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J'ai une théorie !

Bon, ça vaut ce que ça vaut, c'est juste une théorie, hein. Mais elle explique des choses.

En France, nous vivons dans une société de classe. Durant les trente glorieuses, une certaine fraction des fils d'ouvriers est devenue cadre, en raison de la désindustrialisation parallèle à la montée du secteur tertiaire. Ce phénomène a conduit à croire qu'il existait un "ascenseur social", une méritocratie républicaine distribuant aux plus aptes les postes les plus prestigieux. Cette croyance fut partagée assez largement jusque dans les années 80 où le chômage de masse fit son apparition. Depuis cette époque, le roi est nu, comme on dit, et l'on s'aperçoit que non seulement cette méritocratie n'existait plus, mais qu'en fait, elle n'avait jamais existé. Ce sont, en effet, toujours les mêmes familles qui, depuis Napoléon, dirigent la France. Ce sont les mêmes gens issus des mêmes quartiers qui vont dans les mêmes lycées, font les mêmes études dans les mêmes écoles, lisent les mêmes livres, ont les mêmes intérêts, ne se marient qu'entre eux et ont, sur tous les sujets, à peu près les mêmes opinions. C'est ce qu'on appelle l'auto-reproduction des élites.

Évidemment, ça fait chier les gens qui ne sont pas du milieu en question. Mais, l'homme étant ce qu'il est, cette situation est aussi irritante pour l'élite : de prime abord il est moralement intenable qu'une caste de grands bourgeois s'arroge le pouvoir de droit divin. Et de même qu'en 1789, l'évidente iniquité des privilège conduisit nombre de députés de la noblesse et du clergé à voter avec le tiers, il était à craindre qu'un mode de gouvernement somme toute semblable dans la France du XXe siècle ne mène aux mêmes funestes résultats.

C'est pour éviter ce genre de catastrophe que l'on a décidé de légitimer le pouvoir des grands bourgeois. Mais plus par la religion, c'était passé de mode. Comment faire alors ? C'est simple : il suffit de mettre en place un système de sélection des élites qui soit en apparence impartial, mais qui dans la pratique, ne soit qu'un filtre triant les enfants de bonnes familles des fils de gueux. On a appelé ça "les grandes écoles". N'importe qui peut y entrer, pour peu qu'il ait les résultats scolaires convenables. Mais bien sûr, les bacheliers techniques ou scientifiques, avec leurs connaissances pratiques et leur totale inculture littéraire, n'ont aucune chance de franchir le concours. Ceux-là sont bons pour suer dans les universités pour décrocher des diplômes de servage. Mais quand bien même notre manant passerait le concours d'entrée, le plus dur reste encore de sortir : ce sont des filières très sélectives, où disposer d'un réseau est important pour décrocher de bons stages, être bien vu des professeurs, et simplement, saisir les enjeux, les coutumes, ce qu'il est important d'intégrer et ce sur quoi on peut faire l'impasse...

Bref, il y a très peu de fils d'ouvriers à l'entrée de l'école, et quasiment plus à la sortie. Mieux ! Vu que Charles-Hubert de la Tour Penchée en a quand même chié comme un Russe pour avoir son diplôme, il est maintenant intimement persuadé que s'il est devenu l'élite de la France, il ne le doit qu'à son seul mérite, et pas du tout au fait qu'il évolue dans un milieu conçu spécifiquement pour éliminer ses concurrents.

Oui, mais il y a un revers à la médaille. Charles-Hubert sort de Sciences-Po avec son diplôme, soit, mais quid de son cousin André-Marie, ce cancre qui lui, a raté ? Va-t-il donc rejoindre, tête basse, la file grise et morne qui s'étend de la porte de l'université à celle du pôle emploi ? Le verra-t-on éplucher le mur des petites annonces de cariste ? Disputera-t-il à Karim et Mamadou ce poste convoitéjavascript:void(0); de pizzaïolo chez Pizza del Arte ? Tout de même, un descendant de Du Guesclin devra-t-il mendier sa pitance parmi les biffins de Clignancourt ? Palsembleu, c'est inconcevable !

Heureusement, la société est bien conçue. Si pour les rejetons un peu moins doués de ces grandes familles, il n'y a point de directorat dans les banques, ni de jeton de présence dans les conseils d'administration, il y a néanmoins toutes sortes de carrières ouvertes, des carrières sur mesure, bien considérées, bien rémunérées, bien à l'abri de la concurrence libre et non-faussée qui ne vaut que pour les autres, où pour progresser il faut surtout de l'entregens et pas forcément trop de talent. Dans la pub. Dans le spectacle. A la télé. Comme journalistes. Là encore, leur seule origine les distingue des gens du peuple. Ils peuvent continuer à se marier entre eux. A avoir les mêmes idées. Et même, ils sont mieux placés que quiconque pour les propager.

Comme notre pays est donc bien conçu.
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