur de son sujet, mais aux multiples angles selon lesquels on le peut percevoir, et plus encore, à son intime structure. Prenez une fleur, il est à la portée d’un âne sachant un peu sa technique d’en dessiner la corolle, mais un véritable artiste en pourra évoquer l’évolution depuis le bouton jusqu’au fruit mûr, il dépeindra la sève courant dans les nervures, la... AH ! HORREUR ! UNE FEMME NUE !
- Qu’y a-t-il ?
- Pouah, fit Fabrizzio en se voilant le visage, couvrez-vous, je vous prie !
- Vous ne vouliez pas que je pose pour vous ? S’étonna Vertu en s’exécutant (elle s’était dévêtue tandis que le peintre était occupé à sa tambouille).
- Mais je ne fais pas de ce genre peinture, voyons.
- Jamais ? C’est étrange, il m’est souvent arrivé de me produire de la sorte devant des artistes, il m’avait semblé qu’ils ne se faisaient pas prier pour dessiner jusqu’à la moindre parcelle de peau que j’offrais à leur regard. Certains, du reste, ne faisaient même pas semblant de peindre. Vous êtes bien le premier que je révulse à ce point.
- C’est que pour tout dire, je n’ai pas vraiment le goût des femmes.
- C’est un peu ce que j’avais compris. Vous n’avez donc jamais peint de femme nue ?
- Eh bien, j’en ai déjà dessiné. Mais je les avais disséquées avant.
- Donc, pour ce qui est de passer à la casserole à la fin de la séance de pose, ce qui m’est aussi arrivé plus souvent qu’à mon tour, c’est cramé.
- Comme vous le dites.
- Eh bien, moi qui espérais vous circonvenir grâce à mes charmes, je suis bien attrapée. Mais pourquoi au juste avez-vous donc besoin de moi ?
- Vos mains, madame.
- Mes mains ?
- Tout à fait élégantes, je vous l’assure. Je m’en suis aperçu tantôt alors que vous maniiez votre arc avec dextérité.
- Mes mains, c’est vraiment tout ? Eh bien, j’aurais vraiment vécu de tous mes organes. Et que dois-je en faire, de mes mains ?
- Asseyez-vous sur ce tabouret, et prenez ceci ?
- Pouah ! Qu’est-ce que c’est que ce rat ?
- C’est une hermine. C’est un jeu de mot avec le nom de la personne qui est dépeinte sur le tableau. Tenez-la comme ceci...
- Elle ne sent pas très bon, votre hermine.
- Peut-être est-elle malade. Voilà, mettez la main droite comme ceci...
- Mais dites donc, il est peint, ce rongeur !
- Ce n’est pas un rongeur mais un carnivore, de la famille des mustélitdés.
- Eh, mais c’est pas du tout une hermine, c’est un vulgaire furet peint en blanc !
- Oui, bon, d’accord... Mais où diable voulez-vous trouver une hermine arborant sa robe blanche en plein été ?
- Ah, c’est vrai... Eh mais... reste là sale... Aïe ! Effectivement c’est un carnivore, il m’a mordu votre mustélidé !
- Reviens ici toi... Mettez-vous par là, il faut l’attraper...
- Je l’ai... presque... ah non, il a filé.
- Oh, c’est pas vrai... Bon, c’est pas grave. J’ai une vieille toque en fourrure, on va faire comme si... »

L’affaire dura tout le reste de la matinée. Fabrizzio fit de nombreux croquis des mains de Vertu dans toutes sortes de positions, mais comme il n’était pas disposé à parler tout en travaillant, elle ne put rien en tirer. Elle se fit payer trois sequins et demie la séance de pose, une somme tout à fait modique, mais elle n’avait pas envisagé de faire fortune de la sorte. Vers midi, il lui donna congé, la prévenant qu’il ferait de à nouveau appel à ses services le lendemain « pour les carnations ». Quoi que ce puisse être, elle donna vaguement son assentiment, gageant toutefois qu’elle et ses compagnons seraient repartis sur les routes depuis longtemps quand il aurait besoin d’elle.

Pendant ce temps, Ange, la princesse et le docteur avaient réussi à s’extraire de leurs couches respectives et, n’ayant pas d’autre occupation en vue, étaient sortis en ville faire les marchés. Schizietta avait de bien mornes lendemains de cuite, aussi les étals étaient-ils bien mal assortis, et les commerçants, pour une fois, ne jacassaient point tels des pies pour attirer l’attention, sans doute pour s’éviter les douleurs encéphaliques relatives à la gueule de bois. Seuls, les mendiants n’avaient pas été à la fête la veille, et ils redoublaient d’ardeur à soutirer l’obole des honnêtes gens, qui étaient doublement vulnérables par les tourments que leur causaient les restes de leur ivresse, et par la culpabilité qu’ils éprouvaient en se remémorant les agapes de la veille. Ange en concevait du reste quelque humeur.
« Ah, vérole, mais trouve-toi donc un travail, vermine !
- Allons, Ange, ne traitez pas trop rudement ce malheureux, la vie n’a pas été tendre avec lui.
- C’est sa faute, princesse, il n’a eu que ce qu’il mérite, sûrement qu’il a offensé les dieux dans une vie antérieure. Moi, j’aime pas qu’on offense les dieux. C’est quand même pas un blasphémateur qui va me reprocher à moi de travailler honnêtement ? Et puis j’aime pas que les éclopés me regardent de travers comme ça.
- Il ne vous regarde pas, il est aveugle.
- C’est pareil. Faut pas fréquenter les aveugles, on risque d’attraper l’aveuglisme, c’est c’que j’dis. Et lui là, qui rigole bêtement à ce que je raconte, je suis sûr que c’est encore un sourdingue.
- Il est vrai que le nombre de hères dans ces rues dépasse de loin ce que j’escomptais trouver dans une si prestigieuse cité. Passe encore à Baentcher, qui est encore une cité farouche, mais ici, dans ce temple de la raison, ce cénacle de la pensée !
- J’ai l’impression que quelque chose vous étonne, s’enquit le docteur.
- Evidemment que ça m’étonne ! Tenez, voyez ces bourgeois qui passe là-bas en chaise à porteurcouverts d’or et de soieries, le mouchoir dans lequel il s’épanche de façon aussi vulgaire a sûrement coûté de quoi nourrir une honnête famille pendant un an. Et avec quoi a-t-il payé ce mouchoir, et tout le luxe dont il s’entoure ? Avec ce que lui a rapporté le travail d’employés qui ne valent pas beaucoup plus que ces mendiants qui nous assaillent. Ah, vraiment, faire tant de lieues pour voir une chose aussi vile, ça me révulse.
- Venant d’une aristocrate féodale, la remarque me semble mal placée.
- Que croyez-vous, que nous vivons dans l’opulence ? Dans mon pays, les nobles vivent au même rythme que leurs gens, à peine mieux. S’il y a abondance, nous la partageons et nous en réjouissons ensemble, s’il y a disette, nous souffrons de faim comme tout le monde. Mais ici, je vois le mal régner partout. Je ne vois que quelques profiteurs satisfaits s’engraisser de la façon la plus abjecte, jouissant en plus leur bonne conscience, tandis que ceux dont ils volent le pain sont réduits à vivre de l’aumône.
- Ce n’est pas Schizietta que vous me décrivez, c’est la civilisation.
- Civilisation ? Où voyez-vous la civilisation là-dedans ? En principe, la civilisation devrait bénéficier à tous. Dites moi en quoi le sort de ce gueux là est plus enviable que celui d’un sauvage vivant dans une hutte au fond de la forêt ? J’ai beaucoup lu les écrits des philosophes Balnais avant de venir, j’ai tant admiré leur vision des choses, leurs espérances et les voies qu’ils préconisaient pour le progrès de l’humanité. Mais je ne vois ici rien de tel. Je crois qu’en fait, des esprits malins ont perverti l’esprit Balnais et en on fait cette horrible caricature que je découvre avec consternation. Probablement y a-t-il quelque part dans cette ville quelque sombre nécromant qui, ourdissant ses complots malsains, entend être l’ultime profiteur de tant de décadence. Ah, si nous pouvions le débusquer, le confondre et le traîner sur la place des exécutions, voici qui constituerait une noble quête et un bel accomplissement !
- Il n’y a aucun besoin de sombre nécromant, hélas, pour mener une cité à l’état que vous me décrivez.
- Ah non ?
- Croyez-vous que les puissants de Schizietta soient des monstres assoiffés de richesses ? Pensez-vous vraiment que le Comte soit un exalté désireux de régner d’une poigne de fer sur des légions d’esclaves ? Je vous l’assure, à part quelques malades mentaux fort gravement atteints – et par là même relativement inoffensifs – il n’existe personne qui ai ce genre d’ambition.
- Vraiment ?
- Je suis formel. Ceux qui convoitent le pouvoir le font toujours pour faire le bien. Parce qu’ils sont convaincus d’œuvrer au mieux. Ils pensent en général que s’ils ne s’emparent pas du trône, les pires catastrophes s’abattront sur leur peuple. Untel craindra la mainmise d’un culte rival, un autre redoutera l’abâtardissement de la race... D’autres sont simplement mus par le désir de faire prospérer leur famille, leur clan, les intérêts qu’ils servent, peut-on les blâmer pour cela ? Mais au final, le résultat est exactement le même que si une liche démoniaque avait pris le contrôle du royaume. Comme vous l’avez remarqué vous-même, bien des miséreux s’escriment à Schizietta pour le seul profit de quelques-uns, ils ne sont pas plus malheureux, leur sort n’est pas plus enviable que s’ils étaient esclaves de quelque Roi-Dieu du Donjon de la Montagne du Dragon de Feu.
- Ne peut-on pas changer le cours des choses ? N’existe-t-il pas un moyen renverser cet ordre de fer, de rendre le monde plus justes ?
- Vous me rappelez ma regrettée épouse, qui avait elle aussi de telles ambitions. Car vous n’êtes pas la première à vous poser la question. Et pour autant que je sache, personne n’a jamais trouvé de solution satisfaisante ni durable. Quelle que soit la forme que revêt le pouvoir, il finit toujours par échoir entre les mains de quelques-uns, pour le plus grand malheur de la multitude.
- On m’a parlé de république.
- Voici un intéressant concept. Avez-vous entendu parler de l’Empire Gorite ?
- Comme tout le monde.
- Avant d’être un empire, ils avaient été une république.
- Je sais cela.
- Je vais vous conter l’histoire de l’avènement de cet empire, vous allez voir, c’est instructif. D’ailleurs, cette histoire a commencé non loin d’ici, dans la cité de Gor, qui n’est plus aujourd’hui qu’un bourg sans importance. Après que ces gens eussent occis l’affreux tyran qu’ils avaient pour roi, les Gorites se fondèrent en république. A l’image des cités Bardites d’aujourd’hui, ils considérèrent que tous les hommes étaient égaux par leur naissance, qu’il n’y avait parmi eux ni noble, ni roi, ni roturier, que le paysan valait autant que le négociant, et que chacun avait son mot à dire sur les affaires publiques. Etre citoyen de Gor signifiait jouir du droit à la justice, à l’éducation, à l’action politique, et cela se payait par une série de devoirs, notamment militaires. Notez que bien entendu, les femmes étaient d’emblée exclues de tout ceci, de même que les esclaves, les étrangers, diverses catégories de réprouvés... bref, l’égalité était limitée et théorique, mais elle avait le mérite d’être inscrite dans la loi et de servir de référence morale.
- C’est déjà pas mal.
- Ayant évacué de leur vie politique les aléas propres aux monarchies, tels que ceux résultant des histoires de coucherie entre nobliaux, bâtardises, répudiations, usurpations et autres rejetons prognathes, exophtalmes et vicieux issus d’unions incestueuses, et ayant pour principe de promouvoir les plus méritants plutôt que les meilleurs nés, Gor devint rapidement une cité prospère et puissante, connue pour être fondée sur le socle solide d’une vertu morale sans faille. Disposant en outre d’une armée puissante, solidement équipée, rudement disciplinée et à la motivation irréprochable, puisqu’il s’agissait de jeunes citoyens soucieux du bien de la Cité, Gor devint la principale puissance militaire de la péninsule Balnaise. Puis, les Porphyriens traversèrent la mer pour envahir Gor, qui gênait leur commerce.
- J’en ai entendu parler.
- Vous savez donc que ce fut une longue, très longue guerre, durant laquelle Gor manqua d’être anéantie, et ne dut sa survie qu’à la farouche ténacité de ses citoyens. Au final, ayant bouté l’ennemi hors de son territoire, le Sénat de Gor leva la plus fantastique armée que la cité ai jamais vue. Les pères et les fils, ensemble, chaussèrent le cothurne, quittèrent la ferme, car la plupart vivaient de la terre sur de petites propriétés, et rejoignirent l’immense cohorte qui s’embarqua un beau jour sur une flotte de guerre dont la puissance est aujourd’hui encore légendaire. Et ils combattirent les Porphyriens sur tout le tour de la mer Kaltienne, ils les repoussèrent partout, les délogèrent de la moindre forteresse, rasèrent leurs villes, leurs ports, ils avancèrent des années durant, marchant encore et toujours, jusqu’à la chute finale de Porphyr, qu’ils saccagèrent d’ailleurs abominablement.
- Tout le monde sait cela. Et ainsi, ils fondèrent un empire dont la grandeur fait aujourd’hui encore référence. Mais je ne vois pas en quoi cela va dans le sens de votre propos.
- C’est qu’en général, l’histoire s’arrête ici, il est vrai. On ne raconte pas ce qui s’est produit par la suite, et c’est dommage. Imaginez maintenant ce soldat Gorite qui s’en revient chez lui, fatigué, usé par vingt ans de combats incessants. Sa jeunesse, il l’a passée sous une armure, ne connaissant de l’existence que la vie de garnison, il a pris maint blessures et sa peau est vérolée par toutes sortes de maladies. Mais le voici victorieux ! Et s’il ne s’est guère enrichi au cours de ses campagnes, il est fier d’avoir utilement servi sa patrie. Tout ce à quoi il aspire maintenant, c’est rentrer chez lui, dans sa fermette, troquer le glaive pour un soc de charrue, se trouver une petite femme et finir ainsi sa vie simplement, en paix. N’est-ce pas l’aspiration la plus raisonnable du monde ?
- Certainement.
- Mais lorsqu’il revient à son village, après son périple, certes, on le fête comme il se doit, mais il s’aperçoit bien vite que la ferme de ses pères n’est plus à lui. Car durant la guerre, pour financer la campagne, le Sénat a levé des impôts très lourds, et ceux à qui il avait confié son bien n’ont pas pu en tirer un revenu suffisant pour le lui conserver. Ah bien sûr, en tant que citoyen, il aurait pu s’opposer à cette spoliation, mais voilà, il était à l’autre bout du monde ! Et tandis qu’il gaspillait sa vie en batailles glorieuses, les patriciens rachetaient à vil prix la terre de ses ancêtres pour se constituer de vastes domaines où, s’il implorait merci, on consentirait peut-être à l’employer comme journalier.
- Quel triste destin.
- Ce fut celui de milliers d’hommes.
- Ils ne se sont pas révoltés ?
- C’est qu’avant de les débarquer, on avait pris bien soin de les désarmer. Ils étaient trop vieux, que pouvaient-ils faire ? La rage au cœur, ils se sont résignés. C’est alors que la République de Gor est morte. Oh, elle a survécu encore quelques générations, mais ce n’était plus qu’une pantalonnade, une cynique parodie dont ni les puissants, ni les miséreux n’étaient dupes. Au final, la mort de la République et l’avènement de l’Empire furent un soulagement pour tous. Les choses redevenaient claires, il y avait un tyran, tous lui obéissaient.
- Voilà une triste histoire.
- Triste en effet. Et toujours renouvelée. Voici pourquoi je vous engage, votre altesse, à ranger promptement vos opinions politiques dans votre besace et à profiter pleinement du fait que votre naissance vous a incidemment conduite du bon côté d meurtrières. Ce n’est pas donné à tout le monde. »
La princesse, de cet instant, se tint coite, mais elle n’était pas du genre à se laisser dicter sa conduite par un vieux barbon réactionnaire.
Tags: la catin de baentcher
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